Comment les cartels de la drogue construisent leur soft power pour légitimer leur domination
La montée en puissance des cartels mexicains transforme profondément le rapport de force avec l’État, bien au-delà du seul champ militaire. L’intensification des affrontements, les assassinats ciblés d’élus, les attaques de drones kamikazes, les pertes territoriales pour l’État et les violences inter-cartels coïncident avec une expansion stratégique du soft power narcocriminel. Face à la nécessité de sécuriser leurs profits et leurs routes logistiques, les cartels cherchent à obtenir l’adhésion, volontaire ou contrainte, des populations. Pour cela, ils déploient des outils de communication sophistiqués, inspirés des conflits internationaux récents, combinés à des investissements sociaux et infrastructurels dans les zones abandonnées par l’État. Ces pratiques, qui relèvent autant de la coercition que de la séduction, permettent aux cartels de se substituer progressivement aux autorités locales et d’apparaître comme des acteurs quasi-étatiques. Cet article analyse ces stratégies à travers trois dimensions, militaire, informationnelle/culturelle et économique, afin de comprendre comment les cartels construisent leur légitimité et imposent leur domination cognitive dans un environnement où l’État mexicain, affaibli et contesté, peine à maintenir son autorité.
Le cas d’école mexicain
Le conflit entre l’État mexicain et les cartels connaît une intensification sans précédent. Les assassinats de responsables locaux, comme celui d’un maire récemment exécuté, les pressions politiques transfrontalières liées à l’administration Trump, la perte de pans entiers du territoire national et l’apparition d’attaques au drone kamikaze, à la fois entre cartels et contre les forces gouvernementales, témoignent d’une escalade technologique et opérationnelle qui dépasse désormais le cadre classique du narcotrafic. Parallèlement, la diffusion mondiale de séries consacrées aux narcos contribue à banaliser et à internationaliser ces dynamiques violentes, renforçant la fascination et l’imaginaire autour de ces organisations.
La violence, toujours plus spectaculaire, ne suffit cependant pas à expliquer l’ancrage territorial et social des cartels. Pour maintenir et accroître leurs profits, ils doivent obtenir une forme d’adhésion de la population locale, indispensable au contrôle logistique, au recrutement et à la stabilité des zones sous domination. Cette adhésion peut être arrachée par la peur, mais elle peut aussi être construite par un soft power sophistiqué, pensé comme un outil stratégique visant à compenser la supériorité militaire et institutionnelle de l’État mexicain.
La véritable question devient alors : comment les cartels parviennent-ils à bâtir ce soft power tout en affrontant un État encore actif, même affaibli, dans la lutte contre le narcotrafic ?
Pour y répondre, il faut considérer ce conflit sous trois angles complémentaires. Le premier est militaire : il oppose des forces fédérales mieux équipées à des groupes criminels qui ont adopté les méthodes de la guerre asymétrique moderne. Le second est informationnel et culturel : les cartels investissent massivement les réseaux sociaux, les récits musicaux, la propagande visuelle et les actions sociales pour façonner leur image et affaiblir celle de l’État. Le troisième est économique : chaque action de soft power vise un objectif final, la maximisation du profit dans les zones sous contrôle, où les cartels opèrent comme de véritables quasi-administrations. Cet article analyse ainsi les outils cognitifs et culturels mobilisés par les cartels mexicains, entre coercition, communication et investissement social, pour comprendre comment ces organisations criminelles construisent une légitimité alternative capable de rivaliser avec celle de l’État mexicain.
Un État assiégé : cartels, armée et lignes de front floues
Actuellement, trois grands groupes se répartissent le Mexique : Sinaloa, Tierra Caliente et Tamaulipas. Les zones sont en conflit les unes avec les autres, mais surtout en guerre ouverte contre le gouvernement fédéral mexicain. La guerre a changé entre le gouvernement mexicain et les cartels depuis le début de la guerre en Ukraine. De plus en plus d’affrontements se déroulent à l’aide de méthodes asymétriques, souvent similaires à la techno-guérilla pratiquée par les Ukrainiens contre les troupes russes. La principale nouveauté issue de ce conflit est l’apparition des drones kamikazes et de leurs contre-mesures improvisées, comme les cope cages. Le rapport de force se présente donc sous plusieurs angles : d’un côté, les troupes de l’État fédéral, bien équipées et bien entraînées ; de l’autre, des cartels adeptes de l’ultra-violence, se rôdant aux tactiques de guérilla et de combat asymétrique modernes.
