Les Etats-Unis butaient sur le cas du régime créé par Hugo Chavez depuis 1998. Leur appui indirect à deux tentatives de renversement des leaders vénézuéliens proches de Cuba avaient échoué : la première contre Hugo Chavez en 2002, la seconde contre son successeur, Nicolas Maduro, en 2019. Ces deux échecs ont d’abord été subis sur le terrain de la guerre de l’information. Durant 26 ans, les autorités américaines n’ont pas su trouver la bonne stratégie. Il a fallu attendre le second mandat de Donald Trump pour que soit appliquée la solution adéquate qui a modifié le rapport de force ente les Etats-Unis et un régime “anti-impérialiste “ qui semblait indéboulonnable.
L'opération Absolute Resolv
Initiée par les forces spéciales américaines, le 3 janvier 2026, elle aboutit à la capture du président Nicolás Maduro sur le sol vénézuélien. Cette opération n'est pas seulement le résultat d'une séquence militaire extraordinaire. Elle est aussi le point d'orgue d'une offensive informationnelle savamment orchestrée. Depuis le début de son second mandat, Donald Trump a fait d'un seul terme, celui de « narcoterrorismes », la clé de voûte d'une stratégie de communication redoutablement efficace. En l’instrumentalisant, il est parvenu à composer une rhétorique de légitimation de l’intervention américaine, et à enfermer la crise vénézuélienne dans un récit dicté par Washington.
Début janvier 2026, les images de l’hélicoptère militaire transportant Nicolas Maduro vers les États–Unis auraient pu provoquer la stupeur. La scène est spectaculaire. La réaction internationale, elle, est remarquable par sa modération. L’administration Trump a réussi un coup de maître : transformer ce qui s'apparente juridiquement à une violation flagrante de la souveraineté d'un État en une opération de police internationale contre des « narcoterroristes ». Et rallier à cette vision une large partie de la presse et des gouvernements occidentaux. Comment ? En imposant sa conception du « narcoterrorisme » comme grille de lecture principale de la situation vénézuélienne.
Le narcoterrorisme : une arme sémantique malléable au croisement du narcotrafic et du terrorisme
Lorsque le président péruvien Fernando Belaúnde Terry emploie pour la première fois le terme en 1983, sa signification est étroite et fonctionnelle. Il décrit les attaques de trafiquants de stupéfiants contre la police antidrogue de son pays, visant à entraver l'application de la loi par la violence et l'intimidation. La cible du concept est alors clairement délimitée : des organisations criminelles qui recourent à la terreur pour protéger leurs activités illicites et peser sur les décisions gouvernementales.
L'administration états-unienne s'en empare rapidement. Dès le milieu des années 1980, la Drug Enforcement Administration (DEA) mobilise le concept pour justifier ses interventions en Amérique latine dans le cadre de la War on Drugs. Le terme connaît un tournant décisif avec le 11 septembre 2001. La redéfinition extensive du terrorisme opérée par l'administration Bush brouille durablement la frontière entre criminalité organisée et menace terroriste. Signé le 26 octobre 2001 par George W. Bush, après son adoption par le Congrès, le Patriot Act élargit la palette des instruments juridiques activables au nom de la sécurité nationale. Le terme narcoterrorisme est alors plus fréquemment utilisé pour désigner le recours par des organisations terroristes islamistes au trafic international de drogues afin de financer leurs opérations. Des groupes tels que les Taliban, le Hamas ou Daech ont ainsi été qualifiés de narcoterroristes par les autorités états-uniennes.
Le champ du narcoterrorisme s’étend, sans pour autant faire l’objet d’une définition juridique claire. Il devient une catégorie englobante, aux contours flous. Un mot évocateur dont le contenu est suffisamment indéterminé pour que chacun puisse y projeter ses propres représentations et ses propres peurs, et dont la polysémie est précisément ce qui permet de toucher des publics aux attentes hétérogènes. Ce flou n'est pas une faiblesse du concept. C'en est la force principale.
