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La guerre des récits : le cas d’école du Canon français

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De grandes tablées, du vin, des chansons populaires et des milliers de convives. Derrière l'apparente convivialité des banquets du Canon français se joue pourtant une bataille bien plus politique. Entre accusations de normalisation de l’extrême droite et dénonciation d’une censure des idées conservatrices, ces événements sont devenus le symbole d’une guerre des récits qui dépasse largement le cadre de la gastronomie.

À première vue, les banquets du Canon français apparaissent comme de simples rassemblements festifs autour du terroir, du vin et de la gastronomie française. Le journal Le Monde décrit ainsi « de grandes tablées, des produits du terroir, du vin à flots, Sardou, Aznavour », dans une mise en scène volontairement populaire et enracinée. Pourtant, cette image folklorique devient rapidement un support politique lorsque plusieurs médias révèlent l’entrée au capital de la structure le fonds Odyssée Impact, appartenant à Pierre-Édouard Stérin.
L’enjeu dépasse alors la simple organisation de repas géants. Le débat public se déplace vers la question de l’« instrumentalisation » idéologique de ces événements. Le Monde explique ainsi que « sous leurs atours populaires bon enfant et franchouillardes, ces fêtes serviraient la bataille culturelle et métapolitique défendue par M. Stérin dans son plan Périclès ». Ce vocabulaire est central. Le terme de « bataille culturelle » renvoie directement à une stratégie de conquête des représentations collectives avant même la conquête électorale.
L’affaire prend ensuite une dimension nationale lorsque plusieurs incidents liés à certains banquets sont relayés médiatiquement. Public Sénat rapporte ainsi les propos du sénateur PS Jean-Luc Fichet dénonçant des « propos racistes, appel à la violence, gestes rappelant les heures les plus sombres de notre histoire ». À travers ce type de déclarations, les acteurs politiques participent eux-mêmes à la montée en intensité symbolique du conflit informationnel.
Le Canon français cesse alors d’être un simple organisateur d’événements. Il devient un objet symbolique autour duquel s’affrontent deux récits concurrents. Pour ses soutiens, il s’agit d’une réaffirmation des traditions et de l’identité française alors que pour ses opposants, c’est une normalisation progressive d’imaginaires et de références associés à l’extrême droite.


Le projet Périclès et la logique métapolitique

L'audition de Pierre-Édouard Stérin devant la commission d'enquête sénatoriale sur le financement privé des politiques publiques, en juin 2025, a remis sous les projecteurs son projet Périclès et les structures qui lui sont associées. Déjà révélé en 2024 par L'Humanité, ce plan entend structurer sur le long terme une stratégie de conquête idéologique, culturelle et politique au profit d'une union des droites. Rédigé comme un « business plan de start-up », le texte prévoit « environ 150 millions d’euros sur les dix prochaines années » afin de permettre « la victoire idéologique, électorale et politique ».
Le vocabulaire employé est particulièrement révélateur d’une logique de guerre informationnelle assumée. Le plan évoque la nécessité « d’imposer nos thèmes et d’en maîtriser la fenêtre d’Overton », mais aussi de « décrédibiliser et attaquer les idées adverses » grâce aux médias, aux réseaux sociaux, aux influenceurs et à des stratégies de « shaming ». L’objectif n’est donc pas simplement électoral. Il s’agit d’agir sur les perceptions collectives, les émotions et les cadres mentaux.
Le choix même du nom Périclès constitue un élément symbolique fort. L’acronyme signifie « Patriotes / Enracinés / Résistants / Identitaires / Chrétiens / Libéraux / Européens / Souverainistes ». Cette accumulation de termes crée un imaginaire cohérent reposant sur la défense d’une civilisation supposément menacée. En miroir, le document désigne explicitement des adversaires : « wokisme », « immigration incontrôlée », « islamisme », « socialisme », « laïcité agressive ».
Nous sommes ici dans une logique typique de polarisation informationnelle : définir un « nous » homogène face à des ennemis idéologiques multiples. L’information devient alors une arme servant à structurer une communauté politique autour d’un récit de résistance et de survie civilisationnelle.
Le plan détaille également les vecteurs mobilisés pour cette stratégie. Il prévoit le financement de médias, de think tanks, d’influenceurs, de baromètres d’opinion, d’une « école des futurs maires », mais aussi d’une « guérilla juridique ». Cette dernière a pour objectif de « faire changer la peur de camp » grâce à des procédures judiciaires ciblées et médiatisées. L’expression est particulièrement révélatrice : il ne s’agit plus uniquement de défendre des idées mais de modifier le rapport psychologique entre adversaires politiques.

