Les BRICS, un ordre alternatif objet d’une guerre de l’information

« Être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être ami est fatal" disait Henry Kissinger, ancien diplomate américain. Est-ce pour échapper à cette fatalité que l’alliance des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) prend des allures de contrepoids potentiellement agressif à l’influence du monde occidental ?

 

Du 22 au 24 août 2023, s’est tenu à Johannesburg, avec 69 dirigeants invités, le 15 -ème sommet des BRICS ayant pour thème « Les BRICS et l'Afrique : un partenariat pour une croissance mutuellement accélérée, un développement durable et un multilatéralisme inclusif ». Dans ce cadre, il a été question d’examiner la candidature de nouveaux pays tels que l’Argentine, l’Egypte ou l’Iran… et de l’élaboration d’une gouvernance financière avec comme projet, à moyen-terme, l’instauration d’une monnaie commune adossée à l’or selon les sources officielles russes.

 

Née en 2009, à l’initiative de la Russie, en application de la doctrine Primakov (Gressani Gilles, «la doctrine Primakov», le Grand Continent, Archives et discours, 17 novembre 2017), l’idée était d’institutionnaliser l’acronyme « BRIC » (Brésil, Russie, Inde, Chine) inventé au début des années 2000 par l’économiste Jim O’Neill de Goldman Sachs, devenu en 2011 « BRICS » après l’adhésion de l’Afrique du Sud. Les pays membres émergents organisent des sommets annuels thématisés entre chefs d’Etats et chefs de gouvernement, qui sont des clubs fonctionnant comme des « communautés d’intérêts » (Folashadé Soulé-Kohndou, IBSA, BRICS : l’intégration des pays émergents par les clubs). Leur doctrine repose sur l’intérêt commun pour ces Etats du sud global de se détacher, par une dédollarisation, de leur dépendance à l’ordre économique mondial établi par le système de Bretton Woods de 1944 favorisant l’hégémonie américaine par la puissance du dollar.

 

Ils constituent une coalition, en opposition au G7 et s’ajoute au G20, visant à fractionner le système de gouvernance mondiale en remettant en question son équité puisque ne prenant pas en compte les intérêts des pays émergents ayant aujourd’hui une place importante dans l’échiquier économique mondial, tels que la Chine ou l’Inde.

 

Les BRICS représentent 42% de la population mondiale, 23% du PNB mondial, 17% du commerce mondial avec une étendue territoriale représentant ¼ de la planète. Leur poids géo-économique avec 31,5 % du PIB mondial en 2023 et plus de 50% à l’horizon 2050 dépasse celui du G7 qui représente 30,7% du PIB mondial en 2023 (données site FMI, Banque mondiale). La tendance devrait davantage s’accentuer, selon certains experts, les prochaines années avec un potentiel des BRICS en constante progression. En revanche, si l’on regarde maintenant le niveau de PIB par habitant, les BRICS restent loin derrière les économies du G7, avec une valeur moyenne environ trois fois inférieure en 2023.

 

Cette croissance économique des BRICS s’explique particulièrement par l’émergence économique de la Chine et de l’Inde. Sur Twitter, l’information a été souligné par un consultant d’Acorn, Richard Dias et par le journaliste Georges Mack qui soulève sur Twitter: « ce n’est plus le monde développé et le monde en développement. Il s’agit d’un monde en ascension et d’un monde en descente ».

 

Dans cette bataille qui oppose deux modèles économiques, celui des BRICS qui obtient l’adhésion des pays du sud global et celui des institutions occidentales tels que G7, FMI, Banque mondiale, UE…, le modèle alternatif des BRICS, qui se veut multipolaire, fait l’objet d’une guerre de l’information dans la presse occidentale ainsi que dans la presse et réseaux sociaux des pays du Sud global.

 

Une guerre de l’information qui est, selon la définition du centre de recherche appliqué de l’école de guerre économique, une combinaison d'actions humaines ou technologiques destinées à l'appropriation, la destruction ou la modification de l'information afin d'obtenir un avantage informationnel sur son adversaire, est visible sur les différends échiquiers (économique, financier, politique, institutionnel, social…) autour des différentes prises de position sur le projet alternatif des BRICS.

