Crypto-actifs, menace de la suprématie des banques centrales ?

Lorsque Satoshi Nakamoto lance le Bitcoin en janvier 2009, nul n’aurait imaginé l’impact que cela aurait sur nos économies. Interdits dans certains pays à l’exemple de l’Afghanistan et le Pakistan, puis adulés dans d’autres à l’instar de Salvador et le Vietnam, il faut dire que cet épiphénomène en son temps s’est accentué avec l’accélération du digital qui est une révolution numérique dans le monde des paiements.  Actifs numériques virtuels qui reposent sur la technologie dite ‘‘blockchain’’ (chaine de bloc) à travers un registre décentralisé et un protocole informatique crypté, les crypto-actifs attisent de nos jours autant des convoitises que d’inquiétudes et engendrent des exaltations et des peurs dans toutes les organisations, même les plus modernes.

Initialement développés par des institutions privées, ils ne sont pas adossés aux banques centrales et prennent de plus en plus une place prépondérante comme instrument de paiement et de placement. Considérés par les uns comme moyens de paiement et opportunités d’investissement, ils s’assimilent ainsi progressivement à de la monnaie numérique concurrençant et créant une alternative à la monnaie classique. Pour d’autres, ils sont des instruments de diversion et de pure spéculation, représentant un risque pour les souscripteurs et la stabilité du système financier.

Les crypto-actifs menacent-ils aujourd’hui la suprématie des banques centrales ? Longtemps considérées comme unique dépositaire des systèmes de paiements et régulant les échanges internationaux, les banques centrales endurent difficilement l’érosion progressive de leur pouvoir sur l’économie financière.

Des volumes d’échange et de transactions constamment en hausse comme principal enjeu…La progression du volume des transactions financières internationales est fortement corrélée à celle de la progression du commerce mondial. Ces transactions financières sont régulées car s’effectuant quasi exclusivement en devises jusqu’à la création des crypto–actifs en 2008. En septembre 2019, la Banque des Règlements Internationaux mentionnait un volume d’échange de devises quotidien de 6.600 milliards de dollars, en progression de 30% sur une période trois ans (de 2016 à 2019).  Cette hausse constante du volume des transactions accélérée par l’ubérisation des marchés financiers attise les appétits de différents acteurs. Par ailleurs, l’accès limité aux services financiers classiques des populations dans les pays en voie de développement, couplé à l’accélération du digital conduit progressivement à l’implémentation des technologies disruptives qui impactent nos économies.  Un autre enjeu est que le renforcement des systèmes de contrôle locaux et internationaux en réponse à la lutte contre le financement du terrorisme et le blanchiment des capitaux n’est pas de nature à freiner l’essor des crypto-monnaies qui échappent aux contrôles des banques centrales, des organismes de régulation et des États.

L’attirance des investisseurs

L’ampleur du phénomène est palpable à tel point qu’il suscite des réactions au niveau des États, des organismes internationaux et des investisseurs poussant les parties prenantes à développer des stratégies de riposte à cette guerre informationnelle. Le Bitcoin qui est la principale crypto-monnaie a atteint une valeur de 68.513 dollars US en novembre 2021, défiant toutes les prévisions et stimulant tous les appétits.  Selon le rapport annuel publié par la plateforme d’analyses « The Block », les plateformes d’échange décentralisées ont affiché plus de 1.000 milliards de dollars US de volume de transactions sur l'année 2021. Le FMI table à plus de 2.000 milliards de dollars US le volume des crypto-actifs en circulation sur l’année 2021, soit dix fois de plus qu’au début de l’année 2020, de quoi susciter une désaffection des investisseurs des actifs financiers traditionnels.