Des récits antagonistes et victimaires

L’un des aspects centraux de cette guerre informationnelle réside dans le fait que les différents camps se renforcent mutuellement par leurs récits respectifs.
Les opposants au Canon français et à Pierre-Édouard Stérin présentent ces initiatives comme une stratégie d’entrisme culturel d’extrême droite. Les médias de gauche et plusieurs responsables politiques mobilisent un vocabulaire alarmant : « emprise », « instrumentalisation », « extrême droite ». Des élus de gauche, notamment issus de LFI ou du PS, dénoncent ainsi une tentative de banalisation culturelle de l’extrême droite à travers des événements volontairement festifs et populaires. Certains vont jusqu’à accuser le gouvernement de laisser « le Canon français semer la terreur dans le pays » (Sarah Legrain, députée LFI). 
En retour, les sphères conservatrices et identitaires réutilisent cette hostilité comme preuve d’une prétendue persécution culturelle. Des médias comme CNews, Radio Courtoisie, Boulevard Voltaire ou certains éditorialistes de RTL évoquent régulièrement une « gauche liberticide » cherchant à empêcher toute expression d’une identité française traditionnelle. Les interdictions de salles, les campagnes militantes ou les critiques médiatiques deviennent alors des éléments servant à nourrir un récit victimaire : celui d’une France enracinée empêchée de s’exprimer par des élites politiques, médiatiques et culturelles hostiles. Géraud de la Tour, co-fondateur du Canon français, évoque sur SudRadio « des journalistes du service public faisant les poubelles de leur évènement pour trouver des propos de comptoirs et en faire une campagne de dénigrement et de diffamation ».
Cette logique de victimisation est essentielle dans le conflit informationnel. Aucun camp ne se présente comme agresseur. Chacun construit au contraire une posture défensive et morale. Les opposants affirment défendre les valeurs républicaines face à une offensive identitaire. Les soutiens du Canon français se présentent comme les défenseurs d’une culture populaire menacée de disparition. Ils avancent des arguments qui dépassent la seule dénonciation de la censure. Pour eux, ces banquets répondent à une demande de réappropriation culturelle dans un contexte où les références au patrimoine, aux traditions populaires ou à l'identité nationale seraient souvent perçues avec méfiance dans une partie du débat public. Ils estiment également que les médias dominants accordent une visibilité disproportionnée aux incidents les plus polémiques, au détriment de la réalité de rassemblements qui réunissent plusieurs milliers de participants sans incident majeur.