 

Dans quelle mesure et sous quelle forme, cette désoccidentalisation promue par le « Sud Global », représente-elle un basculement du système économique et monétaire mondial actuel ? Ce 15 -ème sommet marqué par l’extension des BRICS, a été l’occasion de raviver la turbulence économique sous-jacente à la mort annoncée du système économique mondial par un nouveau modèle défendu par ses membres. 

Toutefois, la stratégie des BRICS devra s’armer de pragmatisme et de résilience afin de relever les défis, dépasser les disparités au sein même de l’alliance et faire face à l’hostilité extérieure manifestée dans une guerre de l’information. Celle-ci a été ravivée, à l’occasion du dernier sommet de Johannesburg, sur la question de la reconnaissance du corpus institutionnel et doctrinal des BRICS par la communauté internationale pour qui l’alliance joue un rôle essentiellement symbolique dont les rivalités sino-indiennes constituent un frein supplémentaire aux ambitions du groupe.

 

 

La question de la reconnaissance du corpus institutionnel et doctrinal des BRICS par la communauté internationale

Polémique sur la volonté de participation du Président Macron au Sommet de Johannesburg

Le sujet de la participation du Président Macron au Sommet de Johannesburg a donné lieu à une guerre de l’information autour du rapport de force. En effet, Catherine Colonna, Ministre des affaires étrangères, avait expliqué la possible venue du président français en Afrique du Sud en tant qu’observateur, à l'occasion de son dernier déplacement en Chine, par le fait qu'« il faut parler pour se comprendre et pour trouver des solutions »L’élément de langage utilisé est celui de la coopération avec un intérêt manifesté au multilatéralisme mais est-ce réellement une marque d’adhésion au monde multipolaire promu par les BRICS ? 

Lors d’un point de presse du 7 août 2023, la ministre sud-africaine, Naledi Pandor, a affirmé que le Président Emmanuel Macron n’a pas été invité. Selon Econostrum.info, «  cette décision a été prise par consensus comme toutes les décisions des BRICS. Cependant, il faut souligner que le président russe n'est pas étranger à la non-invitation d'Emmanuel Macron. Récemment, le Kremlin jugeait qu’une telle invitation serait « inappropriée », étant donné la position de la France vis-à-vis de la guerre en Ukraine et son appartenance à l’OTAN. Emmanuel Macron n'a donc pas réussi à convaincre sur le nécessité de « rejeter une logique de bloc à bloc ». Il perd ainsi une nouvelle bataille face à Vladimir Poutine". Sur l’échiquier politique et diplomatique, les BRICS ont marqué un point d’avance, en termes de rapport de force, avec un objectif de légitimation de leurs instances en ayant suscité un intérêt sans permettre une ouverture aux pays occidentaux intéressés. 

La NDB, effective ? Le projet de la monnaie commune, réaliste ?

 Jim O’Neill, père de l’acronyme des « BRIC », désormais éditorialiste et conseiller du groupe de réflexion Chatham House accorde seulement du crédit à la création de la NDB mais pas à son évolution : « Jusqu’à récemment la NDB était bien géré à l’écart du politique mais depuis l’invasion de l’Ukraine, elle n’échappe plus au politique… Elle n’a encore prêté que des montants limités, une fraction de l’encours de la banque chinoise de développement » O’Neill a également déclaré au journal britannique Financial Times que l’idée d’une monnaie commune était « ridicule ». Il remet ainsi en question l’effectivité de la banque des BRICS de part son imprégnation politique récente et de sa faible capacité à prêter d’importants montants.

Laurence Daziano, économiste, Maître de conférence à Sciences Po a évoqué sur BFM business le fait qu’« il n’y a pas non plus beaucoup d’échanges entre eux. C’est ce qui rend la volonté d’avoir une monnaie commune difficile ». L’économiste remet ainsi en cause, par un argument économique, le possible projet d’une monnaie commune pour les BRICS, confortant la thèse de Jim O’Neil.

