Comment la Chine assoit-elle sa présence en Europe

Depuis maintenant plus d’une dizaine d’années l’Europe s’est attiré les faveurs des capitaux chinois. Une grande partie de ces investissements directs étrangers s’inscrivent dans le grand projet chinois des nouvelles routes de la soie (plus connu sous le nom de Belt Road Initiative) visant à étendre et établir de nouvelles infrastructures permettant de faciliter le transport de marchandises depuis la Chine jusqu’aux marchés européens. Pour cela, les Chinois n’hésitent pas à mettre la main au portefeuille pour y être présents. Mêlant un certain opportunisme à leur vision stratégique, sur fond de promesses de modernisations, les Chinois ciblent plus particulièrement les pays de l’Europe du Sud et Orientale, souvent laissés pour compte par les institutions intergouvernementales après avoir été frappé par la crise économique des dettes souveraines.

Tantôt décrits comme un partenariat gagnant-gagnant par le gouvernement chinois et les pays bénéficiant de ces capitaux, certains membres de l’Union ne se privent pas de considérer ces implantations comme des menaces à la cohésion européenne. Un véritable rapport de force informationnel c’est donc instauré entre la Chine, qualifié de rival systémique et l’Union européenne afin de tenter de juguler l’influence chinoise en Europe.

Une présence toujours plus croissante depuis 2010

Encore faibles à la fin de la première décennie des années 2000, les investissements directs étrangers chinois ont augmenté de manière considérable depuis la mise en place par le gouvernement chinois du projet One Belt One Road (renommé par la suite Belt Road Initiative, BRI) ayant pour but de développer, d’accélérer et d’interconnecter ses routes commerciales tout en développant des relations bilatérales avec les pays impliqués. À travers ce projet de grande envergure, la Chine a pour objectif final d’intensifier le transport de marchandises manufacturées chinoises en ciblant les pays occidentaux, consommateurs finaux, et en y dénichant potentiellement de nouveaux marchés. Depuis l’annonce du président Xi en 2013, on constate que les capitaux chinois acheminés dans la zone européenne ciblent particulièrement des projets d’infrastructures routières ou maritimes et des projets liés à la production énergétique.

Pour comprendre le choix de ces pays européens à solliciter l’aide de la République Populaire de Chine, il faut se remettre dans contexte de la conjoncture économique des pays concernés, qui à la suite de la crise de 2008 et de la crise de la dette dans la zone euro de 2010[i], ont vu leurs économies nationales souffrir et se sont trouvés dans l’incapacité de rembourser leurs dettes et d’emprunter à nouveau. Cela entraîna par effet de conséquence une logique baisse des liquidités disponibles et un besoin toujours plus important de capitaux pour sortir de cette épreuve. Les politiques monétaires des institutions internationales se contractèrent et ces institutions commencèrent à se montrer très prudentes vis-à-vis des prêts proposés, laissant ainsi les pays les plus touchés par la crise économique dans une impasse (Grèce, Portugal ou encore l’Italie pour ne citer qu’eux).

L’opportunisme comme stratégie dans une vision long terme

C’est à ce moment que la chine a su avancer pour saisir les opportunités que la crise économique a laissé apparaître[ii]. En effet, la stratégie chinoise en Europe consiste non seulement à se présenter comme une alternative à l’Union, mais également répondre aux divers manquements ou lenteurs de l’Union européenne envers ses membres. La Chine cherche en d’autres termes à combler les trous que l’Europe n’a pas encore été capable de combler. Elle se caractérise la plupart du temps par un opportunisme latent soumettant des offres parfois surévaluées afin de s’immiscer dans des projets peu attrayants, laissant ainsi supposer une envie de conserver une certaine discrétion. Sous couvert de différents accords de coopération et d’institutions étatiques, la Chine a su tisser de nouvelles relations, qu’elle présente systématiquement comme « gagnant-gagnant », avec ces pays européens pour tenter d’asseoir sa présence sur le continent.

De plus, elle décrit ses investissements comme s’inscrivant dans son projet de nouvelles routes de la soie laissant ainsi transparaitre des possibilités d’attractions d’entreprises étrangères bénéficiant des retombées du projet BRI (HP, Huawei, Hyundai, Sony and ZTE ont relocalisé leurs entrepôts précédemment basés à Rotterdam pour le port de Pirée[iii]). Une fois ces accords ratifiés, une relation de confiance est engagée et c’est là que la chine va cibler les secteurs qui l’intéressent et offrir ses facilités de financement à travers des prêts très avantageux pour la modernisation de diverses infrastructures ou autre projet technologique.