Néanmoins, la séparation entre les deux camps est bien plus floue qu’il n’y paraît. De nombreux policiers sont en réalité des narcos infiltrés ou tout simplement des fonctionnaires corrompus, et ce à chaque niveau de la société mexicaine comme américaine (leur premier client). Le même flou existe sur les différentes allégeances et donc sur les frontières entre territoires des différents groupes. Cette situation est très propice aux conflits internes et donc à une « super-violence » quasi permanente. L’État mexicain fait face à des défis permanents dont le premier et principal objectif annoncé est la sécurité, et dans un second temps, le développement économique. Ces deux objectifs nécessitent une reprise de contrôle sur les zones clés du pays, souvent laissées aux mains des cartels. La reprise de contrôle sur son propre territoire repose sur un modèle d’affrontement frontal entre les forces armées mexicaines et celles des cartels ; les plus violents sont les combats avec les milices du CJNG, le nouvel arrivant sur le marché.
Dans cet objectif, le budget de la sécurité et de la défense a augmenté de 400 % en vingt ans, mais ce conflit ne se fait pas sans dommages collatéraux. Près de 10 000 personnes par an se retrouvent prises entre les balles des deux forces qui s’opposent pour le contrôle du pays. En tant qu’État, le gouvernement a un devoir moral qui limite ses capacités de lutte face aux cartels, là où les narcotrafiquants n’ont comme limite que leurs seuls moyens financiers. Le gouvernement possède un budget d’État d’environ 9 trillions de pesos (460 milliards de dollars), les cartels ne peuvent pas espérer une telle masse financière et doivent donc utiliser des méthodes asymétriques pour continuer leurs activités. D’un côté, l’État mexicain cherche à reprendre le contrôle de son territoire, là où les cartels cherchent à étendre le leur.
Hobbes, en 1651, explique que la base du contrat politique est l’acceptation de la soumission par peur ou par recherche de sécurité. Pour cela, les cartels ou l’État peuvent tenir la population sous leurs ordres grâce à un monopole de la violence (Weber), qu’il soit exercé directement sur elle ou sur d’autres. Néanmoins, Mancur Olson, dans son ouvrage “Dictatorship, Democracy, and Development” (1993), formalise le concept de stationary bandit : un pouvoir qui se « sédentarise » préfère instaurer l’ordre et fournir des biens publics (routes, sécurité) parce que cela augmente sa capacité d’extraction à long terme. Ainsi, les cartels se substituent à l’État dans les zones qu’ils contrôlent afin d’en maximiser le rendement.
Pour ce faire, plusieurs moyens sont à leur disposition. Le premier est, comme expliqué précédemment, la peur. Le second est le développement de ces régions, précisément là où le gouvernement mexicain a échoué, notamment en raison de ces mêmes cartels. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’utilisation et le développement de méthodes de guerre cognitive pour faire adhérer la population à la domination des cartels sur certaines zones du Mexique.
Les armes invisibles des cartels : communication, propagande et gouvernance locale
Les cartels, comme toute entité cherchant à se développer, investissent massivement les réseaux sociaux. Le “cartelgram”, contraction d’Instagram et cartel, est devenu à la fois une vitrine, un outil de recrutement et un espace de mise en scène. Ils s’en servent pour attirer de nouveaux membres, afficher leurs réussites ou amplifier la visibilité de leurs activités. Cette présence numérique a profondément transformé leur manière de travailler et de s’organiser. La quantité exacte de comptes liés à cet écosystème est difficile à évaluer en raison d’un flux permanent de suppressions et de réouvertures. Mais l’effet recherché reste le même : instaurer progressivement, dans l’imaginaire collectif, l’idée que leurs actions sont normales, voire acceptables. Les offres d’emploi qui circulent sur ces plateformes en sont un exemple frappant. Présentées sous un format très proche des annonces légales, mieux rémunérées et plus attractives, elles ciblent des profils précis comme les pilotes ou les mécaniciens spécialisés. L’algorithme de TikTok et Instagram renforce encore leur portée en les faisant apparaître devant les utilisateurs les plus susceptibles d’être intéressés.