Dans la même lancée, M. Mélenchon de la « France insoumise » affirme son opposition au projet des BRICS sur Twitter: « nous entrons dans une nouvelle ère de la géopolitique. Les BRICS ont décidé de fabriquer une monnaie commune. Cette voie vers la dédollarisation annonce la fin de la domination des États-Unis. Devant cette réorganisation du monde, la France doit être non-alignée… la dédollarisation en cours est une catastrophe ». Il rejoint donc le camp occidental anti BRICS avec la position du non-alignement de la France. 

Plan de renforcement du FMI et banque mondiale lancé par les Etats-Unis en réponse au sommet de Johannesbug

Lors du Sommet du G20 du 9 au 10 septembre, Joe Biden a lancé un plaidoyer pour augmenter les capacités de financement du FMI et de la banque mondiale« Si l’on tient compte de l’ampleur des besoins de financement et, pour le dire franchement, des prêts contraignants et non durables qu’octroie la Chine par le biais des Nouvelles routes de la soie, nous devons faire en sorte qu’il existe, pour les pays en développement, des solutions reposant sur des exigences de qualité et des principes élevés », a déclaré Jake Sullivan, conseiller de Biden à la sécurité nationale lors d’un échange avec la presse le 22 août 2023. Une guerre de l’information basée sur le rapport de force s’est instaurée avec, en réplique au sommet de Johannesburg, la mise en place d’un plan de renforcement du FMI et de la banque mondiale sous l’égide des Etats-Unis.

Le FMI et la Banque mondiale, dominés, dans les faits, par les Américains et les Européens, « ne sont pas des institutions occidentales », a affirmé le conseiller de Biden, mais « l’alternative positive à la manière bien plus opaque et bien plus contraignante » de Pékin de financer des projets de développement. Le conseiller de Joe Biden a toutefois assuré que le « soutien des États-Unis à la Banque mondiale et au FMI n'[était] pas dirigé contre la Chine. ». Les conditions de financement des projets de développement par les Chinois sont pointées du doigt, d’une manière diplomatique, afin de légitimer les seules institutions financières de Bretton Woods. 

Les Etats-Unis sont prêts, disent-ils, à débloquer 50 milliards de dollars d’ici 2027 pour les pays émergents et pauvres. « Nous ne pensons pas que les Brics vont devenir un rival géopolitique pour les États-Unis ou pour tout autre pays »a lancé le conseiller de Joe Biden. L’objectif étant de contrôler le rapport de force en affichant une indifférence au projet des BRICS.

 

« Les Etats-Unis réaffirment leur conviction que les pays sont libres de choisir leurs partenaires et les groupements auxquels ils s'associent », a déclaré un porte-parole du département d'Etat américain. « Nous continuerons de travailler avec nos partenaires et alliés sous des formes bilatérales, régionales, et multilatérales afin de renforcer notre prospérité partagée et de maintenir la paix et la sécurité mondiales ». Les journalistes de la Tribune parle d’indifférence des Etats-Unis face aux instances financières des BRICS.

Les puissances occidentales souhaitent des « résultats forts » à New Delhi qui « démontreront le rôle du G20 en tant que forum principal de coopération économique, menant un programme positif et ambitieux pour les pays émergents et en voie de développement », a déclaré la Maison Blanche dans un communiquéDans cette guerre de l’information, l’objectif américain est de démontrer que seul le G20 est l’instance légitime du dialogue pour le développement.

Un Rôle essentiellement symbolique du point de vue occidental et victorieux pour les pro BRICS 

Faible convergence, cohésion, rôle symbolique, impact de l'élargissement

Les experts et commentateurs en Amérique du Nord reconnaissent un rôle essentiellement symbolique aux BRICS. O’Neill affirme que « les BRICS jouent un rôle essentiellement symbolique » et le Pr. Pierre Pahlavi, du Collège des Forces canadiennes rappelle que la création des BRICS est fondé sur le rejet de valeurs occidentales : « Ce sont tous des pays qui ont rejeté le film Barbie. Il y a quelque chose qui les ramène ensemble ». D’où la portée symbolique de la naissance des BRICS qui constitue un groupe ne se retrouvant pas dans les valeurs occidentales.

