Anatomie d’une opération d’influence contre le consommateur français

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En 2017, une application lancée par deux inconnus remet les additifs alimentaires sur la table. Yuka. 22 millions d’utilisateurs actifs en France. 94 % cessent d’acheter un produit mal noté. La réaction de l’industrie est immédiate, et révélatrice. Car ce que Yuka rend visible, le Nutri-Score avait précisément été conçu pour l’occulter. C’est le propre d’une opération d’influence réussie : le consommateur ne voit pas l’information qui lui a été retirée. Jusqu’à ce qu’un intervenant extérieur, ici Yuka, le relève.

Janvier 2018. Dans les rayons des supermarchés français, des clients lèvent leur smartphone, scannent un code-barres et repartent sans le produit. L’application Yuka affiche les additifs, un par un, avec leur niveau de risque. Elle ne se contente pas de la face avant de l’emballage. Elle le retourne à la place du consommateur. En quelques mois, elle fracture le périmètre informationnel que l’industrie avait mis dix ans à construire.
La réaction est immédiate. Selon une enquête Ifop de 2025, 78 % des industriels déclarent que leur note Yuka influence la formulation de leurs produits. Intermarché révise 900 recettes. L’ANIA (Association Nationale des Industries Alimentaires) lance Num-Alim, base de données nutritionnelles payante, pour reprendre le contrôle de l’information. En 2022, la fédération des charcutiers attaque Yuka en justice pour dénigrement commercial. Le tribunal tranche en sa faveur. Confirmé en appel en 2023. L’industrie a tenté le juridique après avoir échoué sur le terrain cognitif.
Ce que révèle cette séquence est plus structurel que les reformulations. L’information sur les additifs existait déjà, au dos de chaque emballage, noyée dans une liste à rallonge. Ce n’est pas l’information qui manquait. C’est son accessibilité. Yuka l’a rendue immédiate, lisible, comparative. L’industrie a vu son périmètre de contrôle s’effondrer par l’arrière.
La contre-offensive institutionnelle illustre la même logique. En janvier 2024, le Conseil National de la Consommation publie 15 recommandations pour encadrer les applications d’information alimentaire. L’enjeu affiché : neutralité et rigueur scientifique. Mais parmi les rapporteurs du groupe de travail, deux tiers représentent des intérêts industriels : l’ANIA, la FEBEA (Fédération des Entreprises de la Beauté, présente car Yuka note également les cosmétiques) et le MEDEF. Les recommandations ciblent l’obligation de s’appuyer sur des « bases scientifiques reconnues ». Traduction opérationnelle : contester la légitimité des applications qui intègrent les additifs. C’est le déplacement classique d’une opération d’influence qui a perdu le terrain technique : on ne réfute pas, on délégitimise. Yuka n’est pas l’événement. Yuka est le révélateur. La guerre pour l’information alimentaire avait commencé bien avant 2017, dans les rayons, quand les consommateurs français avaient commencé à retourner les emballages, à traquer les additifs, à décrypter les listes d’ingrédients. Ce comportement avait été identifié, analysé, et anticipé. C’est cette anticipation qui a produit le Nutri-Score.

