La désinformation entre stratégie et technologie

Intervention lors du colloque du 18 au 20 Novembre 1999 sur la désinformation à l'Université de Montpellier.

Introduction

Le travail de l'écrivain, selon Milan Kundera, devrait être de rendre leur sens aux mots. Ce propos vient comme un écho au programme que traçait Confucius vingt-cinq siècles plus tôt : rétablir la justesse des dénominations afin de rétablir l'ordre dans l'Empire.
Or s'il est un mot qui contient sa propre malédiction, c'est bien "désinformation". Qui dit désinformation pense au mensonge de l'Autre, comme celui qui dit idéologie désigne le discours de l'Autre. À trop voir la désinformation, nous risquons de classer ainsi tout ce qui contrarie nos convictions. À trop en douter, nous sommes en danger de favoriser un procédé qui n'est redoutable qu'ignoré. Dans le premier cas nous réduisons facilement la croyance aux effets d'un complot occultant la vérité (si les gens savaient...). Dans le second, nous innocentons des stratégies souterraines au profit de la fatalité. Qui, suivant le cas, est l'idéologie, le système, la construction inévitable de la réalité par tout média ou la faillibilité humaine...

La difficulté est donc multiple. Pour parler de la désinformation, procédé apparenté à la ruse au mensonge et au secret, il faut trancher de la vérité d'énoncés de fait ; parler d'une réalité que l'on présuppose connaissable. Mais il faut aussi prouver le comment : la désinformation requiert plus qu'une contrevérité, un processus de propagation de relais en relais.

Quant à la complexité du processus, elle est liée au passage de la désinformation par de réseaux et traitements matériels, par les médias en particulier, ici entendus comme supports, vecteurs et traitement de message. En cela la désinformation est soumise à leurs lois de fonctionnement.

La désinformation est une réalité agonistique, une attaque délibérée par l'arme de l'information, traduisant des rapports entre des organisations matérialisées (partis, clans, entreprises, États, armées) mais aussi une réalité technique, conditionnée par les modes matériels de propagation et de transmission propres à une époque. Il n'est pas indifférent pour la décrire que nous soyons placés entre deux systèmes de transmission : grossièrement celui des mass-media et celui des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication. Si la désinformation n'est facile ni à établir ni à prouver dans un cas particulier, son emploi général doit présenter certaines régularités, suggérer certaines corrélations et périodisations. C'est en tant que phénomène stratégique et technique que nous entendons traiter de la désinformation, autre façon de la désigner en creux comme une réalité symbolique et de renvoyer au mystère de la croyance.


I - Définitions

fausseté de l'énoncé, préméditation de l'initiateur, dommage qui doit en résulter pour un adversaire, médiation d'un public trompé.


Nous proposons de compléter par cette définition plus opérationnelle :
La désinformation consiste à propager délibérément des informations fausses pour influencer une opinion et affaiblir un adversaire.






La désinformation se distingue ainsi du mensonge, de la ruse, de l'intoxication, de la légende, de la rumeur, de la publicité, du bobard journalistique, du faux bruit, du trucage, de la rhétorique, et de la propagande, même si elle fait peu ou prou appel à ces éléments.



II - Stratégies de l'information

Pour autant qu'elle s'inscrit dans le cadre de la stratégie, c'est-à-dire de la dialectique des intelligences s'affrontant et dirigeant des forces, la désinformation fait partie des panoplies de la guerre. Ni l'inévitable Sun Tse en Chine, ni Enée le Tacticien en Grèce, sans doute les premiers théoriciens de la stratégie, n'avaient négligé cette forme supérieure de la ruse qui amène la victime à abaisser ses défenses.
L'information a sous un triple aspect ou si l'on préfère, le mot a trois sens usuels principaux que rendent assez bien les mots anglais data, knowledge et news :




- des données, traces matérielles comme des écritures ou archives qui sont quelque part,

- des connaissances ou croyances intégrées par des individus ou de groupes,

- et enfin des messages circulant, décrivant généralement des événements. L'exemple le plus évident sont les informations ou nouvelles dont traitent les médias.