O’Neill craint que « leur élargissement pourrait pousser l’Occident à réagir en renforçant le G7, ce qui, à son tour, renforcerait la volonté des BRICS d’agir comme contrepoids. C’est inquiétant car nous devrons collaborer pour nous attaquer aux problèmes mondiaux ». L’économiste redoute un rapport de force sans fin où chaque coalition mettrait en place des dispositifs de renforcement en réaction à l’autre. Il ajoute qu’« on reprochait déjà au club initial de manquer de cohésion, avec un groupe élargi la situation risque de ne pas s’améliorer. Cela ne signifie, toutefois, pas que l’émergence de ces BRICS ne doit pas être considérée comme un signal d’alarme ». L’élargissement des BRICS peut être perçu comme une faiblesse sans pour autant sous-estimer le projet de l’alliance.

Le renversement du rapport de force avec les institutions occidentales.

Le journaliste Frédéric Bianchi a déclaré sur BFM business que : « les BRICS constituent un ensemble hétérogène qui peine à parler d'une même voix… entre la démocratie indienne, l'autocratie russe mise au ban de la communauté internationale depuis la guerre en Ukraine ou encore le régime chinois sans liberté politique, les Brics évitent les sujets politiques lorsqu'ils se réunissent et n'ont pas de modèle à proposer autre que le développement économique ». La guerre de l’information se traduit par un argumentaire démontrant que la portée exclusivement économique de l’alliance ainsi que la disparité de régimes politiques des pays membres rendent difficilement applicable une union politique qui aurait un impact similaire à celui de l’Union européenne.

 

 

Laurence Daziano, économiste, Maître de conférences à Sciences Po ajoute sur BFM business que: « Les économies des 5 pays du BRICS ne sont pas du tout convergentes. Vous avez trois pays qui sont le Brésil, la Russie et l’Afrique du Sud qui ont une croissance inférieure à 1% alors que la Chine et l’Inde ont des croissances de 5 à 6% par an ». L’objectif de cette intervention est de faire remarquer qu’il n’y a pas seulement un alliage hétéroclite d’un point de vue politique avec des régimes politiques différends mais également d’un point de vue économique du fait d’un niveau de développement disparate entre les Etats membres. 

Quant à M. Mélenchon de la France insoumiseil déclare que « l’affirmation des BRICS annonce la fin de la domination des États-Unis et de leurs privilèges. Leur monde « multipolaire » mène à la guerre. Nous devons compter sur l’ONU pour un monde fondé sur la coopération ». Par sa déclaration, il refuse le monde multipolaire proposé par les BRICS risquant, selon lui, de multiplier les rapports de force pour lui préférer un monde ordonné sous le contrôle des Nations-Unis.

 

 

Les réactions occidentales ont été, en général, contradictoires, vacillent entre « crainte et rejet ». « L’expansion des BRICS est une grande victoire pour la Chine » selon CNN alors que Foreign Policy soutient que « l’expansion des BRICS n’est pas un triomphe pour la Chine ». Elle représente malgré tout « un échec du leadership américain », d’après Bloomberg, tandis que Deutsche Welle précise que les États-Unis sont « détendus » face à cette évolution. Atlantic council  affirme que « Les BRICS sont réellement en train de construire un monde multipolaire » sauf s’ils constituent, comme l’écrit le Washington Post sur son titre, « rien d’autre que d’un acronyme vide de sens » ?

 

 

Côté rejet, le sommet de Johannesburg n’aura été qu’un « défilé de princes, d’autocrates, de démagogues et de criminels de guerre », dont « les actes et les paroles allaient du semi-grotesque à l’insignifiant ». Côté crainte, on parle de « bataille pour  la suprématie mondiale » menée par Pékin et conjointement Moscou et sa tentative de défier « l’hégémonie américaine » avec l’objectif de concurrencer le G7 voire avec l’OTAN même si les BRICS n’affichent pas d’objectif militaire. Bloomberg qualifie la rencontre de « Sommet des superpuissances subalternes », et les BRICS de « vaisseau dominé par la Chine ».