Une tactique de rejet des banques centrales et organismes de régulation

L’un des principaux rôles d’une banque centrale est d’assurer la stabilité bancaire et financière d’un pays ou d’une zone en garantissant un écosystème de paiement régulé et efficace. Étant émettrices de la monnaie et en en détenant le contrôle, elles régulent le système monétaire et supervisent le fonctionnement des marchés financiers. En revanche, les crypto-monnaies ne reposent sur aucune forme physique et échappent au contrôle des régulateurs. Pouvant disparaître aussi rapidement qu’elles sont créées, les banques centrales prônent que les crypto-actifs ne sont pas fiables et souffrent d’un manque de transparence et de gouvernance en matière de gestion des risques. Leur influence sur l’économie est toutefois si importante que les États sensibilisent fortement sur leur nocivité afin de décourager l’opinion publique à s’orienter fortement vers ce type d’actifs. Les crypto-actifs suscitent ainsi des inquiétudes étant donné leur volatilité et leur nature spéculative.

Benoit Coeuré, directeur du pôle d'innovation technologique de la BRI, a déclaré : "nous avons clairement dit que le bitcoin ne remplissait pas les conditions pour être considéré comme un moyen de paiement. C'est un actif spéculatif".

De la stratégie de détournement

"C'est une monnaie de merde", affirme Nouriel Roubini, économiste à l'université de New York, en faisant référence au bitcoin.

Le magnat Warren Buffett a, quant à lui, assuré que les crypto-monnaies sont l'une des pires bulles de tous les temps....

Andrew Bailey, gouverneur de la Banque d’Angleterre a déclaré : "Achetez-les si vous êtes prêt à perdre tout votre argent".

M. Lipsky, conseiller principal de l'ancienne directrice du Fonds monétaire international (FMI), Mme Christine Lagarde affirme que le plus grand risque des crypto-monnaies est qu'’elles peuvent menacer la souveraineté monétaire de n'importe quel pays » et que les régulateurs devraient réfléchir à de nouvelles règles pour contrôler la quantité de monnaie en circulation.

Des grands économistes de renom sont aussi sceptiques sur l’avenir des crypto-actifs à l’instar de Joseph Stiglitz et Paul Krugman.

… à celle du remplacement

La promotion de la monnaie numérique comme stratégie de remplacement des crypto-monnaies fait son chemin. Andrew Baileys, gouverneur de la Banque d'Angleterre, combattant l’essor des crypto-monnaies juge que c’est l’une des "innovations les plus importantes de l'histoire".  La banque centrale des Bahamas a ainsi officialisé le « Sand Dollar », sa monnaie numérique le 20 octobre 2020. D’autres États au travers de leurs banques centrales telles la Chine, la Russie, la Suède, la Grande Bretagne n’ont pas caché leurs ambitions de développer une monnaie numérique. Si l’objectif est de permettre des paiements faciles et rapides, elle ouvre également la voie à des services financiers novateurs pour les populations ayant peu d’accès aux services bancaires. Étant émise par les banques centrales qui en détiendront le contrôle, la monnaie numérique serait ainsi un palliatif aux crypto-monnaies avec l’avantage d’être garantie par leur émetteur.

Mais une dynamique courageuse et toujours croissante des crypto-actifs…

Malgré la réticence affichée par les organismes de régulation sur l’essor des crypto-actifs, les plateformes d’échange de crypto-monnaies ne sont jusqu’ici pas régulées. Il faut noter qu’elles disposent de plusieurs atouts facilitant leur développement. En novembre 2021, le FMI a estimé que sur 16.000 crypto-monnaies cotées sur les plateformes d’échange, seules 9.000 seraient encore en circulation, soit un pourcentage de survie de 50 % en dix ans. Plusieurs facteurs concourent toutefois à promouvoir ces valeurs.

Traders et fonds spéculatifs : La forte volatilité des crypto-actifs attirent de plus en plus les plus férus aux profits : Les traders. Constamment à la recherche de hauts rendements, ils s’orientent progressivement vers des actifs à forte spéculation au détriment des devises traditionnelles qui sont des actifs sous contrôle des banques centrales et par conséquent plus stables. D’après la Banque des Règlement Internationaux, la spéculation sur devises de la part de ces derniers a en effet chuté de 30 % de 2016 à 2019 du fait de l'essor des crypto-monnaies (bitcoin, ethereum, etc.)