L’angle mort est un choix

Le Nutri-Score évalue cinq paramètres : graisses saturées, sucre, sel, fibres, protéines. Score de A à E, affiché en couleur sur la face avant. Le système est lisible, cohérent avec son objectif déclaré. Mais définir le périmètre d’un outil d’information, c’est définir ce que le consommateur est autorisé à savoir. Et ce périmètre exclut précisément ce que les consommateurs cherchaient à partir de 2010.
Ce qu’il ne couvre pas : additifs, degré de transformation industrielle, classification NOVA (échelle de 1 à 4 mesurant le niveau de transformation des aliments), résidus de pesticides. Le site nutriscore.blog le reconnaît explicitement. Anthony Fardet, chercheur à l’INRAE, qualifie l’approche de « réductionniste » : elle rate l’essentiel de ce qui rend un aliment problématique sur le long terme.
Ces exclusions ne relèvent pas de contraintes purement scientifiques. Une source HUMINT, désignée sous le nom de K.S. et anciennement cadre chez Cargill France, documente l’origine du dispositif. Entre 2012 et 2014, des acteurs majeurs de l’agroalimentaire ont commandité une étude sur le comportement consommateur en rayon. Diagnostic : les Français retournaient les emballages, traquaient les additifs. Les grandes marques nationales et les majors de l’agroalimentaire se trouvaient en position de désavantage structurel. Leurs cahiers des charges, plus contraignants que ceux des MDD (marques de distributeurs), imposent des formulations plus élaborées pour garantir une expérience consommateur stable sur l’ensemble du territoire et tout au long de l’année. Cette exigence de constance (texture, goût, conservation) se traduit quasi systématiquement par des listes d’ingrédients plus longues et un recours plus important aux additifs. À quoi s’ajoutent des coûts de production supérieurs, alourdis par les structures de grandes entreprises et des dépenses élevées en R&D et en marketing. Face aux MDD, la pénalité est double : liste d’ingrédients plus chargée et prix plus élevé. Deux signaux négatifs simultanés pour un consommateur qui avait appris à lire les étiquettes. La recommandation issue de l’étude commanditée était claire : concevoir un outil de face avant scientifiquement crédible pour dissuader le consommateur de retourner l’emballage. Sans additifs. Sans NOVA.
En 2014, Serge Hercberg soumet sa proposition au ministère de la Santé. L’ANIA, représentant un secteur pesant 172 milliards d’euros, pèse dans les arbitrages. En 2016, Cash Investigation documente les pratiques de lobbying de l’organisation sur ce dossier. En 2017, le Nutri-Score est adopté : volontaire, sans additifs, sans NOVA. Le logo coloré simplifie l’information nutritionnelle. Il canalise simultanément l’attention du consommateur vers des critères qui ne menacent pas les listes d’ingrédients longues. C’est un outil de santé publique réel. Dans un périmètre choisi. Et dans une opération d’influence, le périmètre d’un outil d’information vaut autant que son contenu.

Le volontariat comme mécanisme de contrôle

Dans une guerre cognitive, le contrôle de l’information ne passe pas forcément par la censure. Il passe par l’architecture du système de diffusion. Le caractère facultatif du Nutri-Score est un mécanisme de ce type : il laisse à chaque acteur le choix de ce qu’il rend visible. Le résultat est une image de l’offre alimentaire statistiquement construite, pas statistiquement représentative. Le mécanisme est d’autant plus efficace qu’il est invisible. Le consommateur qui voit un Nutri-Score en rayon n’a aucune raison de se demander combien de produits de la même gamme ne l’affichent pas. Il perçoit une information. Il ne perçoit pas l’absence d’information. C’est la définition d’une omission stratégique.
Les données OQALI (Observatoire de la Qualité de l’Alimentation) de 2023 documentent le phénomène. 99 % des produits sous MDD affichent le Nutri-Score, contre 41 % des marques nationales. Parmi ces dernières, 73 % sont notées A ou B. Ce chiffre ne reflète pas la composition réelle de la gamme. Il reflète une sélection : on affiche quand on gagne, on se tait quand on perd. Le consommateur perçoit, en rayon, une offre biaisée.
Les données Circana et ScanUp, analysées par Olivier Dauvers en 2023, précisent l’amplitude du contrôle. Pour les produits notés E, 21 % des références MDD affichent le score contre seulement 7 % des marques nationales. Un produit noté E qui affiche perd en moyenne 7 % de vélocité en rayon. Le volontariat récompense l’opacité. Ce n’est pas une dérive du système. C’est son fonctionnement normal.
L’industrie n’a pas détourné le Nutri-Score après coup. Elle a obtenu le volontariat dès le départ. Le mécanisme de contrôle informationnel était inscrit dans les conditions initiales d’adoption. Ce que confirme un rapport FCD (Fédération du Commerce et de la Distribution) de 2024 : distributeurs et grandes marques convergent, pour des raisons opposées, sur le maintien du caractère facultatif. Les premiers valorisent leurs MDD bien notées. Les secondes protègent leurs produits mal classés. C’est la structure caractéristique d’un consensus tacite en opération d’influence : deux camps aux intérêts divergents s’accordent sur le maintien d’un dispositif qui leur est mutuellement profitable. Le consommateur, lui, n’est pas à la table.