Un évènement ridiculisant le G7 par les sphères pro-russes

Sur les réseaux sociaux, l’élargissement des BRICS est perçu par les sphères plutôt pro-russes comme un événement ridiculisant le G7 affirme un compte pro-russe, reprenant l’information : « Le G7 qui pense dominer le monde va devenir si ridicule », sur Twitter (156,2 K abonnés)  l’influenceur Silvano Trotta. Le ton satirique utilisé par les sphères pro-russes a pour objectif d’inquiéter le camp occidental tout en renforçant le mouvement et la mobilisation pro-BRICS.

Le Tabloïd chinois, Global Times, déclare que Pékin permettrait de « contrebalancer la tendance des pays occidentaux à former des petites cliques avec le G7 » et d’ « apporter un air frais au monde qui inclut un système de gouvernance global équitable au lieu d’un système dominé par l’hégémonie américaine », résume le quotidien chinois. La presse chinoise valide ouvertement le projet alternatif des BRICS porté par Pékin.

Jocelyn Coulon, ancien Conseiller du Ministre des affaires étrangères du Canada soutient que le « le temps où les Etats du Sud global étaient passifs devant l’Occident est révolu. Ils ne peuvent tout simplement plus supporter le ton paternaliste venant du Nord. Ils veulent prendre leurs propres décisions. Il est temps que nous les comprenions ». Membre du parti libéral du Canada, il s’est montré critique envers la politique étrangère du Premier ministre canadien Justin Trudeau en affirmant qu’ « il existe un aveuglement idéologique de la part de dirigeants canadiens qui font de l'imposition des principes libéraux au reste du monde une véritable croisade.». Il apporte, par conséquent, son soutien au projet des BRICS en témoignant de sa compréhension face à leurs ambitions.

Confrontation informationnelle entre UE et BRICS

Le journaliste Ramon Schack, dans un article paru dans l'édition allemande du Berliner Zeitung, a déclaré que l'époque où l'Europe pouvait « dominer le monde » est révolue depuis longtemps. « Ce changement mondial symbolise la défaite personnelle d’Ursula von der Leyen et de Josep Borrell ». Dans le même temps, Schack a souligné que le chef de la diplomatie européenne, « l'homme d'hier », qui voit « l'Europe comme un jardin et le reste du monde comme une jungle », devrait peut-être être conscient des limites des pouvoirs de l'UE. « L’expansiondes BRICS a été une défaite personnelle pour la chef de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, et le Chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell ».Le journaliste allemand exprime la victoire des BRICS dans son rapport de force face à l’UE. 

 

De même, Samuel Furfari, ancien haut fonctionnaire à la Direction générale de l’énergie de la Commission européenne, a soutenu qu’ « il n’est donc pas surprenant que l’Arabie saoudite s’intéresse de plus en plus au groupe des BRICS et qu’elle envisage même d’adhérer à la banque des BRICS. Pourquoi devrait-elle prêter attention à l’UE — ou du moins à la Commission européenne — qui prétend que le pétrole qui assure sa richesse — et donc son rôle géopolitique — est une source d’énergie obsolète ? Ursula von der Leyen a commencé son mandat de présidente en déclarant que sa Commission serait géopolitique. Le fait qu’une quinzaine de pays demandent à rejoindre les BRICS n’est pas de nature à conforter le succès de sa stratégie ». Il ajoute que la « La Russie vend plus de pétrole et de produits raffinés à plus de pays que jamais. Et en tant que membre fondateur des BRICS, son rôle est et reste prédominant ». Son argumentaire soutient que le rapport de force est encore une fois perdu par l’UE dans sa stratégie énergétique face aux pays producteurs de pétrole intéressés par les BRICS. 

Le journal satirique belge « Pan » présente, quant à lui, un benchmarking avec la situation économique inégale des pays de l’UE : « pendant que l’UE va droit dans le mur, Les BRICS se construisent un avenir ! :  certains chercheurs de « science-po » se sont moqués, arguant notamment qu’il existe d’énormes disparités entre les pays de ce que j’appellerai les BRICS+. N’y a-t-il pas d’énormes disparités dans l’UE, par exemple entre les économies de l’Allemagne et de Chypre ? Et après tout, il n’est pas question d’union ou d’institutions entre les pays des BRICS comme c’est le cas dans l’UE ».