Réseaux sociaux, médias et contre-récits antifascistes

Le conflit autour du Canon français illustre également le rôle central des réseaux sociaux et des médias dans l’intensification des affrontements informationnels. L’affaire de Quimper en est un exemple révélateur. Après avoir refusé d’accueillir un banquet du Canon français, la maire Isabelle Assih devient la cible d’insultes et d’une campagne de haine sur les réseaux sociaux. Public Sénat insiste fortement sur cette séquence, tandis que Bruno Retailleau affirme que les insultes reçues sont « absolument abjectes ». Les opposants au Canon français utilisent cette affaire pour illustrer la dangerosité supposée de certains réseaux identitaires et leur capacité de harcèlement politique. À l’inverse, certains soutiens dénoncent une tentative de censure politique visant des événements pourtant légaux selon le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez.
Les médias jouent eux aussi un rôle central dans cette bataille. Certains mettent l’accent sur les saluts nazis, les propos racistes ou les liens avec l’extrême droite en récoltant des informations à l’aide de micro-cachés placés sur des journalistes infiltrés (reportage de France Inter). D’autres insistent davantage sur les interdictions, les pressions militantes ou la défense des traditions françaises. L’information n’est plus simplement relayée : elle est cadrée, hiérarchisée et intégrée dans un récit idéologique plus large.
En réaction à ces banquets, d’autres acteurs militants et culturels développent également leurs propres contre-récits. Libération a notamment consacré un reportage à un « banquet antifasciste » organisé en Provence. À travers la confection collective de pâtes italiennes inspirées d’un récit antifasciste lié à la chute de Mussolini, les organisateurs revendiquent explicitement une démarche politique et culturelle fondée sur le partage, l’inclusion et la mémoire historique.
Les responsables politiques de gauche participent également à cette bataille des récits. L’eurodéputée LFI Emma Fourreau, opposée à la tenue d’un banquet à Caen, affirme avoir reçu des dizaines de menaces de mort, de viol et d’insultes après ses prises de position. Libération évoque également des saluts nazis devant sa permanence parlementaire ou encore des appels explicites à la violence. Ces épisodes nourrissent alors un récit antifasciste reposant sur la dénonciation d’une violence politique issue de l’extrême droite radicale.

Un écosystème médiatique et culturel plus large

Au-delà du seul Canon français, l'affaire met en lumière le rôle des écosystèmes médiatiques dans les conflits informationnels contemporains. Les critiques adressées à Pierre-Édouard Stérin ne portent pas uniquement sur les banquets ou sur le projet Périclès, mais également sur les relais médiatiques susceptibles de diffuser certaines thématiques et de leur donner une visibilité accrue dans l'espace public.
L'Observatoire de l'immigration, financé par Stérin, constitue souvent un exemple cité par ses détracteurs. Les études et chiffres produits par cette structure peuvent ensuite être repris dans différents médias conservateurs. Radio France souligne ainsi que ces productions trouvent un écho particulier grâce à des canaux médiatiques déjà installés. Le journaliste Thomas Lemahieu explique que ces outils produisent des effets « précisément parce qu’il y a les canaux Bolloré qui, eux, sont capables de récupérer tous ces nouveaux interlocuteurs financés par Pierre-Édouard Stérin ».
Les critiques du milliardaire soulignent également que cette stratégie ne repose pas uniquement sur des médias traditionnels. Selon l’Observatoire des multinationales, les structures liées à Odyssée Impact détiennent ou financent des participations dans des médias en ligne comme Neo ou Explore Media, dans le compte d’actualité Cerfia, dans des sociétés de production numérique ou encore dans le Canon français lui-même. L’objectif affiché n’est pas nécessairement de diffuser un message unique, mais de multiplier les points de contact avec différents publics, notamment les plus jeunes.
Cette question des relais médiatiques renvoie plus largement à la concentration des médias autour du groupe Bolloré. Le Journal du Dimanche, CNews, Europe 1 ou encore Fayard sont régulièrement mentionnés dans les débats sur la circulation de récits conservateurs autour de thèmes tels que l'immigration, l'identité nationale, l'insécurité ou la critique du « wokisme ». Pierre-Édouard Stérin a lui-même tenté d'étendre son influence dans le secteur des médias, notamment à travers son intérêt pour Marianne ou plus récemment son association au rachat de Valeurs Actuelles. Les critiques de ce dernier soulignent également l'importance croissante des créateurs de contenu dans cette stratégie d'influence. Selon une enquête de Franceinfo, le milliardaire et certaines structures qui lui sont liées (Fonds du Bien Commun) cherchent à soutenir des influenceurs spécialisés dans la valorisation du patrimoine, du terroir ou de l'histoire de France. L'objectif ne serait pas nécessairement de diffuser des messages politiques explicites, mais de promouvoir un imaginaire culturel susceptible d'alimenter ce que certains observateurs qualifient de démarche métapolitique. Franceinfo rapporte ainsi le témoignage d'un influenceur affirmant s'être vu proposer une prise en charge de ses frais et un accompagnement destiné à développer son audience. Un ancien cadre d'un média financé par Stérin résume cette logique en expliquant que l'enjeu n'est pas de parler directement d'immigration ou de sécurité, mais de mener « une bataille culturelle » afin que « les gens connaissent l'histoire de France » et « aiment leur pays ».