Pour être encore plus convaincante, la chine n’hésite pas à promettre de redynamiser l’activité ainsi que les emplois locaux. Elle peut également attendre qu'une entreprise importante soit en difficulté financière, pour proposer de la racheter sous conditions (fiscalité avantageuse), limitant ainsi les dépenses, permettant de proposer des tarifs plus bas que les concurrents locaux. Ce qu’elle ne dit pas en revanche, c’est que sur les nombreux projets ou elle a pu s’immiscer elle s’avère avoir tendance à utiliser la stratégie du « tout chinois », c’est-à-dire qu’il n’est que faiblement utile d’espérer que la Chine emploi des locaux, elle aura plus tendance à faire venir du personnel et du matériel chinois[iv]. Il en va de même pour les méthodes de management, qui font face à un réel choc de culture (place des syndicats, condition ouvrière, etc.) et qui ont eu des effets concrets locaux sur les travailleurs[v]. Enfin, les retombés économiques ne sont que parcellaires étant donné que plupart des bénéfices repartent en Chine.

Une lutte d’influence entre rivaux systémiques

Pékin invite également les pays partenaires dans un sommet créé pour l’occasion et sombrement baptisé 16+1, 1 correspondant à la Chine et 16 aux pays partenaires (dont 11 sont membre de l’UE). La Chine essaie par la suite de placer ses pions, se matérialisant par ses entreprises d’État, acteurs des domaines de la construction, des télécommunications et du transport ferroviaire ou maritime, dans les pays cibles. C’est le cas par exemple du géant du transport maritime de containers COSCO qui en plus d’être présent dans de nombreux ports d’Europe à travers la possession de terminaux, s’est offert le port du Pirée en Grèce en 2016[vi]. La stratégie de la République Populaire de Chine présente comme originalité qu’elle n’essaie pas de ouvertement de se présenter comme un concurrent de l’Union européenne, mais plutôt comme une alternative, un tiers. Dans cette optique, les pays membres du format de coopération 16+1, qui sont également membre de l’UE ne peuvent y voir que des intérêts à rejoindre sans pour autant abandonner le projet européen, même si on constate que ces trois dernières années, certains pays se sont rendu compte que certaines des promesses chinoises étaient trop belles pour être vraies.

À partir de là on remarque qu’un réel rapport de force informationnel s’est mis en place entre la Chine et l’UE qui voit d’un mauvais œil les connivences et les investissements chinois au sein d’entreprises de pays européens. En effet, en étant investis financièrement, les Chinois ont la possibilité de bénéficier en quelque sorte d'un transfert de technologie intangible en ayant accès aux conseils d’administration, aux rapports d’activités, aux informations de management, etc. De plus, ils peuvent très bien faire pencher la balance dans le cadre d’une décision commune européenne, processus déjà fort complexe en temps normal. Le cas de la Grèce en 2017 est un très bon exemple de cela, lorsqu’Athènes s’est opposé à une condamnation par l'Union européenne du bilan chinois en matière de droits de l'homme aux Nations Unies[vii]. Même si l’on peut constater que Pékin n’axe pas sa communication sur la mise en avant de la Chine à tout prix, il semblerait qu’elle préfère exploiter et exacerber les sentiments négatifs des pays membres (ou non) envers l’Europe et les États-Unis d’Amérique, le tout, selon le vieil adage « diviser pour mieux régner ».

Vers une prise de conscience de l’Union

Pour contrer cela, l’Europe a mis en place des mécanismes de contrôles et de surveillances des investissements, mais qui demeurent non ou peu contraignants. L’Europe mène davantage une bataille cognitive avec les pays membres en faisant appel la conscience des états et propose une démarche unifiée pour faire face à la tentation chinoise. L’Union fait également pression pour que la Chine respecte le principe de réciprocité dans les relations économiques, étant donné les règles d'ouverture aux investissements étrangers en Chine[viii]. Cependant sans une réelle politique d’aide financière sérieuse de la part de l’UE (Pékin débloque 50 fois plus de crédits que l’UE), il demeura compliqué de réussir à muscler la souveraineté européenne.