Cette présence normalisée produit un effet d’acculturation. Le “lifestyle” narco, esthétisé et valorisé, devient un horizon désirable pour une partie de la jeunesse mexicaine. Pour des adolescents confrontés à la précarité et à l’absence de perspectives, l’univers du narco, luxe, argent facile, impunité, apparaît comme une voie alternative crédible. Les cartels s’appuient sur ces représentations pour façonner un imaginaire où la criminalité est perçue comme un choix de vie prestigieux et accessible.
La musique constitue un autre pilier essentiel de ce soft power. Les narcocorridos fonctionnent comme une forme de pop culture locale, comparable dans son influence aux industries culturelles japonaise, coréenne ou américaine. Ces chansons glorifient l’arme, l’argent, la prise de risque et la figure du narco victorieux. Depuis 2019, ce genre musical connaît une croissance spectaculaire, avec une hausse de plus de 450 % du nombre de vues malgré les interdictions. Sur YouTube, l’artiste Luis R. Conríquez dépasse les trois milliards de vues, preuve de l’ampleur du phénomène. Le jour où un concert a dégénéré en émeute parce que le chanteur refusait d’interpréter un narcocorrido interdit résume parfaitement la dimension culturelle de cette fascination. La musique devient un vecteur d’acceptation sociale, un moyen de légitimer les cartels dans l’espace public mexicain et international.
Les cartels ne misent pas uniquement sur la culture ; ils exploitent également la désinformation pour affaiblir l’État. De nombreuses vidéos diffusées sur le cartelgram mettent en scène des policiers corrompus, des bavures militaires ou l’incapacité des autorités à protéger la population. Cette stratégie rappelle certaines pratiques observées dans le conflit russo-ukrainien, où la Russie met en avant des vidéos imputant toute forme de violence ou de corruption à l’État ukrainien pour justifier son intervention. Au Mexique, les cartels instrumentalisent les violences commises par l’armée, notamment les exécutions extrajudiciaires ou les disparitions forcées, pour se présenter comme un moindre mal. Certaines ONG évoquent environ 200 000 civils tués dans le conflit opposant l’État et les organisations criminelles, un chiffre souvent utilisé par les cartels pour se dépeindre comme plus protecteurs que les autorités elles-mêmes.
C’est dans ce contexte que les cartels développent un ordre parallèle. Ils instaurent leur propre justice, parfois plus rapide et plus sévère que celle de l’État. Les voleurs, violeurs ou meurtriers sont immédiatement punis. Chaque cartel impose ses règles locales, ses taxes, ses interdits, et veille à leur application stricte. En exerçant ainsi un monopole de la violence, pourtant réservé théoriquement à l’État selon Weber, ils se substituent progressivement aux autorités officielles. Ils cherchent à convaincre que leur justice est plus rapide, plus efficace et plus adaptée que celle de l’administration mexicaine. La promesse implicite est claire : “on vous protège mieux que l’État.”
Leur stratégie ne repose pas uniquement sur la coercition. Les cartels investissent lourdement dans les territoires qu’ils contrôlent, et leurs actions ressemblent souvent davantage à celles d’un acteur étatique qu’à celles d’un groupe criminel. Dans certaines zones rurales du Jalisco, du Michoacán ou du Sinaloa, ils financent la rénovation des routes, la construction de ponts ou l’aménagement d’espaces publics, parfois plus efficacement que les autorités locales. À Aguililla, par exemple, l’accès routier n’a été maintenu que grâce au CJNG. Dans le Sinaloa, plusieurs communautés isolées ne disposent d’infrastructures basiques que grâce aux financements du cartel local. Cette logique correspond parfaitement au concept de “stationary bandit” développé par Mancur Olson : un groupe criminel qui se fixe durablement sur un territoire a intérêt à assurer un minimum d’ordre, de stabilité et de services pour maximiser ses bénéfices. Les cartels mexicains incarnent pleinement cette dynamique. Ils construisent des routes, financent des hôpitaux ou distribuent des aides alimentaires. L’exemple le plus emblématique reste celui de l’hôpital du CJNG à El Alchihuatl, initialement créé pour la direction du cartel mais rapidement ouvert aux habitants faute d’alternative. De même, certains cartels ont financé les études d’enfants défavorisés ou distribué du matériel scolaire, renforçant leur image de protecteurs là où l’État ne remplit plus son rôle.
