Les drones au service de la stratégie d’influence turque

Durant les semaines qui ont suivit la reprise du conflit en Ukraine à la fin février 2022, une certaine quantité de matériels militaires ont étés mis sur le devant de la scène. Témoignant d’un certain affrontement informationnel, ces opérations de communication ont aussi bien eu pour but de vanter les capacités militaires d’un camp, que de dénigrer celles du camp adverse.

Cependant au milieu de cette masse d’équipements et d’acronymes en tous genres, un outil semble avoir bénéficié d’une publicité assez unanime : le drone tactique Bayraktar TB-2. Produit en Turquie et utilisé massivement par l’Ukraine dès la reprise du conflit, ce drone « low cost » est même allé jusqu’à s’imposer dans un début de pop culture locale, plusieurs chants ayant été composés pour lui rendre hommage.

Si son utilité dans les premières semaines de la guerre n’est plus à démontrer, ce n’est pas tant son degré d’effectivité au combat qu’il semble intéressant d’étudier, mais le traitement médiatique dont il a bénéficié et ce que cela dit de la stratégie d’influence de la Turquie.

Une stratégie d’influence ambitieuse et long-termiste

Comprendre l’actuelle stratégie d’influence Turque nécessite de remonter au début du XXIe siècle, période à laquelle la Turquie moderne décide de se doter d’une telle démarche.

Dès l’arrivée de l’AKP au pouvoir en 2002[1], le ton est donné et la Turquie annonce vouloir assumer pleinement son rôle de pivot entre l’Europe, le Moyen Orient et l’Afrique. Cela se concrétise progressivement grâce à la doctrine développée par le ministre des affaires étrangères d’alors, Ahmet Davutoğlu. La Turquie se perçoit comme une puissance autonome chargée de rassembler les peuples musulmans au sein d’une seule et même communauté héritière de la grandeur passée de l’Empire Ottoman.

Pendant une décennie, le couple entreprises-état turc se révèlera terriblement efficace dans l’application de cette doctrine. Chaque grand projet de coopération sera soutenu et promu par l’Etat turc, allant même jusqu’à décrocher des contrats énergétiques et de télécommunication en Iran. Cependant cette vision géostratégique, basée sur une religion commune aux espaces dans lesquels la Turquie ambitionne de s’imposer comme acteur majeur, va se heurter à la dure réalité des printemps arabes. En effet en 2011, la zone MENA[2] est gravement déstabilisée par une série de révolutions populaires dans lesquelles les rivalités ethniques et politiques prennent le pas sur une supposée fraternité islamique.

Au lendemain des révolutions arabes, il était évident que la politique de coopération sur fond de « zéro problème » montrait des limites. Dès lors, la Turquie va progressivement se tourner vers un interventionnisme assumé et qui deviendra la base de sa politique d’influence. Depuis 2016, finit le bon camarade aux ambitions angéliques et place à la recherche de puissance assumée.

La Turquie a ainsi défini une zone d’influence privilégiée dans laquelle se trouvent la majorité des pays turcophones d’Asie Centrale, ainsi que certains pays de la zone MENA, l’ensemble se rapprochant des anciennes frontières de l’empire ottoman. De manière méthodique, elle traite avec toutes les parties qui pourraient lui permettre d’orienter cet environnement vers ses intérêts.

Ne prêtant gère attention à la nature du régime politique ou de la situation du pays en question, la Turquie semble désormais être en capacité de mettre en place des partenariats dans les domaines militaires, commerciaux et culturel. Cette capacité témoigne d’un accroissement de sa puissance et de son influence

La diplomatie du drone, ou comment accroitre son influence par l’implication dans des conflits

Les drones « made in Turkey », et particulièrement les Bayraktar TB-2, ne sont pas étrangers à l’accroissement de la puissance et de l’influence turque dans les pays de l’ancien espace ottoman. En effet depuis la fin de la décennie 2010, ils constituent un des moyens privilégiés de la Turquie pour s’implanter durablement dans un espace géographique.