Les passagers clandestins ou pseudo crypto-investisseurs : Il s’agit de ces investisseurs ayant une activité économique classique mais qui du fait de leurs déclarations et actions font la promotion des crypto-actifs. Ainsi Elon Musk, patron de Tesla a fait bondir la valeur d’une crypto-monnaie rien que par ces tweets. La reconnaissance par Tesla du « Dogecoin » comme moyen de paiement de ces produits a engendré une vague d’intérêt vers les crypto-actifs. Ainsi, la valeur de cette crypto-monnaie a progressé de 36 % en trois jours.

D’autres comme Jack Dorsey, PDG de Twitter et de Square ont déclaré :"Le bitcoin change tout ... pour le mieux" et "la seule monnaie au monde dans 10 ans."

Changpeng Zhao, PDG de Binance, la plus grande plateforme d'échange de crypto-monnaies au monde en termes de volume de transactions, a déclaré :

"Je ne pense pas que quiconque puisse l'arrêter maintenant, étant donné que cette technologie, ce concept, est dans la tête de 500 millions de personnes". Certaines sociétés internationales envisagent même de lancer leur propre monnaie électronique du fait du succès retentissant des crypto-actifs.

Le manque de consensus sur la question est également l’un des facteurs de l’essor des crypto-actifs. Combattu par certains pays, ils sont galvanisés par d’autres. La décision du Salvador, petit pays d'Amérique centrale, d'adopter le bitcoin comme monnaie officielle sonne le glas de la reconnaissance des crypto-actifs comme élément significatif de l’écosystème financier international.

Une créativité constante des plateformes d’échanges de crypto-actifs : Elles ont compris la menace qui planait sur leur existence et ont innové en créant des produits moins volatiles. Ainsi, partant des crypto-monnaies sans fondements, elles ont créées progressivement de nouveaux crypto-actifs nommés «Stablecoins» qui sont des crypto-monnaies adossées aux monnaies classiques et subissant peu de variations.

Il est indéniable que les crypto-actifs font dorénavant partie de notre vie économique. S’ils venaient à conquérir plus d’adhésion populaire, ils devraient être régulés de peur qu’avec l’avènement du digital et l’accès progressif de la population mondiale à internet et aux nouvelles technologies.  

 

Armand Pandong

Liens

https://dievolkswirtschaft.ch/fr/2021/12/les-cryptomonnaies-une-menace-pour-les-banques-centrales/

https://www.capital.fr/crypto/une-cryptomonnaie-de-banque-centrale-serait-une-des-innovations-les-plus-importantes-de-lhistoire-pour-la-banque-dangleterre

https://www.20minutes.fr/economie/3169591-20211111-bitcoin-interdit-ue-fait-point-inquietude-nee-proposition-suedoise

https://www.tradingsat.com/actualites/informations-societes/6600-milliards-de-dollars-echanges-chaque-jour-la-demesure-du-marche-des-devises-881385.html

https://cryptoast.fr/proces-ripple-xrp-sec-resolution-2022/?nowprocket=1

https://www.bbc.com/afrique/monde-57346994

https://www.novethic.fr/actualite/numerique/blockchain/isr-rse/le-fmi-alerte-sur-le-risque-de-stabilite-pose-par-les-cryptoactifs-150236.html

https://cryptoast.fr/2021-exchanges-decentralises-1000-milliards-dollars/?nowprocket=1

https://www.imf.org/fr/News/Articles/2021/07/26/blog-cryptoassets-as-national-currency-a-step-too-far

https://www.lapresse.ca/affaires/economie/2021-06-21/la-planete-economique/l-heure-de-la-monnaie-numerique-est-venue.php

https://www.mon-livret.fr/le-dogecoin-en-hausse-tesla-accepte-desormais-le-dogecoin.html