Five Eyes : allié ou risque pour la souveraineté française ?

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Introduction

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les alliances stratégiques entre pays façonnent l’équilibre géopolitique. Parmi elles, la FVEY ou alliance Five Eyes se distingue par son opacité et son influence mondiale. Né dans la clandestinité, ce réseau de renseignement ultra-secret qui regroupe cinq pays anglophones, les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, est aujourd’hui un pilier de la sécurité internationale. Néanmoins, son fonctionnement fermé et son emprise sur les normes technologiques soulèvent des questions en France et en Europe. Entre les révélations sur l’espionnage industriel et les tensions liées au Cloud Act, le statut de l’alliance Five Eyes oscille entre allié et menace pour la France et l’Europe, dans un contexte où les enjeux de souveraineté numérique n’ont jamais été aussi stratégiques.

L’alliance Five Eyes : origine, pays membres et fonctionnement

La FVEY ou Five Eyes est un accord de partage de renseignement né en 1946 entre les États-Unis (NSA), le Royaume-Uni (GCHQ), le Canada (CSE), l’Australie (ASD) et la Nouvelle-Zélande (GCSB).  Formalisée par le traité UKUSA, à l’origine, cette alliance visait à coordonner la surveillance des communications soviétiques
Encore aujourd’hui, la FVEY est une coopération sans équivalent, où les membres échangent des informations sensibles sans restriction et loin des regards extérieurs. Initialement axée sur la Guerre froide, la Five Eyes s’est adaptée aux nouvelles menaces : terrorisme, cyberattaques, ou encore concurrence technologique avec la Chine. En parallèle, elle étend ponctuellement le format de collaboration afin de renforcer la coopération en matière de renseignement et partager des informations dans un cadre plus vaste.

Néanmoins, la FVEY reste un cercle très fermé. Contrairement à l’OTAN, elle n’a pas de cadre public et ses activités, couvertes par le secret défense, incluent la surveillance mondiale avec des programmes spécifiques comme PRISM, le partage de technologies, l’influence sur les normes internationales (cybersécurité, cloud…).

Une alliance fermée… mais omniprésente

Pourquoi la France n’en fait pas partie

L’exclusion de la France de l’alliance Five Eyes (FVEY) s’explique par un ensemble de facteurs historiques, stratégiques et culturels, mêlant méfiance mutuelle, divergences de doctrine et enjeux de souveraineté. D’ailleurs, la France n’a jamais demandé à intégrer cette alliance.

Depuis le retrait de la France de la structure militaire intégrée de l’OTAN en 1966, sous l’impulsion du général de Gaulle, Paris a toujours privilégié une autonomie stratégique, refusant de s’aligner automatiquement sur les positions américaines ou britanniques. Même si depuis la France a réintégré le commandement militaire de l’OTAN depuis 2009, cette indépendance a marqué les esprits au sein des pays du Five Eyes, qui privilégient une coopération entre États anglophones.

À cela s’ajoutent des divergences stratégiques et juridiques. La France, comme l’Union européenne, défend un cadre strict de protection des données matérialisé par le RGPD. Ce règlement est incompatible avec les pratiques du Five Eyes, notamment le Cloud Act et le FISA, qui permettent aux États-Unis d’accéder aux données européennes sans restriction. En effet, les pays du Five Eyes partagent une approche plus permissive en matière de surveillance de masse, ce que la France refuse. En parallèle, la France promeut activement un cloud souverain et des infrastructures technologiques européennes, notamment OVHcloud ou encore 3DS Outscale, afin de pouvoir bénéficier d’alternatives face à la domination des GAFAM, étroitement liés aux services de renseignement américains.

La France reste également très suspicieuse des États-Unis. En 2013, les révélations d’Edward Snowden ont confirmé que la NSA espionnait les dirigeants français, dont les présidents Nicolas Sarkozy et François Hollande. Côté FVEY, il y a une réticence à partager des renseignements sensibles avec la France en raison de ses liens avec des pays non alignés, notamment la Chine et les pays africains.

Sur le plan géopolitique, la France reste très attachée à une défense européenne autonome, une vision en concurrence avec l’approche des Five Eyes, perçue comme un outil de l’hégémonie américaine. Sur la question chinoise, alors que le Five Eyes adopte une ligne dure contre Pékin (exclusion de Huawei, sanctions technologiques), la France prône un équilibre entre fermeté et dialogue.

Cas récents de coopération élargie (Five + 1, + 3...)

Bien que la FVEY reste un cercle fermé, ses membres ont progressivement étendu leur collaboration à des partenaires stratégiques, notamment pour face aux menaces croissantes de la Russie, la Chine et la Corée du Nord. Ces coopérations ont des formats ormats ad hoc, comme le Five Eyes +1, avec un pays invité, ou le Five Eyes +3. En 2024-2025, la FVEY a, par exemple, officiellement associé la Corée du Sud, le Japan et la France pour renforcer la surveillance des activités militaires de la Corée du Nord et contrer l’influence chinoise dans la région Indo-Pacifique.