Une arme sémantique habilement maniée par l’administration Trump
C'est précisément grâce à ce flou que la stratégie de communication de Trump va prospérer. La première occurrence notable du terme appliqué directement au régime vénézuélien par l’administration Trump remonte à son premier mandat. En 2020, Nicolás Maduro est inculpé pour « narco-terrorisme » par le procureur général William Barr, qui assortit l'accusation d'une prime de 15 millions de dollars pour toute information permettant son arrestation. Cette prime sera ensuite portée à 25 millions sous l'administration Biden, puis à 50 millions, en août 2025, par Trump lui-même.
Mais c'est lors de son second mandat que l'expression prend une place centrale, associée de manière répétée à l'idée d'une « invasion par la drogue » menaçant le territoire états-unien. Bien que l’association ne soit pas inédite, Trump, par sa communication, lui donne une autre dimension. Le narcoterrorisme n’est plus réservé à des organisations criminelles qui menacent un gouvernement souverain. Il atteint un gouvernement, son président en exercice, certains de ses ministres et de ses généraux, considérés comme étant à la tête d’une campagne meurtrière dirigée contre les États–Unis et leurs citoyens.
Cette évolution n'est pas anodine. Elle permet de retourner contre tout un appareil d'État un concept initialement forgé pour nommer la criminalité organisée – privée – liée au trafic de stupéfiants. Aux États–Unis, où le fentanyl et les opioïdes ont tué plus de 100 000 personnes par an depuis plusieurs années et où la sécurité intérieure constitue l'un des premiers enjeux électoraux, l’utilisation d’une expression combinant les termes narco et terrorisme produit un effet de synergie immédiat. La puissance évocatrice du narcoterrorisme est immense.
La matrice Marco Rubio
Si Trump est la voix du récit vénézuélien, Marco Rubio, fils d’immigrés cubains, en est l'un des architectes les plus notables. Sénateur de Floride de 2011 à 2025, puis Secrétaire d’État dès janvier 2025, Marco Rubio est une figure influente du Parti républicain, notamment sur les dossiers latino-américains – sa base électorale comprend d’ailleurs une très large diaspora vénézuélienne et cubaine.
Proche de Donald Trump, Marco Rubio a joué un rôle déterminant dans l’enfermement du récit vénézuélien. Depuis plusieurs années, il assimile ouvertement le « Cartel de los Soles » – en français « cartel des soleils », en référence aux étoiles dorées des galons militaires vénézuéliens – à une organisation terroriste internationale, qui serait le bras armé du narco-trafic au sein même des forces armées vénézuéliennes.
En novembre 2025, le département d'État – dont Marco Rubio est à la tête – annonce officiellement désigner le Cartel de los Soles comme Foreign Terrorist Organization (FTO), et identifie formellement Nicolás Maduro comme son chef. Cette désignation est un acte juridique, mais sa motivation, comme sa portée, est avant tout politique. Convaincu que le Vénézuéla n’est pas un simple État autoritaire et défaillant, Marco Rubio en fait un État criminel, dont le régime aurait fusionné le pouvoir politique et le narco-trafic au point d'en être indissociable. Maduro est un chef de cartel. Et un chef de cartel ne bénéficie pas des protections que le droit international accorde aux chefs d'État.
Le récit peut s’appuyer sur une chaîne d’actes officiels qui lui confèrent une apparence solide de légitimité institutionnelle. Il s’organise alors autour d’une binarité simplificatrice dénuée de nuance. D'un côté, une « dictature narco-terroriste ». De l'autre, une puissance libératrice. Il y a les bons : le peuple vénézuélien opprimé, les forces états-uniennes, les alliés. Et les méchants : Maduro, son régime, les narco-terroristes. Cette structure narrative a un effet rhétorique particulièrement efficace : toute tentative d’objection à ce discours pourrait être disqualifiée comme une forme de complaisance envers un acteur criminel. La critique se trouve neutralisée par la structure même du récit, avant même d'avoir pu s'exprimer.
L'administration Trump a ainsi créé un environnement discursif dans lequel contester l'opération revenait, symboliquement, à défendre des trafiquants de drogue. Pour un journaliste ou un dirigeant étranger, le coût rhétorique de la contestation est rendu prohibitif.