Ainsi, l'enjeu ne résiderait donc pas dans l'existence de chacun de ces médias pris séparément mais dans leur capacité à faire circuler les mêmes thèmes d'un support à l'autre. Un sujet peut ainsi émerger dans un observatoire financé par Stérin, être repris par la presse, commenté à la télévision, relayé à la radio puis amplifié sur les réseaux sociaux. Cette circulation contribue à installer durablement certains récits dans l'espace public.
Dans cette perspective, le Canon français apparaît comme un objet informationnel particulièrement révélateur. Les banquets eux-mêmes ne représentent qu'une partie du phénomène. Ce qui fait leur importance médiatique réside surtout dans leur capacité à alimenter des récits concurrents qui circulent ensuite dans les médias, sur les réseaux sociaux et dans le débat politique. Plus largement, cette controverse illustre l'évolution des modes d'influence dans l'espace public contemporain. La bataille culturelle ne se limite plus à quelques médias ou organisations militantes identifiées. Elle s'appuie sur des dispositifs multiples comme les médias, les influenceurs, les instituts d'opinion, les événements culturels, les réseaux sociaux ou les structures de formation. Leurs actions peuvent se compléter et se renforcer mutuellement. Le cas du Canon français montre ainsi comment un événement local et festif peut être intégré à des stratégies de communication plus vastes, tout en devenant le support d'interprétations concurrentes portées par des acteurs politiques, médiatiques et militants.

Gwendal Guilloux
Auditeur de la 50ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique

Sources :
https://www.lefigaro.fr/actualite-france/rappeler-aux-autres-qu-ici-en-…
https://www.cnews.fr/videos/france/2026-05-09/le-canon-francais-cible-p…
https://desarmerbollore.net/news/canon-francais-le-banquet-qui-file-la-…
https://www.ledauphine.com/societe/2026/05/05/propos-racistes-et-saluts…
https://rmc.bfmtv.com/actualites/police-justice/on-recoit-on-va-vous-fa…
https://blogs.mediapart.fr/bettinazourli/blog/180526/pas-un-centime-pou…
https://www.liberation.fr/societe/police-justice/canon-francais-insulte…
https://lopinion.com/articles/politique/33544_saluts-nazis-propos-racis…
https://www.la-croix.com/societe/propos-racistes-saluts-nazis-les-banqu…
Radio Courtoisie : https://www.youtube.com/watch?v=gI-ZseUanvE
https://www.liberation.fr/lifestyle/gastronomie/manger-est-un-engagemen…
Le JDD : «Ils sèment la terreur dans le pays» : la nouvelle saillie d'une députée LFI contre le Canon français
INFO RADIO FRANCE. Le Canon français : des propos racistes et des gestes s'apparentant à des saluts nazis constatés lors d'un "banquet géant" à Caen – franceinfo
C’est quoi le problème avec l’empire médiatique de Vincent Bolloré ? - Regarder le documentaire complet | ARTE
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-fabrique-de-l-info…
https://multinationales.org/fr/enquetes/extreme-tech/le-systeme-sterin
franceinfo : https://www.youtube.com/watch?v=crbW0wH0pbo