Ce tournant stratégique se concrétise en 2019 lorsque la Turquie intervient dans la guerre civile libyenne. Se servant de ce conflit comme véritable laboratoire à ciel ouvert pour tester sa nouvelle approche géostratégique et ses armements, la forme qu’a pris son implication militaire sur le terrain est révélatrice de la place qu’elle entend donner aux drones dans sa stratégie d’influence.

La Turquie disposant de moyens militaires largement supérieurs à ceux de son allié de circonstances Fayez el-Sarraj, elle a pourtant fait le choix de ne pas suivre le modèle d’OPEX à l’occidentale qui consiste à se substituer aux forces alliées locales afin de mener soi même les opérations. Ici le choix a été fait de construire une véritable puissance aérienne au service d’El-Sarraj en déployant sur le terrain une flotte de drones TB-2. En plus de lui procurer un avantage stratégique au combat, cette décision a eu une portée symbolique puisque la supériorité aérienne est généralement l’apparat d’un état souverain et puissant. Ce premier succès a ainsi permis à la Turquie de lancer une offensive informationnelle à grande échelle, cherchant à prouver non seulement la qualité de son industrie de défense mais aussi sa capacité à se projeter efficacement en dehors de ses frontières.

Cette implication dans un conflit étranger n’est pas restée sans suite puisque cette stratégie a été répétée en 2020 lors du conflit du Haut-Karabagh, et évidemment lors du conflit en Ukraine. Le format est resté relativement semblable à chaque fois : déploiement sur le terrain de drones turcs, parfois opérés directement par des militaires turcs, mais remplissant toujours des objectifs fixés par l’armée alliée. Cette implication associée à de bons résultats opérationnels a permis à la Turquie d’obtenir un avantage clé dans sa stratégie d’influence : une bonne publicité.        

Les retours d’une stratégie payante

La mise sur le devant de la scène médiatique de ses drones lors des conflits les plus suivis des 5 dernières années a permis à la Turquie de gagner un rapport de force qu’elle a elle-même initié. Il est désormais devenu rare, lorsque l’on parle drones, de ne pas évoquer ou du moins penser aux équipements turcs.

Ce succès s’illustre par le nombre de pays qui ont acquis des drones « made in Turkey » depuis 2019. Selon une note de l’IFRI[3], une vingtaine de pays étaient propriétaires de drones Bayraktar TB-2 ou TAI Anka, dont plus de la moitié sur le continent africain. Cela tient en deux choses : le prix des drones et l’accessibilité que leur confère le gouvernement turc.

Les drones turcs, et particulièrement les Bayraktar TB-2, sont ainsi construits autour d’un modèle d’achat sur étagère : leurs composants n’ont pas été directement conçus et produits en Turquie mais plutôt achetés auprès de pays qui maitrisent la technologie requise[4]. Cet abaissement des coûts de R&D a permis à Baykar de proposer un modèle de drone tactique efficace tout en restant en dessous des prix habituels du marché.

Associé à ce faible prix, le succès du TB-2 s’explique également par une politique d’export élargie et ciblée de la Turquie, qui accepte de vendre ses équipements à des pays sans regard sur leur politique intérieure et/ou extérieure. Elle cible particulièrement les pays en manque de puissance aérienne, en leur proposant de fait un rapport investissement/bénéfices médiatiques et militaires largement avantageux. Cette stratégie de vente a permis à la Turquie de s’imposer en fournisseur officiel des pays en développement, longtemps laissés de côtés par les grands équipementiers occidentaux. Le phénomène est tel qu’il est aujourd’hui possible d’évoquer une certaine standardisation des drones sur le continent Africain et en Asie Centrale, chaque nouvel acheteur ayant fait le choix de la Turquie.

Exploitant au mieux le retrait progressif des pays occidentaux de l’Afrique et de la zone MENA, la vente de matériel militaires autrefois réservés aux armées les plus puissantes permet par exemple à la Turquie de systématiquement poser des bases pour une implantation plus large dans le pays ciblé. Ainsi, les ventes de drones sont très souvent suivies d’ouvertures d’ambassades, de constructions de mosquées, de centres culturels, et d’ouvertures de lignes aériennes[5]. Plus que de simples outils de Hard Power, Recep Tayyip Erdoğan a donc transformé les drones en des outils de Soft Power à part entière, servant directement la stratégie d’influence turque.