À travers cette combinaison de communication numérique, de culture populaire, de désinformation politique et d’investissements sociaux, les cartels deviennent plus que des acteurs militaires : ils se transforment en producteurs d’ordre local et de récits collectifs. Ils occupent les espaces délaissés par l’État et convertissent leur violence en légitimité perçue, consolidant leur présence durable dans le paysage social et politique mexicain.
Quand l’ordre criminel remplace l’État : effets, adhésion et recomposition du pouvoir local
Les cartels se présentent comme des bienfaiteurs tortionnaires. Malgré la violence extrême qu’ils infligent aux populations locales, ces mêmes communautés deviennent progressivement dépendantes d’eux et finissent, souvent par pragmatisme, par leur accorder une forme d’adhésion. Cette adhésion ouvre l’accès à des emplois, à l’eau, aux soins et, plus rarement, à l’éducation. Dans des régions où l’État est absent ou inefficace, ces services constituent un argument puissant.
Les territoires où les cartels investissent connaissent généralement une baisse visible de l’insécurité interne. La contestation y est limitée, les affrontements avec d’autres groupes criminels y sont moins fréquents, et une forme d’ordre local se met en place. Les cartels instaurent une justice expéditive qui réduit la petite délinquance et les conflits quotidiens. Dans une logique proche de la légitimité wébérienne, leur pouvoir n’est pas jugé juste mais prévisible. Les habitants savent quelles règles respecter, quelles taxes payer et quelles sanctions violentes les attendent en cas de transgression. Cette prévisibilité, associée aux services rendus, produit une légitimité pragmatique renforçant solidement leur emprise territoriale.
Dans de nombreuses zones, les cartels ne se contentent pas d’assurer un ordre minimal : ils remplacent intégralement l’État dans ses fonctions de base. Ils construisent des routes, distribuent de la nourriture, financent des soins d’urgence ou prennent en charge la scolarité de certains enfants. Les habitants constatent que ces “bienfaits”, malgré leur brutalité intrinsèque, répondent à des besoins immédiats auxquels l’État ne répond plus. Cette dynamique correspond parfaitement à la logique du “bandit stationnaire” décrite par Olson : un acteur criminel ayant intérêt à maintenir un environnement stable et relativement sûr pour maximiser ses profits à long terme.
À cette présence matérielle s’ajoute un soft power culturel désormais profondément ancré. Les narcocorridos, les vidéos scénarisées diffusées en ligne ou la mise en scène d’un mode de vie luxueux normalisent l’activité des cartels. Pour une partie de la population, les cartels apparaissent comme des acteurs à part entière du paysage social mexicain et non plus comme une simple menace criminelle. Le prestige culturel renforce la loyauté locale et transforme une domination coercitive en adhésion partielle.
Ces différentes formes d’influence modifient radicalement le rapport de force avec l’État. Dans les zones sous emprise narco, les forces fédérales peinent à s’implanter durablement. Les populations, conscientes que leur sécurité quotidienne dépend des cartels, privilégient le dialogue avec ces acteurs locaux plutôt qu’avec des militaires perçus comme intrusifs, parfois violents et rarement présents dans la durée. Les opérations menées par l’État, souvent massives et visibles, se soldent régulièrement par des échecs tactiques assortis de lourds dommages collatéraux. Ce cycle nourrit la propagande des cartels, qui exploitent chaque bavure pour se présenter comme un pouvoir plus stable et plus efficace que le gouvernement. Le mécanisme rappelle les difficultés des forces étatiques face aux guérillas en Algérie, au Vietnam ou en Afghanistan : intervenir ponctuellement ne suffit pas lorsque l’adversaire contrôle les perceptions et les relais sociaux.