L’Allemagne est un partenaire privilégié dans le cadre du Five Eyes +1. L’objectif de cette collaboration est le partage d’informations sur les cybermenaces, la lutte contre le terrorisme, la protection de technologies sensibles. Le Japon est aussi considéré par la FVEY comme un partenaire clé dans la zone Asie. Depuis 2019, ils collaborent étroitement pour surveiller les activités navales chinoises en mer de Chine orientale, via des patrouilles conjointes et des échanges de données en temps réel, participer à des exercices de collective intelligence, combinant renseignement humain et données ouvertes pour analyser les mouvements militaires russes et chinois, ou encore développer des normes communes en matière de cybersécurité, notamment pour sécuriser les infrastructures 5G et les réseaux sous-marins de câbles internet. D’autres pays contribuent ponctuellement aux opérations de la FVEY, comme Singapour et Israël, qui partagent des renseignements sur le terrorisme et les cyberattaques au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est…

Toutefois, ces coopérations élargies restent asymétriques, la FVEY conservant un contrôle strict sur les informations les plus sensibles, réservées aux cinq membres historiques. Les partenaires comme le Japan, l’Allemagne ou la Corée du Sud bénéficient d’un accès limité, souvent conditionné à des accords bilatéraux avec les États-Unis ou le Royaume-Uni.

Influence sur les normes de cybersécurité, cloud, données sensibles

L’alliance Five Eyes (FVEY) ne se contente pas de collecter et partager des renseignements. Elle joue un rôle déterminant dans la définition des normes mondiales en matière de cybersécurité, de cloud et de protection des données sensibles. Son influence, qui s’exerce à travers plusieurs canaux, souvent discrets, mais puissants, façonne les pratiques des entreprises, des États et même des organisations internationales.
En matière de cybersécurité, les pays de l’alliance Five Eyes, via leurs agences de renseignement, publient régulièrement des guides et recommandations qui deviennent des références mondiales, souvent adoptées par défaut par les entreprises et les gouvernements. Ce phénomène privilégie des normes de cybersécurité « anglo-centrées », marginalisant les approches européennes, comme le RGPD, ou asiatiques.

Grâce à la domination des acteurs américains et une pression sur les données sensibles,
le Five Eyes exerce une influence directe sur le marché du cloud. Des lois comme le Cloud Act et le FISA permettent aux autorités américaines d’accéder aux données stockées par les filiales des GAFAM, même hors des États-Unis. En 2025, cette extraterritorialité juridique a été réaffirmée par la justice américaine, créant un conflit avec le RGPD européen. Les entreprises européennes utilisant des clouds américains s’exposent ainsi à des risques de fuites de données ou de sanctions pour non-conformité. Les Five Eyes promeuvent, par ailleurs, des certifications cloud, comme FedRAMP aux États-Unis, qui deviennent des prérequis pour les appels d’offres publics, y compris en Europe. Si la France et l’Allemagne résistent en développant des alternatives (SecNumCloud, Gaia-X), ces initiatives peinent à concurrencer les standards anglo-saxons.

En 2024 et 2025, les Five Eyes ont renforcé les contrôles sur les données hébergées dans des clouds non occidentaux. En réponse, l’Union européenne a durci  ses propres règles (règlement DORA pour le secteur financier). Cette situation a aussi entraîné des tensions avec les États-Unis sur la localisation des données.
Le rôle de la FVEY au niveau normatif permet à l’alliance d’exercer une influence géopolitique qui se traduit par une marginalisation et une critique des alternatives, notamment proposées par les acteurs européens, par la création de dépendance en imposant leurs outils et certifications, et par l’instrumentalisation des crises, comme des cyberattaques majeures.

Quels risques pour les entreprises européennes ?

Les entreprises européennes dépendent souvent d’infrastructures contrôlées par les pays de la FVEY. Cette dépendance et vulnérabilité posent des risques juridiques avec notamment une soumission au droit américain, des risques économiques (fuite de données sensibles…) et des risques stratégiques qui peuvent se traduire par une perte de maîtrise sur l’IA, la 5G, ou le quantique.

Quelle réponse stratégique en France et en Europe ?

Face à la FVEY, l’Union européenne et la France doivent trouver un difficile équilibre entre la résistance et l’adaptation. Cela se traduit par un renforcement de l’arsenal réglementaire avec des règlements et des directives stricts comme le RGPD et NIS 2 qui limitent notamment  l’accès aux données européennes par des acteurs étrangers, la promotion d’un cloud souverain avec des projets comme  OVHcloud, 3DS Outscale ou Bleu, porté par Orange et Capgemini pour offrir des alternatives aux GAFAM, mais aussi la mise en place d’alliances alternatives comme le projet Gaia-X avec l’Allemagne. En France, cela passe aussi par des programmes de grande envergure comme la stratégie France 2030 avec des financements destinés à plusieurs secteurs d’activité afin de réduire justement la dépendance française aux solutions américaines.

Conclusion

La FVEY est un véritable paradoxe : un partenaire clé contre les cybermenaces, mais une menace pour l’autonomie européenne. Face à cette alliance, plus que jamais, la France et l’Union européenne doivent accélérer leur souveraineté numérique.