La distinction entre informations/données, inscrites, et informations/croyances, partagées, ne prend sens que par des informations/messages qui permettent aux deux précédentes d'exister et de se transformer l'une en l'autre. Ces messages, eux-mêmes, se comprennent par rapport à leurs vecteurs de transport, systèmes techniques de traitement et transformation, par les organisations humaines impliquées dans leur création ou transmission. La circulation de ces messages représente le moment où nous pouvons comprendre le mécanisme de l'information agissante et celui où se concrétise sa puissance conflictuelle. À ces trois formes d'information s'ajoutent maintenant des informations/programmes, telles celles des algorithmes informatiques qui commandent des opérations, dirigent des machines, bref se présentent comme des actions virtuelles.

La destructivité potentielle de certaines informations suggère donc plusieurs modes d'emploi de nos panoplies. La première méthode consiste à acquérir le monopole de l'information pertinente, au sens de connaissance du réel.

Une telle information est susceptible de vérification : telle formule, tel brevet, telle invention produit les effets recherchés. Telle révélation confidentielle est confirmée ou non.
Symétriquement, l'information fausse délibérément offerte à l'adversaire ou au concurrent altère sa perception de la réalité et l'incite aux décisions erronées, aux comportements aberrants ou à contretemps. C'est typiquement le processus de l'intoxication.

Données vraies que l'on tente d'acquérir et données fictives dont on tente d'abreuver l'adversaire concernent des états du monde actuels ou prétendus tels. D'autres informations que l'on pourrait qualifier de virtuelles portent sur le futur : intentions devinées, plans soupçonnés, anticipations heureuses du comportement. À mi chemin entre la théorie des jeux et l'intuition psychologique les réussites en ce domaine doivent plus à l'art qu'à la technique. Du boursicotage à la géostratégie, ce type d'information dominante est aussi décisif que difficile à acquérir.

Au jeu de la quête des documents et données pertinentes, s'ajoute la production de l'information/croyance efficiente, ce qui relève de la persuasion au sens le plus large. Efficiente plutôt qu'efficace : l'information s'adresse à des récepteurs humains qui ne sont pas passifs. Ils interprètent suivant leurs propres règles, et coproduisent le message, comme nous le répètent à satiété l'école de Palo Alto et le Cultural Studies anglo-saxonnes. Ici l'intention rhétorique se heurte à l'incertitude de la pragmatique humaine et manque souvent son but.

Ici le critère n'est plus la véracité mais l'efficacité de l'information, vraie, fausse ou virtuelle, cela importe peu. Il s'agit moins de savoir (ou de faire ignorer) que de propager. Il est question moins de contenu que des convaincus. Les informations/croyances efficientes ne se contentent décrire le monde, elles le changent du seul fait qu'elles gagnent des partisans et font des convaincu. Leur conviction se traduit en comportements qui vont du désir de mourir pour une cause à la simple marque d'une approbation ou d'une désapprobation, ce qu'on nomme mouvement d'opinion. Dans tous les cas, l'information/croyance agit.

Mais tout n'est pas si simple dans les mécanismes du faire-croire et on ne sépare pas si facilement de l'information froide, sérieuse, destinée à un usage pragmatique d'une autre toute subjective et d'interprétation. Il n'y a pas d'une part du renseignement décisif et d'autre part un domaine flou, celui de l'action psychologique destinée à susciter l'adhésion et à faire monter cette mystérieuses valeur boursière que serait le moral des militaires et des civils, tandis que ses cours s'effondreraient chez l'adversaire.

C'est ce que nous révèle l'ambiguïté d'une notion comme celle de propagande Dès ses origines, la propaganda fidei du XVII° siècle, se révèle comme un mélange complexe de croire-en que de croire-que et de croire-contre. Pour le dire autrement : faire corps ou lien, en soudant les croyants à la communauté de l'Église, faire transmission ou pédagogie en imposant un corpus de dogmes, et de faire bataille et ravage : faire reculer l'hérésie, propager la vérité contre l'autre camp et finalement le vaincre.
La propagande politique se révèle dans toute sa puissance, sa systématicité et sa technicité dès la première guerre mondiale : elle n'échappe pas à cette loi de la complexité. L'action systématique qui s'organise alors doit jouer dans les trois domaines du rassemblement identitaire, exaltant le groupe contre la barbarie adverse, du contrôle informationnel, censurant les mauvaises nouvelles et répandant canards et bobards comme on commence à dire, et enfin de la communication/arme : les actions qui peuvent faire douter les adversaires, les diviser, les disqualifier, les démoraliser, etc... À cette époque, la désinformation pratique existe bien évidemment, notamment sous la forme d'allégation d'atrocités du type les uhlans coupent les mains des enfants. La désinformation est l'humble servante de la propagande orchestrée, l'instrument le plus évident de ce que nous avons désigné comme le croire-contre Pourtant, le mot ne sera popularisé que dans un contexte de lutte des systèmes, de bipolarisation du monde, bref de guerre froide.

