Deeptech, un enjeu de souveraineté nationale ?

Les Deep Tech sont des start-up dont le business model repose sur une intensité capitalistique et technologique très importante, au service de la création d’un produit ou d’un service innovant. Le marché français affiche une croissance particulièrement élevée, et fait partie des plus attractifs selon les investisseurs. Les 1 700 startups deeptech françaises sont de plus en plus présentes dans le paysage de l’innovation. Alors qu’elles ne représentent que 10% des startup françaises elles constituent à elles seules 28% du French Tech 120 et captent plus de 20% des montants levés, avec 1,1 Md€ en 2020.

Par ailleurs, l’observation de l’écosystème montre que 75% des startups deeptech se situent hors d’Île-de France (source : Bpifrance) ; ce qui est le reflet de la dynamique territoriale à l’œuvre (voire souveraineté territoriale), sur le sujet de l’excellence académique et de la valorisation de la recherche par la création d’entreprises innovantes, à fort potentiel de croissance.

Éminemment stratégique, la deeptech positionne les entreprises mais surtout les Etats compétitifs sur la scène internationale. La deeptech est assurément l’avenir de notre souveraineté nationale (numérique et économique), et c’est d’ailleurs dans ce sens que le Ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire a décidé de lancer le plan Deep Tech à l’occasion de la séance inaugurale du Conseil de l’innovation, en Juillet 2018.

Dans ce contexte de course à l’innovation, Nicolas Dufourcq Président de la BPI, a ainsi officialisé le lancement en janvier 2019 du Plan deeptech de BPI France, afin d’en faire un fer de lance de la French Tech. Au vu de la dynamique depuis le lancement de ce plan, l’investissement initial direct et indirect de 1,3 Md€ dans les startups Deeptech a été réévalué à hauteur de 2Md€ (soit 7 Md€ avec l’effet de levier), et de la même façon, les financements augmenteront de 50% dès 2021. Ce plan a pour objectif de faire de la France un acteur majeur de l’innovation de rupture à l’échelle internationale.

Selon Bpifrance, le terme de deeptech se rapporte à des technologies ou combinaisons de technologies présentant quatre caractéristiques propres au sein d’un référentiel .  Au-delà du lien fort avec la recherche (gouvernance avec le monde scientifique), de la capacité à lever des verrous technologiques, et initier un avantage concurrentiel fortement différentiateur sur le marché ; je souhaite faire un focus tout particulier sur ce qui me parait le plus critique, à savoir l’élément singulier des deeptech caractérisé par un go-to-market long et complexe, et de fait fortement capitalistique.

L’objectif affiché par la France étant de faire émerger les acteurs économiques de la génération suivante, peut-on parler de génération deeptech, ou de deeptech nation pour la France ? Qu’est-ce que cela implique ? Les enjeux, et ressources à prendre en compte sont immenses si l’on considère l’émergence et l’accompagnement de cette nouvelle génération de start-ups orientée avec ambition sur les enjeux essentiels de notre monde contemporain, à savoir les enjeux sociétaux, environnementaux et économiquesComment cette dynamique offensive, volontaire, nourrit-elle la politique de souveraineté de la France et plus globalement de l’Europe dans le concert international, au sein d’un environnement instable et incertain de guerre économique ?

 Et dans cette logique de raisonnement, les start-up deeptech digitales devraient avoir pour enjeu dès la genèse du projet entrepreneurial, parfois ante-création, de penser et d’agir avec une stratégie pan-européenne au sein d’un écosystème structuré de plus en plus favorable à l'accompagnement et à l'émergence de grands acteurs.

Le comportement agressif des investisseurs étrangers

La cartographie de l’écosystème montre la diversité, la complémentarité des acteurs publics et privés engagés, impliqués dans l’émergence, l’accompagnement et la réussite future des deeptech digitales. En premier lieu, nous pouvons identifier les acteurs clés, à savoir les chercheurs doctorants (PhD). Selon Madame Pascale Ribon Directrice deeptech Bpifrance, ces derniers sont le futur de l’innovation en France; aussi à ce titre, avec cette responsabilité, ils doivent être invités par leurs laboratoires respectifs et l’écosystème à se lancer dans une aventure entrepreneuriale. Selon une enquête nationale « jeunes chercheurs et entrepreneuriat » de PhD talent et Bpifrance, sur un échantillon de 1700 chercheurs sur le territoire français, avec une forte représentation des sciences dites dures, 44% envisagent l’option de devenir entrepreneur au cours de leur carrière. Il est donc stratégique pour la compétitivité de la France, de stimuler cette envie, cet élan, et de lui donner force et ambition, afin de le rendre tangible et de l’incarner collectivement.