Le soft power n’est pas seulement un outil pour affaiblir l’État. Il est aussi une arme interne de la compétition entre organisations criminelles. Le cartel de Sinaloa et le CJNG incarnent deux modèles antagonistes de légitimité. Sinaloa repose sur une implantation ancienne et une gouvernance stable, presque institutionnelle, permettant de maintenir des relations durables et “prévisibles” avec les communautés locales. Cette constance lui confère une légitimité pragmatique limitant le recours à la violence excessive.
À l’inverse, le CJNG fonde son autorité sur la performance, l’intimidation et la démonstration de force. Son expansion rapide s’appuie sur une violence spectaculaire combinée à des actions sociales soigneusement mises en scène. Pendant la pandémie de COVID, le CJNG a distribué des aides alimentaires, construit un hôpital en zone rurale et produit des vidéos destinées à exhiber ses capacités paramilitaires. L’objectif est clair : apparaître comme le cartel le plus moderne, le plus efficace et le plus structuré. Malgré sa brutalité, cette stratégie génère une adhésion partielle fondée sur la perception d’efficacité.
Dans cette rivalité, le soft power devient un instrument décisif de conquête territoriale. Un village qui perçoit un cartel comme protecteur bascule sans combat. À l’inverse, un cartel incapable de convaincre doit recourir à la force, ce qui augmente ses coûts opérationnels et fragilise sa position. L’image, la communication et la capacité à produire du récit deviennent donc aussi importantes que les armes. Conquérir un territoire par la perception coûte moins cher et s’avère plus durable que de le prendre par les armes. C’est l’une des raisons principales pour lesquelles les cartels investissent autant dans la culture, la communication, l’aide sociale et la mise en scène de leur propre puissance.
Les cartels comme acteurs quasi-étatiques
Les pratiques de soft power mises en place par les cartels mexicains ne sont pas un phénomène isolé. On retrouve des logiques similaires chez d’autres acteurs armés non étatiques, qu’ils soient criminels, séparatistes ou politico-militaires. Ces organisations parviennent à exercer des fonctions typiquement étatiques, à produire un récit politique et à diffuser une communication stratégique très professionnelle. Les cartels s’inscrivent ainsi dans un continuum qui va de groupes comme le Hezbollah à des entités hybrides comme la Transnistrie, en passant par les organisations terroristes du Moyen-Orient ou par les milices engagées dans la guerre d’Ukraine. Les points communs majeurs reposent sur trois piliers : la fourniture de services, la construction d’un récit identitaire et la capacité à utiliser les outils numériques pour influencer la perception locale et internationale.
Le Hezbollah constitue probablement l’exemple le plus abouti de gouvernance hybride. Comme les cartels, il assure la distribution de services sociaux, construit des routes, gère des hôpitaux et propose une justice parallèle, ce qui lui permet de consolider une légitimité là où l’État libanais échoue. Sa force repose également sur une communication extrêmement structurée : vidéos de combats montées de manière professionnelle, récits héroïques diffusés via Al-Manar, propagation de symboles identitaires et usage de réseaux sociaux pour mobiliser. Cette stratégie montre à quel point un acteur armé peut combiner infrastructures matérielles et production symbolique pour devenir incontournable, exactement comme le CJNG ou Sinaloa dans leurs zones respectives. La différence majeure réside dans le fait que le Hezbollah s’appuie sur un projet politique clairement idéologique et bénéficie d’une reconnaissance institutionnelle partielle, alors que les cartels restent des acteurs entièrement criminels.
Dans un autre registre, la Transnistrie représente un exemple de quasi-État non reconnu capable de maintenir un territoire stable grâce à des institutions parallèles. Cette entité contrôle une police, une justice, des écoles et un appareil économique largement informel. La population dépend du régime pour l’accès aux services essentiels, de la même manière que les communautés rurales mexicaines dépendent des cartels. Cet “État fantôme” fonctionne sur une légitimité d’usage, fondée non sur l’idéologie mais sur la capacité à fournir ce que l’État officiel ne fournit pas. La principale différence tient à la présence d’un soutien extérieur massif, en l’occurrence russe, alors que les cartels reposent uniquement sur leurs ressources internes.