Action tactique fondue dans l'orchestration stratégique de la propagande, la désinformation est désignée et théorisée dans le cadre de l'affrontement Est Ouest. Bien entendu la situation n'est pas symétrique. Et ce pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la justesse d'une cause ou la moralité de ses partisans.
Les multiples exemples désinformation que l'on cite toujours, faux groupuscules nazis, faux complots en Afrique, fausses lettres de Reagan ou de Haig, faux laboratoires de la C.I.A. travaillant sur le SIDA, etc... ne pouvaient fonctionner que dans un sens. Il fallait non seulement un certain pluralisme de l'information dans le camp/cible, des relais pour fournir indirectement les nouvelles souhaitées, mais aussi une réceptivité d'une part de l'opinion occidentale prête à croire suivant le cas à une renaissance du péril nazi, à l'insolence de l'impérialisme américain, à divers complots, etc...

La désinformation pure et isolée n'existe pas : elle n'a de sens que si elle trouve des ³clients² prêts à y adhérer, bref, c'est un épisode d'une lutte idéologique globale. La désinformation reflète surtout ce que ses victimes veulent croire, les catégories mentales préexistantes voire les mythologies d'époque.

Sa forme canonique est alors la fourniture d'informations truquées au mass-media, complétée par l'action de relais d'opinion.

Pour autant la désinformation politique ne disparaît pas avec les idéologies structurées. La guerre en particulier, qui s'accompagne d'une polarisation des croyances, la fait régulièrement réapparaître, mais toujours dans un rôle complémentaire. Elle se réduit à un rôle de criminalisation de l'adversaire : les couveuses à bébé débranchées du Koweït en sont l'exemple insurpassable. Souvent, elle est confiée à des techniciens, telles les agences de communication à qui tel ou tel camp confie la tâche de diaboliser la partie adverse auprès de l'opinion internationale. Ici encore, la désinformation ne se comprend que comme confirmation de croyances imposées par de plus vastes moyens. Le lien entre désinformation et idéologie n'est pas rompu : elle est liée à une nouvelle idéologie de la guerre, angéliquement assimilée au châtiment éthique du criminel absolu, et non plus au jeu des relations des États régis par les rapports d'inimitié et d'alliance.


III - la technique

L'instrument technique détermine :


 

  • ce


qui est énonçable 

 
    : le complot sioniste, le prolétariat ou le sens de l'histoire passent mal à la télévision, le regard d'un réfugié dans un camp se décrit difficilement dans un courriel mais un dossier technique sur les défauts d'un avion est accessible à des millions de gens qui fréquent le forums

 

  • le mode de preuve


 
    : à l'heure de la télévision ce qui n'est pas vu n'existe pas, une guerre sans image n'est pas une guerre mais un mort en direct condamne une cause, sur Internet des milliers de gens peuvent répéter un bruit de source officieuse unique.


  • le temps de circulation : une information touche toute la planète en quelques heures, un démenti trois jours après n'intéresse plus personne ; sur la Toile une annonce que personne n'a eu le temps de vérifier entre sur le réseau instantanément.

Tout média impose sa hiérarchie de ce qui est important, crédible, séduisant, probant, etc.., son style de rhétorique, sa mémoire, sa temporalité, sa portée géographique, sa relation avec le récepteur. Aucun n'est par nature plus véridique qu'un autre, mais chacun a son mode d'usage et de mésusage. Chaque type de désinformation a son indice de performance propre sur chaque média. Selon les époques un éditorialiste sous influence, un témoin télégénique ou une bonne pratique des moteurs de référencement assurent le succès.

La critique de la télévision comme instrument à fictionner et à simplifier la réalité a été menée cent fois. De fait, elle accentue le rôle du visuel, de l'immédiat, de l'émotionnel, du simple, de l'exemplaire par rapport au général, au conceptuel; Elle privilégie la construction événementielle, l'urgence, la relation coupable/victime, les stéréotypes...
Que pour autant elle rende plus puissante la désinformation r poudre noire. éatoires les pouvoirs d'une image. Ce que la rhétorique a gagné en simplicité est peut être perdu en imprévisibilité. Peut-être que l'intention de convaincre par l'image n'est que peu de chose par rapport au pouvoir général de la télévision : discriminer entre ce qui est visible et ce qui est ignoré, déterminer plus que le contenu les objets et les catégories du débat, d'imposer moins ce que l'on pense que ce qui est pensable.