La saturation de l’espace médiatique
Président exécutif du média politique ultra-conservateur Breitbart pendant plusieurs années, Steve Bannon est brièvement conseiller en stratégie de Trump durant l’année 2017. Il se dit à l’origine de la méthode de communication trumpienne consistant à saturer d’informations l’espace médiatique. Dans une interview accordée à PBS en 2019, il décrit les médias comme la principale opposition à laquelle est confrontée l’action exécutive des États–Unis et révèle le procédé employé par l’administration Trump pour les contrer. La méthode est simple : « inonder la zone » informationnelle sous une avalanche de déclarations, d’annonces, de décrets, de sorte que les médias – et, en pratique, l’opinion publique – soient noyés par la quantité d’informations à traiter et qu’ils ne disposent pas du temps nécessaire à l’analyse journalistique.
Puisque les médias sont un obstacle, il faut les court-circuiter. Trump ne passe plus par les canaux traditionnels. Il produit un monologue permanent et se met en scène selon son propre calendrier. Il publie directement sur son réseau social, Truth Social, et est à l'initiative de ses apparitions et interventions médiatiques. Le 3 janvier 2026, c’est en effet par la publication d’un message sur Truth Social que le Président des États–Unis annonce « l’arrestation » de Nicolas Maduro. A 9h du matin, heure de New York, il appellera lui-même les journalistes de Fox News par téléphone pour intervenir dans la matinale Fox and Friends, raconter son expérience de visionnage de l’opération, en direct, depuis Mar-a-Lago, et se féliciter du succès de l’opération Absolute Resolve.
En martelant le terme « narcoterrorisme » dans chaque prise de parole, chaque publication sur Truth Social et chaque déclaration officielle, l'administration Trump impose ce mot comme cadre de compréhension de la situation. Les médias qui veulent couvrir le Vénézuéla sont contraints de l'utiliser, ne serait-ce que pour le citer et le réfuter. Ce faisant, ils contribuent eux-mêmes à sa diffusion.
La multiplication des argumentaires
L'administration Trump ne délivre pas un message unique. Elle adapte son narratif en fonction des publics visés, et le terme « narco-terrorisme » sert de point d'articulation entre des récits distincts, destinés à des publics aux attentes radicalement différentes.
Pour l'opinion publique états-unienne, l’argumentaire avancé est celui du protectionnisme sécuritaire et économique. Maduro et son régime sont présentés comme une menace directe pour la sécurité des citoyens. Ils fournissent le fentanyl, décrété arme de destruction massive par Donald Trump mi-décembre 2025, qui tue dans le Middle West, organisent des réseaux d'immigration irrégulière, déstabilisent le voisinage immédiat des États–Unis. À cela s’ajoute, dans un second temps, une incitation économique : neutraliser le régime narcoterroriste de Caracas permet aux États–Unis de retrouver l’accès à leur pétrole, ou, a minima, de s’en assurer une partie des revenus, aux côtés du Vénézuéla.
Pour l'opinion publique vénézuélienne et latino-américaine, le récit proposé est celui de la libération. Trump se positionne non pas comme une puissance impériale et conquérante, mais comme une puissance libératrice qui vient calmement réparer un tort causé par son élite au peuple vénézuélien. Les images et commentaires de l'opération Absolute Resolve insistent justement sur le caractère chirurgical, rapide et professionnel de l'intervention.
Pour l'opinion publique internationale, et particulièrement occidentale, le cadrage est celui de la lutte contre les dictatures. Maduro est présenté comme l'héritier d'une longue liste de tyrans dont la chute est, in fine, jugée inévitable et souhaitable par l'Histoire. Le terme « narcoterrorisme » joue ici un rôle crucial puisqu’il a vocation à mettre Maduro au ban de la société internationale, définitivement.
Diffusion et relais de la rhétorique trumpienne
Cette diffusion repose sur une architecture à plusieurs étages. Au sommet, Trump lui-même : leader d'opinion absolu pour sa base, mais aussi, paradoxalement, pour une grande partie de la presse mondiale qui le couvre de manière intensive. Chacune de ses déclarations génère un cycle d'actualité qui lui appartient. Viennent ensuite les relais institutionnels que sont Marco Rubio au département d'État, les porte-paroles de la Maison-Blanche et les représentants républicains au Congrès. Ils concrétisent l’aspect officiel du récit et le propagent dans la presse traditionnelle. La chaîne Fox News joue, quant à elle, un rôle de caisse de résonance quasi-intégrée au dispositif. Enfin, Truth Social permet à Trump de fixer l'agenda directement, souvent le matin, avant que les rédactions aient eu le temps de préparer leur couverture journalière.