Les méthodes de communication utilisées par ces groupes rappellent aussi celles observées dans le contexte du GWOT. Les organisations djihadistes ont professionnalisé l’usage de la vidéo, la mise en scène de la violence et la narration héroïque du combattant. La clé de cette communication repose sur trois éléments : la mise en images du rapport de force, la construction d’un imaginaire identitaire et l’exploitation des réseaux sociaux pour court-circuiter le discours étatique. Les cartels mexicains utilisent exactement ces codes : drones filmant des attaques, vidéos de colonnes armées, messages de propagande adressés directement aux populations locales et création d’une figure du narco moderne, puissant et protecteur.
Enfin, il existe un dernier parallèle particulièrement frappant : les méthodes de communication développées dans la guerre en Ukraine. L’usage intensif de drones pour documenter les frappes, la circulation rapide de vidéos sur Telegram ou TikTok et la mise en scène d’unités militaires équipées comme des forces régulières ont été largement réappropriés par les cartels. Le CJNG, en diffusant des vidéos de blindés artisanaux, de drones explosifs et de colonnes militaires en formation, adopte exactement les mêmes codes visuels que les unités ukrainiennes et russes cherchant à prouver leur supériorité tactique. Ces images ne sont pas destinées uniquement aux forces ennemies, mais aussi aux civils, car elles jouent un rôle central dans la construction du prestige et de la crédibilité opérationnelle, deux dimensions qui alimentent directement le soft power local.
À travers ces comparaisons, on constate que les cartels mexicains s’inscrivent dans une tendance mondiale : les acteurs armés non étatiques utilisent des services publics, une narration identitaire et une communication numérique sophistiquée pour se transformer en quasi-gouvernements. Les cartels, malgré leur nature criminelle, mobilisent les mêmes leviers que des entités politiques ou séparatistes, preuve que la légitimité ne se construit pas uniquement par le droit ou la démocratie, mais aussi par la capacité à contrôler un territoire, à rendre des services et à maîtriser le récit.
La manipulation par les cartels de la légitime survie territoriale
Le rapport de force entre l’État mexicain et les cartels ne se joue plus seulement sur le terrain militaire. Il repose désormais sur une bataille de légitimité, d’influence et de contrôle social. Les cartels ont compris qu’un territoire ne se domine pas uniquement par la violence, mais aussi par la capacité à offrir des services, à organiser la vie locale et à occuper l’espace symbolique laissé vacant par un État affaibli. Cette combinaison de coercition et de soft power leur permet d’agir comme de véritables quasi-gouvernements dans certaines régions.
En construisant des routes, en finançant des hôpitaux ou en maintenant un ordre strict, les cartels se substituent aux autorités officielles tout en renforçant leur image de protecteurs. Leur maîtrise des réseaux sociaux, leur capacité à produire un récit et à mettre en scène leur puissance, ainsi que la diffusion d’une culture narco mondialisée contribuent à normaliser leur présence. L’État, quant à lui, peine à restaurer sa crédibilité. Ses opérations militaires massives, bien que spectaculaires, génèrent souvent des dommages collatéraux qui nourrissent la propagande criminelle et renforcent l’idée d’un pouvoir central inefficace ou lointain.
L’analyse comparée avec d’autres acteurs armés non étatiques, du Hezbollah à la Transnistrie en passant par les organisations actives durant le GWOT, montre que les cartels reprennent des stratégies de gouvernance hybride déjà éprouvées ailleurs. Leur objectif n’est pas idéologique mais économique, ce qui rend leur efficacité d’autant plus frappante. Ils démontrent que la légitimité peut naître de la proximité, de la prévisibilité et de la capacité à répondre aux besoins immédiats des populations, même dans un cadre criminel. Le cas mexicain illustre ainsi une évolution plus large : lorsque l’État perd son monopole sur la sécurité et les services essentiels, d’autres acteurs s’empressent de combler le vide. Les cartels s’installent alors comme des pouvoirs alternatifs capables d’imposer leurs règles, de structurer la vie locale et de façonner les perceptions. Ils ne se contentent plus d’affronter l’État, ils le concurrencent directement dans sa fonction première : assurer l’ordre et se rendre indispensable.
Marc Pfister (SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique)
