Lutte informationnelle autour des jets privés

Les sportifs professionnels se déplacent très régulièrement tout au long de l’année afin de disputer les matchs de championnats. Le PSG (club de football du Paris St Germain) se déplace principalement en jet privé pour jouer les matchs à l’extérieur, y compris pour des trajets très courts. Le samedi 3 septembre 2022, les joueurs de football de la capitale se sont déplacés en jet privé pour une rencontre contre Nantes. Un tweet de @psgcommunity du 3 septembre indique « Bonne ambiance dans l’avion direction Nantes » avec en photo les joueurs Neymar et Marquinhos, jusqu’ici rien d’étonnant, les clubs comme les joueurs communiquent très régulièrement aussi bien, sur qu’en dehors des terrains.

Alain Krakovitch, directeur TGV-Intercités, n’a pas manqué de régir à ce tweet, en répondant « Paris-Nantes est à moins de 2 heures en @TGVINOUI. @PSG_inside, je re-re renouvelle notre proposition d’offre #TGV adaptée à vos besoins spécifiques, pour intérêts communs : sécurité, rapidité, services et éco mobilité » en ajoutant l’émoticône d’une planète.   

Le débat était alors ouvert sur l’utilisation des jets privés sur des courtes distances pour les sportifs. Lors d’une conférence de presse du PSG, le 5 septembre 2022, Christophe Galtier (entraineur du PSG) est interpellé à ce propos par un journaliste. Après la question Christophe Galtier et Mbappé (présent à la conférence), ont ri, puis Mr Galtier a répondu « Je me doutais qu’on allait avoir cette question-là. Pour être très honnête avec vous, on a parlé avec la société qui organise nos déplacements est on est train de voir si on ne peut pas se déplacer en char à voile, voilà ».

Une réponse ironique, qui ne passe pas

Après cette réponse ironique, la polémique est née sur les réseaux sociaux. Alain Krakovitch, ne pouvait pas rêver mieux. De nombreuses personnes y compris des hommes et femmes politiques se sont indignés de cette réponse. La ministre des sports Amélie Oudéa-Castéra a également reprit l’affaire en tweetant « Monsieur Galtier, vous nous avez habitué à des réponses plus pertinentes et plus responsables, on en parle ? ».

L’association Greenpeace a mené une action devant le Parc des Princes avant le match de League des champions opposant le PSG à la Juventus. L’association a déployé des banderoles « PSG : Carton rouge climatique », « Climat : Plus le temps d’en rire » et « Climat : soyez exemplaire ». Bien évidemment, elle avait fait venir un char à voile. Le directeur de Greenpeace France, Jean-François Julliard avait déclaré « Ils doivent mettre leur capacité d’influence au service du combat contre la crise climatique et non l’inverse ».

La SNCF propose des solutions aux problèmes évoqués

Les principaux arguments évoqués sur le fait de ne pas prendre le train pour les joueurs du PSG sont liés aux contraintes des déplacements aussi bien en termes de sécurité que de logistique. La SNCF n’a pas manqué de détailler publiquement les différentes options qui peuvent être proposées au club. La SNCF dispose d’un service dédié pour répondre aux différents besoins des clubs. Concernant la sécurité, la mise à disposition d’agents de la sureté ferroviaire afin d’éviter tout mouvement de foule que pourrait engendrer la venue dans une gare de joueur planétaire comme Messi, Neymar ou Mbappé. Il est également envisageable d’effectuer des départs depuis des quais à l’écart comme le hall 3 de la Gare Montparnasse ou d’une autre gare comme Roissy Charles de Gaulle ou Massy. Comme c’est actuellement le cas pour le XV de France (équipe nationale de Rugby). Un des principaux vetos au train concerne la récupération des joueurs qui doivent repartir le soir même du match. A cette question, la SNCF répond, qu’il est également possible de privatiser des trains afin de repartir après le match. Une offre en adéquation avec le standing est également proposée avec la restauration, le transport des joueurs et des bagages jusqu’au stade, adapter les voitures pour enlever des sièges et ainsi pourvoir installer des tables de massages. Les prestations selon les options sélectionnées seraient entre 20 000 et 30 000€ par trajet. Un marché qui n’est pas négligeable quand on connait le nombre de déplacements effectués par les équipes sportives de haut niveau en France. 

La SNCF dispose également d’une page sur son site dédiée et nommée « Athlètes SNCF ».

Le directeur de la SNCF poursuit ses efforts, en effet le 10 novembre 2022, il publie un tweet avec une photo du XV de France et indiquant « Mais, mais… c’est possible ! De très belles images dans un @TGVINOUI, merci au #XVdeFrance, je vous souhaite un bon voyage et un beau match ! Les agents #SNCF sont fiers de vous faire voyager ». Rappelant ainsi au PSG que les trajets en trains sont possibles.

Même si le PSG effectue déjà des déplacements en bus pour aller à Reims et Troyes, par exemple, le train s’il pouvait être envisageable ne représenterait qu’un quart des transports des joueurs de la capitale.