Selon une recherche effectuée à partir de la plateforme Europresse, 7 232 articles de la presse écrite française contiennent la mention des termes « narcoterrorisme » ou « narco-terrorisme » entre 1982 et février 2026. Parmi eux, 5 631, soit près de 78 %, les associent aux mots-clés « Vénézuéla » ou « Maduro », témoignant d'une assimilation quasi-systématique entre le terme de « narcoterrorisme » et la crise vénézuélienne dans l'espace médiatique francophone. Plus significatif encore : plus de 85 % de ces publications datent de la période 2025-2026, avec un pic de 962 articles parus pour la seule journée du 4 janvier 2026, au lendemain de la capture de Nicolás Maduro. Un dernier chiffre mérite l’attention : uniquement 171 de ces articles font également référence à la notion de « coup d'État ». Soit moins de 3 % de l'ensemble.
Si, dans un premier temps, le terme apparaît majoritairement entre guillemets ou explicitement attribué à des sources gouvernementales états-uniennes, la situation évolue après la capture de Nicolás Maduro. L’expression se retrouve plus fréquemment sans marquage réflexif, notamment dans les titres et les dépêches d’agence. Ce changement illustre un phénomène récurrent d’alignement sur la terminologie de la source primaire : lorsqu’une puissance diffuse un mot dans l’espace public global, les médias, soucieux de rendre compte des faits, en viennent progressivement à l’intégrer tel quel, et ce malgré leur potentielle intention de le questionner.
Les condamnations politiques de la part des dirigeants occidentaux sont rares. Le matin du 3 janvier, Emmanuel Macron déclare dans une publication sur X que « le peuple vénézuélien est aujourd'hui débarrassé de la dictature de Nicolás Maduro et ne peut que s'en réjouir ». Cette formulation valide implicitement le cadre narratif de Washington, sans en interroger les fondements juridiques. La publication du Président français sera dans la foulée partagée sur le compte Truth Social de Donald Trump.
La légitimité plutôt que la légalité ?
Il serait inexact de conclure à un triomphe total de la communication trumpienne sur la question vénézuélienne. Plusieurs États – notamment en Amérique latine, en Afrique et en Asie – refusent de s'aligner sur la version états-unienne des faits. La Russie et la Chine condamnent l'opération. Des juristes internationalistes soulignent que, en l'absence de résolution du Conseil de sécurité de l'ONU, et sans traité d'extradition justifiant la capture d'un chef d'État étranger sur son propre territoire, ce qui s'est produit le 3 janvier 2026 constitue sans aucun doute une agression illégale au sens du droit international. Dans les milieux académiques, les critiques de la notion de narcoterrorisme – son imprécision, son instrumentalisation politique, son incompatibilité avec les catégories du droit international – se font entendre.
Ces voix peinent cependant à s'imposer dans le débat public dominant. Et c'est précisément là que réside l'efficacité de l'opération. Ce que l'affaire vénézuélienne illustre avec une clarté presque pédagogique, c'est la substitution de la légitimité à la légalité comme fondement de l'action internationale. Trump n'a jamais prétendu agir dans le cadre du droit international. Il a expliqué agir dans l’intérêt du peuple états-unien, prétendu agir dans celui du peuple vénézuélien, et il a réussi à convaincre une part non négligeable de l'opinion publique occidentale que cette justification était suffisante.
Polysémique, évocateur, difficile à définir avec précision, le terme « narcoterrorisme » a fonctionné comme un mot-épouvantail : il a sidéré, cristallisé les peurs et rendu Maduro symboliquement indéfendable. En discréditant méthodiquement l'adversaire avant l'opération, l'administration Trump a réduit, de façon préemptive, l’espace de contestation disponible après celle-ci.
Lydia Zohir-Fargier
Auditrice de la 49ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique
