Affrontements informationnels à propos des pédagogies alternatives dans les établissements privés "hors contrat"

Après une série estivale controversée dédiée à Rudolf Steiner [i]dans le journal le Monde et en cette de la rentrée des classes, de vifs affrontements sont relayés sur les réseaux sociaux entre la sphère anthroposophique et la sphère chrétienne.

Il convient de s’interroger sur l’essor important des établissements privés hors contrats sur fond de pédagogies alternatives. Bien que marginal à l’échelle national, le phénomène mérite d’être observé.

Les pédagogies alternatives dateraient du 18ème siècle avec Rousseau puis Pestalozzi, puis s’épanouirent entre la fin du 19ème siècle et le début du 20 ème siècle avec Maria Montessori ou Célestin Freinet. Il est cependant important de différencier les concepts sémantiques apparus vers 2010 différenciant le écoles « différentes » [ii] à celles de « pédagogies alternatives » [iii]En omettant dans un premier temps les aspects liés à la scolarisation hors contrat, nous pouvons d’ores et déjà définir que les secondes s’opposent aux premières concernant le rythme de l’enfant, son statut, le rôle de la parentalité.

Une fois ceci entendu, l’appréhension de ces écoles se complexifie notamment par la diversité des projets pédagogiques et bien souvent politique. Sur les 1 600 écoles recensées en 2020 par l’Association Créer Son école, la plupart mélangent différents concepts, doctrines religieuses ou à l’inverse prônent la laïcité, promeuvent d’autres méthodologies (Freinet, Montessori, Decroly …), favorise les divers militantismes voire extrémismes …   Dans les faits, la majeure partie d’entre elles n’aspirent qu’à concurrencer l’enseignement public afin d’apparaître comme des modèles réussis de la libéralisation et de la privatisation de l’éducation.

Trois groupes aux finalités politiques divergentes voir antagonistes.

Le premier est celui le plus implanté dans le paysage éducatif français public et privé. Il s’agit des courants historiques du 20eme siècle et ne constituent pas pour autant un front commun. Les idéaux de mixité sociale et de transformation de l’éducation restent des points d’ancrage forts dans la mouvance Freinet et Decroly alors que les courants Steiner et Montessori mobilisent avant tout le développement de la personnalité.

Le second groupe est principalement composé d’écoles catholiques et propose un projet pédagogique à l’orientation traditionnaliste, basé sur la transmission des savoirs avant toute socialisation. Ces écoles s’opposent idéologiquement avec la plupart des établissements prônant une transformation sociétale. Toutefois face à la multiplication des projets sur le territoire, ce groupe commence à trouver des points de convergence avec certaines écoles alternatives, notamment concernant le contournement de l’enseignement public et la libéralisation de l’éducation.

Enfin, le troisième qui se développe, est celui qui peut présenter le plus grand danger pour les valeurs républicaines ou la sécurité des enfants. Il s’agit d’une nébuleuse regroupant un ensemble d’expériences pédagogiques, d’associations et d’acteurs qui s’appuient sur les concepts d’éducation familiale, de développement personnel et de neurosciences. Son développement reste quantitativement négligeable mais il s’avère qu’elle est médiatiquement et politiquement très offensive. L’un des aspects nouveaux est cette captation de l’idée d’innovation par des écoles ou expériences qui ne s’attachent pas à une forme éducative particulière. On y assiste à un tiraillement entre un repli individualiste et une volonté de transformer le système en place. Ces courants d’éducation déstructurés et non cadrés doivent interroger la société.

Les dérives idéologiques : une minorité dans un système éducatif à la marge

Le succès des nouvelles écoles par rapport aux écoles pionnières, repose sur l’introduction dans leurs démarches des concepts en vogue du « bien-être », du développement personnel mais aussi des évolutions des connaissances dans le domaine des neurosciences.  Le bien-être de l’enfant [iv] largement étudié et valorisé ses dernières années, constitue une préoccupation essentielle pour les parents, mais ils se doivent d’être particulièrement vigilants au moment du choix de l’établissement. Il a été clairement établi dans les derniers rapports d’associations concernés par le sujet que ces concepts sont largement dévoyés au bénéfice d’idéologies sectaires [v].  

Contrairement à la volonté initiale des parents, un endoctrinement peut nuire de manière irréversible au développement intellectuel de l’enfant, à son insertion scolaire et sociale et, finalement, à son accession future à l’autonomie. Les signes types à surveiller sont l’enfermement effectif ou symboliques, la falsification de l’enseignement, l’embrigadement des consciences et parfois l’abandon de la poursuite d’études longues.

Nombre de parents sympathisants des pédagogies alternatives avouent avoir des difficultés à prendre une décision éclairée au moment d’inscrire leurs enfants face à une multitude de « chapelles » et d'îlots éducatifs entremêlant parfois diverses idéologies ou concepts sociétaux.  Pour les orienter dans leurs choix, les acteurs du secteur, proposent des journées portes ouvertes ou des festivals[vi]. Parfois surmédiatisés[vii], ces évènements donnent du crédit aux écoles et associations participantes. Ils abordent des thématiques diverses allant de la spiritualité au questions sociétales (garde d’enfant, vie de couple, modèles familiaux, vaccination…).