La réponse de la EBAA

Afin de se défendre, les compagnies de jets privés et les constructeurs aéronautiques mettent en avant le poids économique de ce secteur en France avec 100 000 emplois directs ou indirects.  Mais face à toutes ces accusations L’European Business Aviation Association (EBAA) qui représente les acteurs de l’aviation d’affaires et assure la promotion de leurs activités reste bien discrète. Ils mettent en avant sur leur compte Twitter que « l’aviation d’affaires est un catalyseur d’innovation et un leader de la décarbonisation du secteur aérien ». Ils ont effectué un webinair le mardi 13 décembre à 12h00 sur « l’aviation d’affaires attaquée : vers une réponse commune ». Des travaux sont en cours sur la décarbonisation de l’aviation pour que celle-ci devienne de moins en moins polluante. En effet un rapport de European Parliament Transport Committee a été rédigée sur le « scénario d’investissement et feuille de route pour atteindre les objectifs du Green Deal dans l’aviation d’ici 2050 ».

Les jets privés en général

Outre cette polémique sur le déplacement des joueurs du PSG, les jets privés sont dans le collimateur des ONG et des politiques en général.  Ce moyen de transport est privilégié également par les stars, les patrons pour leurs déplacements professionnels et personnels. Suite à la crise sanitaire et le manque de liaison commerciale, nombre de personnes ayant les moyens se sont redirigées sur les vols d’affaires. Le chiffre d’affaires du secteur est d’ailleurs en augmentation. 

Actuellement en pleine crise climatique, la sobriété est de mise et nombre de pays se sont engagés à réduire leurs émissions afin de limiter le réchauffement climatique à +2°C avant la fin du siècle. Le jet privé pose problème. Ce moyen de transport est considéré comme un usage de confort et non comme une nécessité. Cette pratique pose la question de la responsabilité écologique de certaines personnes. Selon une ONG un voyageur en jet privé émet deux fois plus d’émissions de CO2 qu’un passager sur un vol régulier et 50 fois qu’en prenant le train.  1 vol sur 10 en France est effectué par un jet privé, le plus souvent sur une distance de moins de 500 Km. Ces appareils sont les plus polluants sur des courtes distances. A l’échelle mondiale, le vol en jet privé ne représente que 0,2% des émissions de gaz à effet de serre. L’ONG Transport & Environnement (T&E), dans un rapport publié en mai 2021 indique que les émissions des jets privés ont « augmenté de près d’un tiers (31%) entre 2005 et 2019, soit plus rapidement que les émissions de l’aviation commerciale ». 

Une étude publiée dans la revue Global Environmental met en avant « 1% des plus riches sont responsables de 50% des émissions de carbone du secteur aérien ». Les passagers des jets privés engendreraient donc « jusqu’à 7 500 tonnes de CO2 par an » soit plus de 700 fois la moyenne des français.

Les principaux concernés comme le Groupement des Industries françaises aéronautiques et Spatiales (Gifas) se défendent, en indiquant qu’en France, les plus gros polluent génèrent « 0.00025% des émissions mondiales de CO2 », tout en précisant « 80% des vols opérés en France sont à vocation professionnelle ».

La loi climat qui a été voté en 2021, prévoit une suppression des vols intérieurs lorsqu’une alternative en train est possible en moins de 2h30. Pour le moment l’aviation d’affaire n’est pas concernée par cette loi.

Hormis l’enjeu écologique, il y a également un enjeu économique, sans vol privé la plupart des petits aéroports en région devraient fermés.  

L’EBAA a publié le 07 septembre 2022 un communiqué indiquant « Bruxelles, le 7 septembre 2022, l'Association européenne de l'aviation d'affaires (EBAA) a pris note du courant politique actuel qui demande une réglementation plus approfondie des vols en jet privé au niveau de l'UE. Le plus bouleversant, ce sont les voies malheureuses empruntées qui incluent des notions d'interdiction ou d'augmentation de la fiscalité qui pourraient simplement dissuader l'ensemble de l'industrie d'exploiter et de développer des technologies durables (…) Depuis 2009, la communauté de l'aviation d'affaires s'est engagée à réduire l'impact environnemental de ses produits (…) au cours des 15 dernières années, les émissions par heure, par vol et par avion d'affaires ont diminué de 36 % (…) l'industrie européenne de l'aviation d'affaires emploie près de 400 000 personnes et contribue annuellement à près de 90 milliards d'euros au PIB européen ».

Greenpeace milite contre les voyages de moins de 6h en avion

Alain Krakovitch publie sur son compte tweeter, le 10 septembre 2022 une vidéo des voyageurs arrivant en gare, accueillis par une haie d’honneur par les militants de l’association Greenpeace. Les trains arrivants de Milan, Nice, Zurich. En effet cette association milite pour effectuer tous les trajets en train dès lors qu’ils sont de moins de 6h. Greenpeace a publié le 21 janvier 2021 un rapport « Aviation : empêcher le redécollage des vols courts ». L’objectif mettre en évidence « l’aberration climatique que ces vols représentent » pour le climat. Outre le fait que cette publication est davantage à destination des vols réguliers, elle l’est également pour les jets privés, mais surtout pour privilégier le train par rapport au transport aérien.