L’autre acteur clé, s’il est possible ou judicieux de donner un poids aux acteurs de l’écosystème (anticipation de jeux d’acteurs, modélisation de la théorie des jeux), est l’investisseur privé français ou étranger (Capital Risque, Capital Developpement, Corporate Venture, Private Equity, ...). L’investisseur étranger est particulièrement actif en France, car selon Choose France, « Bilan 2020 des investissements internationaux en France », la France est le pays le plus attractif d’Europe pour les investisseurs étrangers. Il est à noter cependant que l’innovation est plébiscitée par les investisseurs étranger, en effet 146 décisions d’investissement ont été recensées dans les fonctions R&D et ingénierie, soit 12% de l’ensemble des décisions d’investissement.

A la lecture de ce bilan, une donnée attire mon attention dans un contexte d’émergence de start-up deeptech, en effet les Etats-Unis sont les principaux investisseurs dans les activités de R&D en France en 2020. L’exemple des centres R&D en intelligence artificielle des grands acteurs du numérique en France est une mise en perspective de cette dynamique. Plus précisément, la Direction Générale des Entreprises (DGE) publie un « Panorama des fonds de capital-risque deeptech » qui met en avant le dynamisme de ces acteurs privés sur le développement de la deeptech, avec une tendance de forte accélération des investissements sur cette classe d’actifs, en phase amont dès l’émergence des projets.

Ce panorama fait également ressortir un autre point saillant de cette dynamique d’investissement, à savoir le comportement agressif d’investisseurs étrangers sur le marché français, ayant pour conséquence une hausse des valorisations des start-up deeptech. Plus globalement, les autres acteurs de l’écosystème sont les Institutionnels (région, Etat, Europe), la BPI, et tous les organismes d’accompagnement de start-up Deeptech (transfert de technologies – valorisation de la recherche académique) : incubateurs/ universités / SATT / OTT. Les acteurs du transfert de technologies ont par ailleurs possiblement une stratégie d’investissement au capital des start-up deeptech, du fait de leur mission essentielle dans la phase « émergence » du cycle de vie, et de leur rôle d’activateur de l’écosystème (cf. SATT événement Deeptech connect).

Contextuellement, dans une logique de relance économique, l’apport du plan de relance de l’Etat sera un activateur pour l’ensemble de l’écosystème start-up, avec un soutien spécifique de l’innovation à risque & deeptech de 1,95Md€.  Toutefois, la prise en compte de l’environnement ne serait pas complète sans l’observation des interactions avec les influenceurs (ONG, Think & Do Tank, fondations, journalistes, ....), militant pour l’avènement et le développement des deeptech.

Les plus actifs étant en France l’ONG Hello Tomorrow dont la mission est « Unlocking the power of deep tech to solve our toughest global challenge », avec son Global Challenge international, ou en Europe la Fondation JEDI (The Joint European Disruptive Initiative) « The European Moonshot Factory » avec pour objectif « Our Goal : bring Europe in a leadership position on breakthrough technologies ». Le Directeur Exécutif de la Fondation JEDI, Monsieur Loesekrug-Pietri, évoque l’ambition juste et le positionnement singulier alliant technologie et valeurs humaines des deeptech européennes, et nous invite à se projeter dans le coup d’après. Cette posture nécessite réellement une culture de l’anticipation, afin d’être acteur de son destin.

Enfin, si la deeptech est bien le futur de l’innovation, alors quels impacts aura la CORPO NATION "GAFAM" sur le développement de ces nouveaux acteurs proposant une vision disruptive de l’avenir ; sachant que ces derniers n’innovent plus voire freine l’innovation, et l’émergence de nouveaux acteurs ? La question est judicieuse ! La réponse difficile, pourrait être anticipée dans la détection de signaux faibles, en analysant la guerre de l’information à l’œuvre sur cette thématique des deeptech.

Enjeux de souveraineté nationale

La deeptech est à l’évidence un enjeux de souveraineté nationale (mais aussi pour l’Europe) pour initier entre autres une dynamique soutenue visant au leadership de notre économie numérique aux côtés des GAFAM (enjeux de société, contre-pouvoir, un autre web après les plateformes, un autre modèle économique, ...), afin de limiter leur hégémonie et la dépendance absolue de la France, à des technologies étrangères. En témoigne la Lettre à Emmanuel Macron d’un collectif de signataires constitué de Députés et professionnelles de la société civile, engagés dans ce combat. 