Anatomie de l’opération

Menée sur une décennie, l’opération mobilise plusieurs leviers de façon coordonnée : capture normative, contrôle du périmètre informationnel, contre-offensive juridique et institutionnelle. L’effet final recherché est précis : éviter qu’un étiquetage obligatoire et complet rende lisible le degré de transformation des produits, préservant ainsi les parts de marché des segments ultra-transformés. Cette opération relève de la guerre de l’information. Elle en réunit les marqueurs : des intentions, une coordination d’acteurs peu lisible d’emblée, des leviers activés sur une décennie. Affaires publiques, capture normative, action judiciaire. Une guerre de l’information ne suppose pas de faux récit. Ici, aucun mensonge n’est fabriqué. Le registre est cognitif : l’action porte sur la perception, par le contrôle du périmètre de ce qui est rendu accessible. La guerre cognitive n’est donc pas l’opposé de la guerre de l’information. Elle en est une modalité. Les acteurs, leurs intérêts et leurs leviers sont identifiables.

Tableau anatomie consommateur

L’opération se déroule en trois phases. Entre 2010 et 2014, la menace est identifiée : les consommateurs lisent les étiquettes, les listes d’ingrédients deviennent un passif concurrentiel. La réponse est anticipatoire : commander une étude, cartographier le problème, concevoir un outil de substitution. Entre 2014 et 2017, la capture s’opère : périmètre défini sans additifs, volontariat acté, financement public partiellement obtenu via Num-Alim, plateforme portée par l’ANIA et soutenue par un contrat d’aide de 3 millions d’euros (PIA, Bpifrance). Le Nutri-Score existe, mais dans les conditions de ceux qui avaient le plus à perdre d’un étiquetage complet. De 2017 à 2025, la disruption vient de l’extérieur. Yuka et les applications citoyennes fracturent le monopole informationnel.
L’industrie réplique sur deux fronts, sans jamais réfuter le fond. Contre Yuka, au-delà des procédures judiciaires déjà engagées, la défense adopte une stratégie du doute : contester non l’additif, mais la neutralité scientifique de l’application, présentée comme une source partisane. La justice écarte l’argument. En sens inverse, certaines marques promeuvent le logo tant qu’il les sert. Danone, adoptant précoce qui avait milité pour l’affichage obligatoire, retire le Nutri-Score en 2024 quand l’algorithme dégrade ses yaourts à boire. La marque met alors en avant protéines et calcium sur la face avant, et laisse le sucre ajouté au dos. En janvier 2025, trente-six nutritionnistes dont Serge Hercberg y voient un halo santé. La face avant met en scène, le dos cache.
Chaque acteur opère sur un public distinct avec un narratif adapté. L’ANIA s’adresse aux parlementaires et aux ministères : discours de compétitivité, risque sur l’emploi, souveraineté alimentaire. Les grandes marques s’adressent aux médias grand public : discours de santé publique et de simplification, Nutri-Score présenté comme un progrès suffisant. Les distributeurs s’adressent aux consommateurs : transparence affichée sur leurs MDD, pression silencieuse sur les marques nationales. Trois registres, trois arènes, une convergence d’effets.
En 2025, la Commission européenne abandonne le projet d’étiquetage nutritionnel harmonisé. Vide normatif total. Aucun outil officiel ne couvre les additifs, la transformation, les néoformés. Sur tout ce que les consommateurs cherchaient à comprendre en retournant leurs emballages il y a dix ans, aucune réponse institutionnelle n’existe.

Inverser la lecture

Le récit dominant présente le Nutri-Score comme victime des lobbys. L’angle de cette enquête est inverse : le Nutri-Score est l’outil que l’industrie a accepté, précisément parce qu’il répondait mieux à ses contraintes que les alternatives. Hercberg est sincère. L’utilité du dispositif, dans son périmètre, est réelle. Mais ce périmètre a été défini dans un rapport de force, pas dans un vacuum scientifique. Le modèle de l’opération reste intact : produire une information-écran suffisamment robuste pour rendre l’information réelle inaccessible au plus grand nombre. La transparence alimentaire n’a pas été combattue frontalement. Elle a été canalisée, cadrée, réduite à un périmètre acceptable. Une étude publiée dans la revue Psychology & Marketing en 2025 révèle que 77 % des consommateurs associent les labels nutritionnels officiels, Nutri-Score en tête, aux grands acteurs de l’industrie agroalimentaire. Cette perception est souvent présentée comme une erreur à corriger. C’est peut-être la lecture la plus juste.

Michaël Montoya
Auditeur de la 50ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique

Sources :
Données de déploiement et de vente
OQALI (Observatoire de la Qualité de l’Alimentation, INRAE-ANSES), Suivi du Nutri-Score, bilan annuel, édition 2023 (source primaire).
Circana et ScanUp, relevés d’affichage et de vélocité 2023, analysés par Olivier Dauvers (donnée primaire, analyse secondaire).
Études et enquêtes