Comment traquer les vols privés

Les déplacements des hommes d’affaires ou de célébrités en jets privés sont souvent épinglés sur les réseaux sociaux où la grande majorité si ce n’est la totalité des vols sont pistés. Ils ne peuvent plus se cacher ou minimiser leur utilisation. Chaque année, de nombreuses compagnies de fret, des propriétaires d’avions, demandent à Dan Streufert, le fondateur du site américain de suivi de vol ADS-B Exchange de ne plus publier leur déplacement mais à ce jours ces différentes demandes sont restées sans retour favorables, et les vols continuent d’être pistés. Dan Streufert se défend : « Nous n’avons rien supprimé jusqu’à présent. Ce sont des informations publiques. Et je ne veux pas être l’arbitre qui décide qui a raison ou tort ».  

Ainsi le compte sur twitter https://twitter.com/i_fly_Bernard dénonce cet abus. Ces grands patrons sont interpellés sur ces trajets qui durent souvent moins de 20 min et ne sont absolument pas en relation avec les politiques RSE des entreprises qu’ils dirigent.  Le jet privé qui appartenait à LVMH de Bernard Arnault était très régulièrement pisté et pointé du doigt, il a été vendu le 17 octobre 2022. Dorénavant B. Arnault continue de prendre des jets privés mais en les louant incognito et ainsi être discret, sans s’attirer les foudres des internautes qui suivaient tous ses déplacements.

Légiférer pour encadrer cette pratique

Depuis ces derniers mois, les jets privés sont pointés du doigt, par la pollution climatique engendrée par une minorité de privilégiés qui peuvent se le permettre. De nombreuses propositions sont aujourd’hui à l’étude, la taxation des jets privés ou l’interdiction de vol…

Le ministre des transports Clément Beaune avait d’ailleurs annoncé vouloir « réguler les vols » au niveau nationale avant de revenir sur ces propos et d’annoncer, travailler plus sur une régulation au niveau européen. Position sur laquelle le gouvernement refuse de s’aligner.

Julien Bayon à l’époque secrétaire national d’Europe Ecologique Les Verts, annonçait dès le mois d’août 2022 vouloir déposer une proposition de loi à l’assemblée nationale pour interdire tout simplement les jets privés. Il démissionnera de son poste en septembre 2022 et se mettra en retrait de la coprésidence du groupe écologique à l’Assemblée Nationale suite à des accusations de violences psychologiques par une ex-compagne.

Ce seront finalement les députés de la France insoumise (LFI) qui proposeront une loi pour interdire les vols des jets privés sur le territoire français. Cette proposition de loi a été enregistrée par le parti LFI à l’Assemblée Nationale le 20 septembre 2022. Les différents partis politiques s’affrontent sur ce sujet et pour le moment aucune loi n’a été votée. Des instructions sont en cours.

Système de taxation

Il est également envisagé de supprimer l’exemption de taxe sur le kérosène. Si cette loi est votée par les Etats membres, cette taxe s’appliquera des 2024 pour les sociétés des jets privés et plus progressivement pour les compagnies aériennes. Les ONG ont calculé que plus de 5 milliards d’euros pourrait être récupérés par an à partir de 2050. Il est également étudié la fin des quotas gratuits de « droits à polluer », en effet les compagnies aériennes sont tenues de restituer ce qu’on appelle des quotas d’émission afin de permettre de couvrir les émissions lors de leurs différents vols. L’objectif est de mettre fin au quota gratuit afin de mettre en pratique le principe du pollueur-payeur.

Ainsi dans une enquête de Médiapart, il a été mis en avant comment la société française de location d’avions privés VallJet n’a pas compensé en 2021 les 12 890 tonnes de CO2 émises dans l’espace européen. Le système étant encore trop flou et mal contrôlé.  La solution pourrait venir des avions électriques ou à hydrogène mais ils ne seront pas commercialisés avant 2030.

Les failles intrinsèques du transport privé

Le transport aérien est souvent pointé du doigt par les écologistes pour son impact sur la planète.  Dans un contexte de crise de l’énergie, où il est demandé à la population de faire des économies, il est difficile de faire entendre que des personnes prennent des jets privés extrêmement polluants pour des distances très courtes et avec un impact très important sur l’environnement. Avec les nouvelles technologies, il est très facile de traquer ces différents déplacements et de mettre les principaux concernés devant leurs responsabilités.

Une interdiction de ce moyen de transport serait profitable au transport ferroviaire.  Même si, obliger les ultras riches à modifier leur comportement de déplacement ne sauvera pas la planète, cela permettrait de participer à l’effort collectif. L’interdiction des jets privés serait une aubaine pour les compagnies aériennes et la SNCF qui permettrait de récupérer des parts de marchés.

 

Amélie Conte (MSIE41 de l’EGE)

 

 Sources complémentaires