Or, les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication changent les règles du jeu. Deux phénomènes au moins, non exclusifs semblent redonner une nouvelle jeunesse à la notion de désinformation : la rumeur électronique et guerre de l'information.
La rumeur, le plus vieux média du monde, a trouvé des conditions idéales pour fleurir sur Internet :




  • possibilité pour chacun de devenir éditeur sans moyens matériels et quasiment sans responsabilité éditoriale, ce qu'on appelle la désintermédiation dans le jargon de l'inforcom



  • fin des modes traditionnels de consultation des médias. L'internaute parvient à l'information par recherche thématique et navigation hypertextuelle ou par fréquentation de forums thématiques. On va vers l'information en suivant un lien sémantique plutôt qu'on ne se dirige d'une source de nouvelles reconnue.



  • mode de circulation de l'information par commutation (A va vers B) et non plus par diffusion (X émet, tout le monde reçoit). Il s'ensuit une propagation erratique des rumeurs. Elles conservent le caractère du bouche-à-oreille traditionnel mais à l'échelle de la planète. Une diffusion par relation interpersonnelle alterne avec des phases de mise en forme par des sites spécialisés voire des passages par les médias traditionnels qui reflètent l'actualité d'Internet.

Ces conditions techniques jouent en synergie avec des tendances culturelles :




  • En une époque que l'on dit de surinformation, Internet, où à en croire ses thuriféraires, toute la connaissance est disponible sans censure ni frontières, est précisément devenu l'endroit où fleurit le plus l'idée que "la vérité est ailleurs". Le plus jeune média du monde réactive le plus vieux : la rumeur.





La guerre de l'information a donc révélé deux phénomènes qui éclairent les nouveaux usages de la désinformation. D'abord la fragilité et la désirabilité de l'information, dans tous les sens évoqués plus haut. Les conflits portent désormais sur son appropriation (intelligence, surveillance...), sur sa propagation (comme dans le cas de la diffusion de bruits et nouvelles) et enfin sur sa pénétration (au sens où il est possible de s'infiltrer dans des systèmes et bases de données pour y changer ou y détruire l'information. D'autre part nous assistons à une évidente privatisation de la désinformation qui n'est plus le privilège du politique.

Sur fond de thèmes porteurs, sécurité du consommateur, droits de l'homme, protection de la Nature, dénonciation du système de surveillance des citoyens, Internet peut devenir une arme au service de desseins privés. Cette désinformation-là est encore moins facile encore à prouver que la forme classique : instiller le faux dans le système des mass-media : ni le caractère délibéré du processus, ni les finalités politiques, économiques ou autres de ses auteurs ne sont manifestes. Et ses auteurs sont multiples et surprenants.

Face à des rumeurs comme celles qui annonçaient que les noirs américains se verraient retirer leur droit de vote en 2007 que la Cnil autoriserait des contrôle des logiciels au domicile des particuliers, face à quelques massacres imaginaires, face aux révélations sur les malheurs d'Aérospatiale, l'action de Total, les causes de divers crashs d'avions ou les effets de certains médicaments, etc.. il est très difficile de croire aux purs effets du hasard.



Conclusion

En période de guerre idéologique ou d'hypercompétition mondiale, la désinformation reste un des instruments les plus importants et les plus mal évalués du conflit informationnel .

Celui-ci recouvre les pratiques par lesquelles un groupe vise à la suprématie sur un autre par le contrôle, la modification ou la destruction de ses savoirs et de ses voies et moyens d'information.

Notre tradition intellectuelle nous incite à nous méfier du pouvoir de la persuasion et de l'illusion, avec autant de force qu'elle prône, contradictoirement les bienfaits de la communication. Dénonciateurs ou apologistes de la technique, de l'image, des médias, du spectacle, de l'idéologie de la communication, ou de la cyberculture reproduisent une querelle ancienne avec des mots nouveaux. Peut être est-il temps de penser l'information comme champ de conflit et de dialectiser ce qui fut jusqu'à présent mythifié.