Une victoire sur tous les fronts ?

En conclusion, l’offensive informationnelle lancée par la Turquie autour de ses capacités militaires et industrielles semble avoir atteint tous ses objectifs. L’implication de la Turquie dans des conflits fortement médiatisés lui a permis de montrer au monde entier l’accroissement de ses capacités militaires et sa volonté d’étendre son espace d’influence, afin de quitter son statut de puissance régionale. Que ce soit en Asie Centrale ou en Afrique, où les puissances « grande sœur » reculent progressivement, la Turquie affirme sa présence et rachète ces espaces à grands renforts de ventes d’armements bon marché.  

Au-delà de ces retombées géopolitiques, l’aspect industriel est également à prendre en compte puisque désormais la Turquie se positionne comme l’un des premiers fournisseurs de drones tactiques au monde. Cependant, si ce pan de l’industrie de défense turque semble promis à un développement futur certain, la question de la souveraineté de la production se pose. En effet en octobre 2020 et suite à l’engagement de la Turquie dans la guerre menée par l’Azerbaïdjan à l’Arménie, le Canada avait suspendu les exportations des moteurs utilisés dans les drones TB-2, mettant à mal les capacités de production turques.

Si des fournisseurs alternatifs semblent avoir été trouvés, il semble que la Turquie ait encore un certain travail à réaliser sur une forme de souveraineté de la production de l’un de ses principaux outils d’influence. Il s’agit là d’un défi majeur puisque cette étape devra être réalisée tout en maintenant les bas prix des drones turcs, qui sont en grande partie responsables de leur succès.  

Malo Blumel,
étudiant de la 27ème promotion Stratégie et Intelligence Économique (SIE)

Notes

[1] Le Parti de la Justice et du Développement (Adalet ve Kalkınma Partisi) est un parti islamo-conservateur au pouvoir en Turquie depuis 2002. Recep Tayyip Erdoğan en est le président général depuis 2017.

[2] Middle East & North Africa.

[3] PERIA PEIGNE Léo. TB2 Bayraktar : grande stratégie d’un petit drone. Institut Français des Relations Internationales, 17 Avril 2023.

[4] Les deux pièces centrales du drone TB-2, le moteur et la boule optronique, étaient par exemple produits au Canada par les firmes Rotax et Wescam jusqu’en 2020. Depuis, il semble que la production du moteur ait été confiée à l’Ukraine.  

[5] JOSEPH Charles. Les drones militaires, porte d’entrée de la puissance turque en Afrique. Institut de Recherches Stratégiques de l’Ecole Militaire.

Sources 

JOSEPH Charles. Les drones militaires, porte d’entrée de la puissance turque en Afrique.

Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire. 21/12/2022

KAYA Sümbül. La Stratégie multisectorielle Turque en Libye. Institut de Recherche

Stratégique de l’École Militaire. Novembre 2022.

MOYEUVRE Patrice. Les objectifs 2023 de l’industrie de défense turque. Institut de Relations

Internationales et Stratégiques. 06/03/2023.

PERIA-PEIGNE Léo. TB2 Bayraktar, Grande stratégie d’un petit drone. Institut Français des

Relations Internationales. 2023.

RIAUX Gilles (dir.). La Turquie au Moyen Orient : l’apprentissage de la puissance. Institut de

Recherche Stratégique de l’École Militaire. 2013.

THOMAS Aude. Confrontation turco-émiratis en Libye : le drone, nouvel atout stratégique.

Fondation pour la recherche Stratégique. Juin 2021.

BOZ-ACQUIN Elise. La stratégie de la Turquie : une nouvelle doctrine d’emploi des forces

armées à l’étranger. Revue internationale et stratégique. Janvier 2021

DIAKOPOULOS Alexandros. La « Patrie bleue » de la Turquie : un défi pour l’Europe en

Méditerranée orientale. Revue Défense Nationale. Juin 2022

MONCEAU Nicolas. Quelles ambitions turques en Méditerranée ? Annuaire français de

Relations Internationales. Editions Panthéon Assas. 2022.