Un apolitisme affiché parfois contestable

La majorité d’entre elles se revendiquent comme apolitiques mais dans les faits, il en est autrement. Sylvain Wagnon [viii] spécialisé dans les recherches universitaires sur le sujet, nous éclaire de la manière suivante :

« Les mouvements de pédagogies alternatives se revendiquent le plus souvent apolitiques et soulignent avant tout le développement de la personnalité et le développement personnel. Même si les deux éléments ne sont pas nécessairement contradictoires, une césure idéologique est perceptible entre ces différents groupes. Cette dépolitisation déclarée est toutefois politiquement située. En effet, cette affirmation d’apolitisme est une façon de ne pas se rattacher idéologiquement et directement à un courant politique précis et implicitement daté. Cependant, ce refus d’être étiquetées n’empêche pas un discours et des pratiques qui renvoient à des univers politiques et pédagogiques bien identifiés. »

Il en va de même pour les associations promouvant les écoles alternatives, l’exemple le plus récent concerne le site français www.scolidaires.fr . En effet, offrant de prime abord, un annuaire des écoles libres à destination des parents ; Il se trouve en réalité hébergé par une association[ix] française étroitement liée à la Children's Health Defense[x]. Or, cette organisation internationale s’oppose entre autres à la vaccination. Il parait ainsi tout à fait légitime de s’interroger sur les critères de référencement des écoles de la plateforme.

Indépendamment des endoctrinements assumés, le fait de travailler dans certains car uniquement sur l’individualisme d’un enfant, ne produirait-il pas à terme une forme de société ou chacun aurait du mal à interagir en groupe ? Des professionnels soulèvent la question mais il semblerait que le sujet soit trop récent pour en avoir le recul nécessaire.

Un secteur économique en pleine croissance

L’écart est encore abyssal entre le nombre d’enfants scolarisés dans des structures alternatives et les autres[xi] mais l’attrait pour une autre façon d’éduquer est en forte progression. Il vat souvent de pair avec la défiance actuelle envers les institutions. Cet engouement est également conditionné par les stratégies marketing de certaines librairies, magasins de jouet et /ou loisirs créatifs, mettant en avant essentiellement les principes de la pédagogie Montessori dans l’espace public. Pourtant ancienne, sa récente exposition, lui confère une image moderne auprès des jeunes parents. Ainsi vulgarisée, elle semble mieux identifiée et par conséquent acceptée. De plus, les structures de loisirs périscolaires et les enseignants des établissements conventionnels introduisant eux-mêmes ponctuellement des méthodes alternatives dans leurs démarches pédagogiques, donnent alors du crédit au mouvement. Il est par conséquent logique que les parents plébiscitent davantage les établissements montessoriens [xii].

Afin d’enregistrer une progression notable des effectifs notamment dans les statistiques sur l’éducation, une majeure partie des écoles proposent aux parents des tarifs abordables, parfois indexés sur les revenus. Toutefois, lorsque les enfants sont issus de milieux défavorisées, des programmes de financement peuvent intervenir. Les plus médiatisés sont ceux proposés par la Fondation Kairos [1]. Néanmoins, leur intervention notamment dans les banlieues fait débat.

Une grande partie des revenus du secteur viendraient du marché florissant de la formation. Les enseignants des écoles hors contrat se forment en formation initiale et continue dans une pluralité de lieux de formation : Créer son école, Eurécole, Centre André et Rina Neher, ISMM (Institut supérieur Maria Montessori), ILFM, Apprendre Montessori, Centre de formation Steiner… Le secteur hors contrat parait indubitablement celui dans lequel on trouve la plus grande variété de formation, et le plus large choix de modèles pédagogiques.  

Les enseignants du public et du privés sous contrat y participent de plus en plus à titre personnel. Face à ce phénomène, il devient évident que l’école républicaine doit opérer des transformations pour rester attractive. Si nous observions depuis quelques temps une mutation de l’école et des relations entre les parents et l’institution scolaire ; la crise de la Covid-19 semble accélérer le phénomène.

Le rôle de l’Etat pour éviter les dérives

Face à une école supposée être en crise[2], les pédagogies alternatives suscitent incontestablement un regain d’intérêt auprès des institutions et du grand public. Deux chemins se dessinent pour l’école de demain : poursuivre en s’adaptant tant bien que mal ou bien abandonner. En 2021, la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance produit un rapport[3]  fiable donnant des clés de réflexion aux acteurs de l’éducation et de la formation et afin de les guider dans la réalisation de diagnostics territoriaux. En 2020, il avait été estimé que près de 40% des nouvelles écoles alternatives s’étaient implantées dans des communes de moins de 10 000 habitants. Faute d’offre scolaire adaptée, de nombreux maires ont accueillis favorablement ces projets sans se poser de questions[4] telles que celles afférents à la pédophilie.