Enfin, comment ne pas évoquer le projet européen de Global Gateway qui a vocation de concurrencer le projet chinois des Routes de la Soie. À travers ce dernier, l’UE entend proposer de façon la plus transparente possible des conditions équitables et favorables de prêt afin de limiter le risque de surendettement des pays et de garantir les bénéfices que ces investissements généreront. Une bonne initiative en somme, qu’il faut cependant remettre en perspective, en effet, le budget de son projet représente 300 milliards alors que la Chine en avancera jusqu’à 1200 milliards d’ici 2027. Quant aux Chinois, ils semblent rester sur leur stratégie, malgré les échecs qu’ils ont pu rencontrer (Estonie, Lituanie). Il semble apparent que pour les dirigeants du parti communiste chinois la compréhension des différences économiques, culturelles, historiques et géographiques demeure compliquée (incompréhension des syndicats, droit des travailleurs, etc.). Cela montre les difficultés du PCC à établir une diplomatie multilatérale et une approche régionale ou nationale efficace pour arriver à leurs fins. Enfin, concernant les pays membres du format 16/17+1, il faut évidemment garder en tête les raisons qui ont engendré cette coopération. En revanche, si la Chine peut paraitre comme une alternative intéressante à l’Europe au point de vue financier, les pays bénéficiant de ces investissements étrangers acceptent de facto, en raison de la politique du gouvernement chinois, de soutenir les diverses positions de la Chine sur la scène internationale (droit de l’Homme, liberté d’opinion, etc.).

 

Arthur COQUET
Etudiant de la 26ème promotion du MBA "Stratégie et Intelligence Economique - SIE"

Notes

[i] The euro-zone debt crisis - Encyclopædia Britannica. Encyclopædia Britannica, inc. Available at: https://www.britannica.com/topic/European-Union/The-euro-zone-debt-crisis

[ii] Newton, M. (2022) Chinese influence in Central and Eastern Europe, CEPA. Available at: https://cepa.org/comprehensive-reports/chinese-influence-in-central-and-eastern-europe

[iii] China‘s investment in euports : - Europa . Available at: https://knowledge4policy.ec.europa.eu/sites/default/files/AESCON_Albana.pdf

[iv] Karindi, L. (2022) How China is buying influence in Europe, chinaobservers. Available at: https://chinaobservers.eu/how-china-is-buying-influence-in-europe

[v] Ibáñez, M.F. -  At Greece's largest port, dockworkers fight for a collective agreement, Equal Times. Available at: https://www.equaltimes.org/at-greece-s-largest-port?lang=en#.Y0j3ui8RpN0

[vi] Prandi, M. (2019) Comment la chine a redonné vie au Port du Pirée, Les Echos. Les Echos. Available at: https://www.lesechos.fr/2015/05/comment-la-chine-a-redonne-vie-au-port-du-piree-

[vii] Greece blocks EU's criticism at UN of china's human rights record (2017) The Guardian. Guardian News and Media. Available at: https://www.theguardian.com/world/2017/jun/18/greece-eu-criticism-un-china-human-rights-record

[viii] Grésillon, G. (2019) L'Europe veut devenir plus ferme face à la chine, Les Echos. Les Echos. Available at: https://www.lesechos.fr/monde/europe/leurope-veut-devenir-plus-ferme-face-a-la-chine-999852

 

Autres ressources bibliographiques :

 

Karindi, L. (2022) How China is buying influence in Europe, chinaobservers. Available at: https://chinaobservers.eu/how-china-is-buying-influence-in-europe/

Le Dauphiné Libéré, (2021) Géopolitique. Europe-Chine: Le match des Stratégies d'influence, Géopolitique. Europe-Chine: le match des stratégies d'influence. Le Dauphiné Libéré. Available at: https://www.ledauphine.com/politique/2021/12/12/europe-chine-le-match-des-strategies-d-influence

China's rebalancing towards Europe (no date) Taylor & Francis. Available at: https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/03932729.2015.1061781

Brattberg, E. et al. (2021) China's influence in southeastern, Central, and Eastern Europe: Vulnerabilities and resilience in four countries, Carnegie Endowment for International Peace. Available at: https://carnegieendowment.org/2021/10/13/china-s-influence-in-southeastern-central-and-eastern-europe-vulnerabilities-and-resilience-in-four-countries-pub-85415

EU-China Strategic Outlook: Commission and HR/VP Contribution to the European Council (21-22 March 2019) (2020) European Commission - European Commission. Available at: https://ec.europa.eu/info/publications/eu-china-strategic-outlook-commission-contribution-european-council-21-22-march-2019_en

Agatha Kratz, D.P. (2016) China's investment in influence: The future of 16+1 cooperation, ECFR. Available at: https://ecfr.eu/publication/chinas_investment_in_influence_the_future_of_161_cooperation7204/