Des rivalités sino-indiennes comme frein aux ambitions de l'alliance

Divergences d'intérêts, d'ambitions et la relation avec les US/G7

Si la presse chinoise  soutient que « l’efficacité du regroupement ne doit pas être amoindrie par une participation trop importante et ce regroupement doit aussi se prémunir contre d’éventuelles frictions provoquées par différentes demandes ou par des intérêts contradictoires », note l’économiste Chen Fengying dans le China DailyIl y’a une convergence des médias occidentaux pour parler d’existence d’une rivalité entre la Chine et l’Inde qui représenterait une importante source d’affaiblissement de la coalition. 

Le journaliste de l’Opinion, Claude Leblanc indique que « l’Inde se rapproche de plus en plus de l’Occident parce qu’elle peut bénéficier de soutien économique, comme on l’a vu récemment avec le voyage de Narendra Modi à Washington ». Il rappelle que « New Delhi a subi d’intenses pressions de la part des États-Unis et des Européens pour se désolidariser de la Russie après février 2023. Elle y a résisté jusqu’à ce jour, même si cela n’est pas une « promenade de santé » pour ses diplomates ». Dans l’échiquier politique international, l’Inde est donc proche des Etats-Unis pour le soutien économique dont elle bénéficie.

Il ajoute que « la Chine veut utiliser les Brics comme un élément, un instrument de sa stratégie anti-occidentale, si on peut la résumer ainsi, même si c’est un peu plus complexe que ça. Mais l’idée c’est que la Chine veut utiliser les Brics et d’autres organisations et institutions qu’elle a mises en place pour créer un environnement de gouvernance international qui soit alternatif à celui qui est en place aujourd’hui ». L’objectif de la coalition est plus politique pour la Chine afin d’asseoir son influence à la tête de la coalition alternative.  

Dans cette guerre de l’information autour du jeu de pouvoir entre la Chine et l’Inde sur les BRICS, le journaliste de l’Opinion rappelle la divergence d’intérêts et le conflit territorial entre les deux pays : « compte tenu de la rivalité sino-américaine, l’Inde a choisi son camp, en quelque sorte, en choisissant le camp de l’Occident parce que d’abord, elle a des intérêts différents, divergents de Pékin, qu’il y a un différend territorial assez puissant entre les Chinois et les Indiens ».

Dissensions entre Indiens et Chinois sur la question de l'élargissement

Pour le Nouvel économiste, « la grande rivale de la Chine craint de voir son influence diluée par les nouveaux entrants… la question de l'élargissement est un point très important pour les Chinois, – et pas seulement, les Russes également – parce qu’ils voient dans la possibilité d’ouvrir cette organisation à d’autres pays, de pouvoir justement créer un contrepoids à des institutions, on va dire plutôt pro-occidentales, qui existent aujourd’hui »Nous comprenons alors que dans le rapport de force, BRICS-Occident, la stratégie choisie par la Chine est celle de l’élargissement pour agir en contrepoids. 

On peut lire aussi : « Et donc, dans cette perspective-là, les Indiens, eux, essaient plutôt de freiner des quatre fers parce que, d’une part, ils ne veulent pas, eux, rentrer dans cette confrontation sino-américaine, en tout cas pas directement. Et par ailleurs, ils ont conscience que si les BRICS s'élargissent, ils vont perdre, eux, de l’influence ». Dans l’échiquier politique, l’Inde joue donc la carte de la diplomatie avec les Etats-Unis pour éviter toute rupture et maintenir cette communauté d’intérêts avec la grande puissance. 

 

 

L’Inde craint surtout, avec l’élargissement de l’alliance, une perte d’influence « parce que ça veut dire que les pays qui vont y entrer vont être surtout des pays qui sont plutôt proches de la Chine ou de la Russie, en tout cas de leur vision des relations internationales. Et donc, ça veut dire qu’au sein de cette organisation, les Indiens perdront un peu de poids ». L’objectif de l’Inde est de réduire le nombre d’entrants dans l’alliance pour préserver son influence.