Développer une souveraineté (numérique) nationale (ou européenne) pour assoir un leadership retrouvé afin de s’affranchir de notre condition de colonie numérique parfois assumée, volontaire, ou subie par défaut. Toutefois ce réveil, et ce sursaut ne doit pas rester incantatoire, voire une litanie exposant un diagnostic mainte fois porté à notre connaissance. Nous devons arrêter les grands discours  ! C’est tout le propos d'André Loesekrug-Pietri, Directeur de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI), la DARPA européenne, sur la souveraineté technologique voire politique de L’Europe. Les questions posées étant la véritable volonté politique de l’Europe, derrière les postures ? La fin de la naïveté, vraiment ?

Sous le prisme de la souveraineté, de grandes questions, de grands challenges restent à explorer. Parmi ces points d’attention, parfois même de friction, nous pouvons évoquer la légitimité d’une DARPA à la française/à l’européenne ? Ce modèle, un « copycat » US est-il opportun et transposable à notre culture européenne ? Est-il toujours d’actualité pour le 21eme siècle ?

Les difficultés de financement des start-up deeptech françaises, exposées aux investissements étrangers, auront quels impacts ? Peut-on imaginer qu’une guerre économique à l’œuvre, se dessine sur l’innovation de demain ? Ces difficultés ne sont-elles pas les prémisses d’une captation de valeur organisée, anticipée par les fonds étrangers et plus particulièrement les fonds anglo-saxons (US), en prenant en considération leur politique offensive ?

Le référentiel temporel propre aux deeptech (avec de longs cycles de R&D et une perspective de commercialisation lointaine) les rend très gourmandes en capital. Leur besoin en financement est conséquent et étalé dans le temps. Ceci peut-il être considéré comme un point faible, rendant les deeptech vulnérables à des fonds activistes ?

De plus la deeptech est hors catégorie pour la due diligence des investisseurs, ce point est caractéristique de l’incertitude qui entoure le potentiel « bankable » des Deeptech. L’influence jouera à n’en pas douter un grand role dans cette guerre de l’information autour de la valorisation de ces entreprises à ADN spécifique. Il existe déjà une expression à la mode dans la Silicon Valley : « Winter is coming » pouvant influencer le devenir de certaines technologiques de rupture.

L’opportunité de créer des deeptech par des chercheurs-entrepreneurs (Doctorants PhD), créée un environnement et un contexte impactant, challengeant le modèle traditionnel de la R&D des grands groupes. Ce nouveau contexte initie un nouveau mode de collaboration entre ces deux acteurs, permettant à priori d’envisager un renouvellement de notre tissus industriels français. Ce sujet doit être également évalué à l’aune du sourcing, de la chasse de talents, et donc de la rareté des profils tout particulièrement dans l’économie numérique, ou les profils PhD sont très recherchés.

Enfin, les deeptech ont un besoin vital d’un véritable continuum de financement, dans la durée ; ce continuum de financement, d’innovation et de création de valeur, associé au politiques et dispositifs publiques, peut ou doit pouvoir s’incarner par des partenariats stratégiques à minima entre start-up deepTech et grands groupes (corporate venture).

Cette alliance opportune, permettra d’optimiser le chemin critique « time-to-market » et le « product-fit-market » non défini, non arrêté en phase amont du projet (marché encore trop peu mature et délais nécessaires pour la mise sur le marché des innovations), la valorisation économique en devenir des deeptech, dans un environnement risqué voire incertain. Aussi, il est nécessaire me semble-t-il de mettre en place les conditions nécessaires de création de valeur, en initiant un environnement écosystémique transdisciplinaire, ouvert aux futurs possibles et piloté par une dynamique et un programme d’intelligence économique (IE); et ce dans le but d’accélérer le transfert de technologies et rapprocher ces start-up des grands groupes, les intégrer à l’écosystème industriel pour accélérer l’innovation.

Ce programme d’IE initié par l’équipe dirigeante (les fondateurs, COMEX, Conseil d’administration), associé à toutes organisations d’accompagnement dans une logique d’intelligence collective, doit se penser dès la genèse de la start-up deeptech et se développer sur l’ensemble du cycle de vie de cette dernière. La question de l’empreinte environnementale de l’économie numérique ne peut être écartée compte tenu de la frugalité et la réduction de l’empreinte numérique des technologies deeptech. Pour in fine se demander : avons-nous besoin de deeptech pour créer une innovation de rupture ? Points d’attention sensibles qu’il convient de garder à l’esprit pour se prémunir de tout esprit dogmatique, et de biais cognitifs éventuels.

 

Patrick Blancheton
Auditeur de la 36ème promotion MSIE