Second sujet d’inquiétude, la multiplication d’écoles agissant à l’encontre des valeurs républicaines. En 2020, la majorité des signalements provenant du monde de l’éducation sont imputables aux écoles alternatives. Même si les mesures n’ont n’est pas clairement étés explicitées, en octobre 2020, le Président de la République annonçait un contrôle renforcé des écoles hors contrat. A ce jour, la conséquence la plus médiatisée du dispositif fut l’annonce du rattachement de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires aux services de la ministre déléguée chargée de la citoyenneté Marlène Schiappa et sous la tutelle du ministère de l’intérieur. Lui conférant ainsi des moyens plus importants sur le territoire.

Si ces écoles sont l’illustration de l’essor d’une autre vision de notre société avec des rapports humains plus bienveillants et plus fraternels pour le bien-être des enfants, il n’y a aucun procès à leur faire.  Cependant, il est de la responsabilité des parents et de l’Etat de s’assurer qu’elles ne favorisent pas le repli sur soi et ne participent pas à d’autres dérives. L’enfance est un moment crucial dans la construction de la personnalité d’un individu. Il s’agit du moment où il conquiert progressivement l’autonomie, propre à l’âge adulte. Crédules, les enfants sont des cibles privilégiées notamment parce qu’ils constituent l’avenir d’un mouvement, ses germes futurs.

Aurélie Gonzales
Auditrice de la 36ème promotion MSIE

 

Notes

[1] La fondatrice Anne Coffinier, anarchiste de droite assumée et également investie dans diverses associations interrogeant sur le plan idéologique.

[2] Définition de L’école en crise dans L’individu, la société, l’école « Intervention » de Jean-Pierre Obin Colloque du Syndicat des enseignants UNSA, 23 mai 2012, Paris.

[3] L'ouvrage "Géographie de l’École - édition 2021" 36 fiches thématiques renseignent, sous forme d’indicateurs cartographiés et de courtes analyses, sur l’environnement économique, social et familial des élèves, sur le contexte scolaire, les moyens et ressources humaines mis en œuvre ainsi que sur les parcours scolaires et les résultats.

[4] Illustrons par exemple le propos par rapport aux intervenants dans les écoles alternatives, un niveau minimum de bac+2 est imposé à l’ensemble des enseignants de la maternelle au bac, en vertu de l’article R. 913 6 du Code de l’éducation, premier alinéa.  Mais qu’en est-il de la vérification du casier judiciaire ou des antécédents ? Elle est obligatoire uniquement pour la personne qui ouvre l'établissement et/ou celle qui le dirigera   mais les associations influentes préconisent à leurs adhérents des vérifications.

[i] Grégoire Perra, auteur de “La vérité sur les écoles Steiner-Waldorf et l'Anthroposophie et interviewé pour cette série.

[ii] La terminologie de pédagogies et écoles différentes souligne surtout la volonté d’équipes de travailler, différemment mais au sein de l’enseignement public.

[iii] Depuis 2010, le terme de pédagogies « alternatives » est utilisé surtout pour des structures, privées. L’idée d’alternative se situant par opposition à l’enseignement public.

[iv]Rapport d’évaluation de de l’Unicef de 2020. 

[v] Le rapport synthétisant l’ensemble des observations a été rédigé par la  Miviludes . La France abriterait environ 500 petits groupes sectaires et 140 000 personnes seraient touchées. Environ 40% des signalements concernent des questions de santé ou de bien-être.

[vi] Liste non exhaustive : Le festival pour l’école de la vie tous les ans sur Montpellier, Le congrès de l’innovation en éducation tous les ans dans plusieurs villes de France et à l’étranger…

[vii] Le plus célèbre revendique un nombre de visiteurs supérieur à 10 000 personnes, 220 exposants autour de l’éducation, 35 conférences autour de l’éducation, 20 articles dans la presse, 8 passages radios, 3 passages TV, 50 partenaires influents (presses, radios, tv, blogueurs, youtubeurs etc.),  1 millions de vues sur Facebook et les différents réseaux sociaux.

[viii] Historien, professeur en sciences de l'éducation à l'université de Montpellier et spécialiste de l'éducation nouvelle et libertaire. Citation extraite de son travail => L’essor des pédagogies alternatives en France : débats et perspectives.

[ix] L’association passerelle des passionnés[ix] déclarée au 122 chemin des esparots berrias 07460 Berrias-et-Casteljau représentée sur Télégram par Frédérique Giraud Warner-Allen, elle-même membre de Children's health defense.

[x] GONGO dont le fondateur est le démocrate Robert Francis Kennedy Jr réputé pour ses positions anti-vaccination. Parmi les membres actifs, il y a également des Européens tel que le politicien allemand Reiner  Fuellmich .

[xi] École publique pour 81 %, en école privée sous contrat (contrat simple pour le primaire, ou contrat d’association pour le primaire ou le secondaire) pour 17,8 %, instruction en famille pour 0,4 % et école libre hors contrat, pour 0,8 %.

[xii] 23,3 % au niveau des créations des nouvelles écoles alternatives en 2020.