Cultures du renseignement soviétique : les apports du Komintern

Bâtir une grille de lecture sur une culture du renseignement n’est pas un tâche aisée. Il faut être très patient car les ouvrages sérieux qui traitent du sujet sortent plusieurs décennies après les périodes-clés qui marquent l’évolution du modèle de renseignement d’un pays. La Russie est un bon exemple de cette difficulté à reconstituer une trame d’analyse pertinente. Plusieurs ouvrages sortis au cours de ces trente dernières années permettent cependant de mieux cerner la créativité, les contradictions et les erreurs d’un système qui a été un des premiers à intégrer une dynamique internationaliste (les réseaux clandestins de la Troisième Internationale) à une matrice ultrarigide nationaliste telle que va devenir le renseignement soviétique entre 1917 et 1989.

Les innovations méthodologiques de la culture kominternienne

Le Komintern a produit quatre grands champs d’innovation dans le monde du renseignement :

  • Une certaine forme d’application de la pensée de Gramsci dans la pénétration cognitive des sociétés occidentales (modèle Willi Münzenberg).
  • Une agressivité tous azimuts dans l’usage du renseignement offensif (modèle « Ernst » Wollweber). Il fut connu pour avoir notamment organisé le sabotage de  navires de guerre allemands et de l’Otan après 1945. Il a croisé le chemin d’un autre kominternien célèbre, Jan Valtin, auteur de l’ouvrage de référence « Sans patrie, ni frontières ».
  • La manière de combattre l’ennemi en collaborant en apparence avec lui (modèle Trepper).
  • Le système « rhizome » (modèle Harro Schulze-Boysen). Structuration informelle constitué à partir de sept cercles d’amis. Elle réunit sans cadre hiérarchique, plus de 150 personnes venant de différents horizons : artistes, médecins, universitaires, ouvriers, employés, étudiants mais aussi officiers et soldats). Développement progressif de l’organisation de résistance qui pratique la diffusion de tracts de contre-information et de démoralisation, ainsi que la recherche de renseignement au sein du système militaire nazi.

Le plus célèbre est resté « l’orchestre rouge ». En réalité il faudrait parler de deux formes d’orchestre rouge :

  1. Celui qui était sous le contrôle du GRU (renseignement militaire soviétique) et qui était dirigé par Léopold Trepper assisté et encadré par des officiers du GRU dont certains étaient clandestinement infiltrés en Europe .
  2. Celui qui est passé sous le contrôle du NKVD (la police secrète communiste, ancêtre du KGB) et que chapeautait Alexander Korotkow, un diplomate russe en poste à l’ambassade de Berlin jusqu’au déclenchement du plan Barbarossa en juillet 1941.

La matrice de « l’orchestre rouge »

Gilles Perrault (1)  avait été un des premiers à se pencher sur l’originalité d’un système de renseignement initié par des anciens du Komintern. Le réseau dirigé par Léopold Trepper était sous le contrôle du GRU, le service de renseignement militaire soviétique. Une de ses particularités était de se financer sur le dos de l’ennemi par le biais de sociétés d’import export qui travaillaient pour l’organisation Todt (2). Ce réseau rayonna sur la France et la Belgique.

Et puis il y eut la constitution d’un autre réseau, créé par un aristocrate allemand Harro Schulze-Boysen qui bascula dans l’antinazisme après avoir été raflé en 1933 par une section locale de la SS, commando auxiliaire de la police Henze. Harro Schulze-Boysen anime à ce moment-là un revue intitulé Gegner qui rassemble différents courants de pensée dont des nazis. Il sera torturé avec un de ses amis juifs qui sera battu à mort lors de leur détention. Les attaches familiales du jeune aristocrate lui permettent d’être libéré.  Le plus célèbre parent d’Haro est son grand oncle, l’amiral Alfred von Tirpitz.

Christian Harbulot

Notes

1- Gilles Perrault, L’orchestre rouge, Paris, Fayard, 1989.

2- Guillaume Bourgeois, La véritable histoire de l’Orchestre rouge, Paris, Nouveau Monde, 2015.