 

Dans le Grand continentIsabelle Saint-Mézard de l’Institut français de géopolitique dans une interview, relève la tension existante entre l’Inde et la Chine : « Du côté indien, on n’attend plus grand-chose de bon de la Chine ». Elle évoque la proximité de l’Inde avec les institutions internationales. « L’Inde n’est pas mue par la même ambition « révisionniste » de l’ordre international ; concernant le G7 par exemple, elle se félicite plutôt d’être quasi-systématiquement invitée aux Sommets du groupe et d’y faire entendre sa voix » peut-on lire.

Elle ajoute qu’ « en revanche, elle ne veut pas laisser le champ libre à la Chine pour reconfigurer les BRICS à sa guise et, via ce groupe, s’imposer en chef de file du « Sud Global ». La position de l’Inde est celle de l’entre-deux, marquée par une ambivalence. 

Elle conclut en disant que « le groupe des BRICS est une chambre d’écho des luttes d’influence qui se jouent entre Indiens et Chinois pour définir et diriger le Sud global, un concept assez vague, mais au fort potentiel mobilisateur » et que « la mise en place de la banque a fait l’objet de difficiles tractations entre Indiens et Chinois, les premiers s’irritant de voir les seconds s’approprier leur proposition ». Cette lutte d’influence entre les deux géants économiques de l’Asie risquerait de ralentir et d’affaiblir le projet ambitieux des BRICS.

Par le renforcement des alliances émergentes, le monde va-t-il être sous l'emprise des BRICS, à leur tête la Chine ?

Depuis le dernier sommet des BRICS, les réactions du monde occidental varient entre alarmisme et ironie dans une guerre de l’information sans fin sur différents échiquiers : politique, diplomatique, économique, monétaire…  Si certains commentateurs alertent sur un éventuel changement de paradigme de l’ordre mondial par un risque de domination chinoise, d’autres témoignent leur indifférence au mouvement « élargi » des BRICS dans leur quête d’indépendance par l’instauration d’un ordre alternatif équitable et multipolaire tel qu’il est défendu par ses membres. 

 

Si l’objectif des BRICS, comme le souligne le Financial Times semblerait vouloir démocratiser les Nations Unies, il semble constituer surtout un mouvement de contestation des règles dictées par les Etats-Unis dont les accords de Bretton Woods, éloignés de leurs lettres originales, favoriseraient l’hégémonie.

 

Le quinzième sommet des BRICS, marqué par l’adhésion de six nouveaux membres, a fait l’objet des commentaires les plus contradictoires, entre crainte et rejet, au sein de la presse occidentale, témoignant une inquiétude quant à la perte du statut de superpuissance des Etats-Unis du fait, entre autres, de l’adhésion à l’alliance des pays exportateurs de pétrole pouvant affecter le système des pétrodollars.

 

La presse des pays membres des BRICS, chinoise et russe en particulier, a de son côté, fait la promotion du nouvel ordre alternatif avec un bilan excessif quant au succès connu de la coalition et de son dernier sommet de Johannesburg.

 

Le tableau d’un renversement de l’ordre économique mondial serait-il véritablement atteignable pour les membres du « Sud global » ?

 

Si les BRICS ont réussi à générer une dynamique avec un mouvement fédérateur pour les pays émergents dont les pays africains, leur objectif final qui est de bousculer radicalement l’ordre mondial n’est pas encore atteint à ce jour. Ce que l’on remarque, c’est davantage un ordre contestataire de la puissance du dollar qui entraine une vague vers la dédollarisation qui n’a tout de même pas beaucoup progressé mais qui, comme le souligne la secrétaire au Trésor Janet Yellen, est accentuée par les sanctions financières américaines. Le mouvement reste en marche par une multipolarisation progressive du monde qui ne génèrerait pas forcément, pour ces pays du Sud global, une rupture avec Washington. Il doit, cela dit, relever les défis annoncés et faire face aussi à nombreuses turbulences quant aux rivalités internes pour mener à bien le projet alternatif.

 

Si le dernier Sommet des BRICS ne semble pas avoir été un loupé, en ayant réunis, grâce à la Chine, deux pays rivaux producteurs de pétrole, l’Arabie saoudite et l’Iran, le processus reste encore en construction avec une dynamique nettement renforcée. 

 

Nahed Benzoura,
étudiant de la 43ème promotion Management stratégique et intelligence économique (MSIE)