Etat des lieux du soft power russe

On résiste à l’invasion des armées ; on ne résiste pas à l’invasion des idées. – Victor Hugo, Histoire d'un crime, 1878.

A la fin des années 1980, alors que se pose aux Etats-Unis la question de leur possible déclassement face au développement économique du Japon et de l’Europe, Joseph Nye publie Bound to Lead : « The Changing Nature of American Power » (1). Il y développera pour la première fois le concept de soft power, autour d’une thèse centrale : les paramètres de la puissance ont évolué, pour favoriser la séduction plutôt que la force et la menace.

Dans ce domaine, les Etats-Unis sortis « vainqueurs » de la Guerre froide posséderaient un avantage comparatif sur les autres nations. Autour de la notion protéiforme et intangible de soft power, mêlant image, réputation, idées et culture, l’enjeu est la capacité de convaincre plutôt que contraindre. Ce sont les débuts du concept d’influence dans les relations internationales, étroitement lié à l’idée de légitimité au sein d’un cadre multilatéral – le fameux new world order porté par George H. W. Bush en 1991.

Le soft power est un terme qui a essaimé depuis. Hors du giron américain, il est développé par les adversaires et compétiteurs des Etats-Unis, se posant en alternative au modèle démocratique et libéral. L’exemple le plus frappant pourrait être celui de la Chine, qui propose depuis 2013 le slogan de « rêve chinois » porté par Xi Jinping.

Pour un ancien Etat soviétique comme la Fédération de Russie, qui a longtemps joué des ressorts subversifs propres à une dialectique du fort au faible, le soft power est aussi une idée parlante. Désignée comme une « puissance pauvre » (2), la Russie tient à jouer sur tous les tableaux qui peuvent lui permettre d’exister sur le plan international, à travers un multipolarisme ayant rejeté l’hégémonie des Etats-Unis – et pour cela, l’information joue un rôle primordial.

Cibler les contradictions de l’adversaire

L’ambition russe est clairement établie. Il s’agit d’établir un pouvoir d’attraction sur des bases qui lui sont propres, lui permettant d’incarner une alternative aux régimes libéraux, et lui garantissant une marge de manœuvre à l’échelle internationale. Dans sa démarche, la Russie ne revendique aucun universalisme, mais bel et bien un particularisme à travers plusieurs aspects : d’abord historique et culturel, mais aussi conservateur et illibéral (3).

Le conservatisme joue un rôle important dans la pensée politique russe moderne, et s’incarne comme l’idéologie officielle du parti Russie Unie, que préside Vladimir Poutine. On peut y voir une réaction traumatique au libéralisme expérimenté à la chute de l’Union Soviétique, une forme de géopolitique apophatique – un terme issu du vocabulaire philosophique et théologique pour penser ce qui n’est pas ou ne doit pas être (4). Vladimir Poutine l’exprime sans ambages : « celui qui regrette l’URSS n’a pas de cœur et celui qui ne la regrette pas n’a pas de tête » (5).

Fait nouveau, ce conservatisme s’enrichit de revendications appuyées contre les dérives de l’idéologie « woke », sans jamais la nommer explicitement : que ce soit à travers la désignation d’une Europe « décadente » ou l’interdiction de la « propagande homosexuelle » auprès des mineurs à travers la législation fédérale, il apparait que la Russie se pose en résistante sans concessions face à des sujets de société qui ne font pas l’unanimité au sein du monde occidental.

L’illibéralisme pour sa part est à la fois institutionnel et moral, revendiqué comme une alternative conservatrice face à la crise de confiance ébranlant le modèle démocratique occidental : rien d’anodin à ce que RT France dénonce le traitement des « gilets jaunes », que RT America couvre largement le mouvement Black Lives Matter, tandis que RT UK se fascine pour le Brexit (6).

Sur le plan international, Vladimir Poutine décrit la chute de l’URSS de « plus grande catastrophe géopolitique » du XXe siècle. Dans une attaque à peine voilée contre les ingérences occidentales, réalisées au prétexte des droits de l’homme, le Président russe précise que l’unipolarité à laquelle il s’oppose est celle d’un « centre de pouvoir, un centre de décision agissant comme un maître unique, un souverain unique, qui s'effondrera de l'intérieur », pour conclure que « cela n'a rien à voir avec la démocratie » (7). Il utilise ainsi les contradictions de ses opposants contre eux-mêmes.

Mailler les approches d’influence

Pour garantir sa liberté d’action à l’échelle internationale, le Kremlin sait devoir se rendre audible. Les moyens à sa disposition brillent par leur diversité, reflétant l’étendue de ses ambitions et permettant la meilleure adaptation aux profils et aux besoins des populations et gouvernements ciblés.

A l’égard des populations orthodoxes, la Russie n’hésite pas à mettre en avant le prestige de Cyrille Ier, métropolite de Moscou et primat de l’Eglise orthodoxe russe. Sur le plan intérieur, l’Eglise est aussi considérée qu’une institution d’Etat, participant à la gouvernance ; et bien qu’organisé sous la forme d’Etat laïque, l’orthodoxie est presque assumée comme religion officielle depuis une loi de 1997 sur la liberté de conscience (8). Le lien religieux est aussi employé à l’égard des membres de la diaspora russophile, issu de l’espace postsoviétique comme en témoigne en France les dômes dorés du Centre spirituel et culturel orthodoxe inauguré en octobre 2016 sur les rives de la Seine, pour 170 millions d’euros. Prenant acte que la langue est également un vecteur de l’influence (9), la Russie reconstitue progressivement le réseau des instituts Pouchkine, qui à la différence de ses homologues français, anglais, espagnols ou allemands dispense une instruction à la fois culturelle et cultuelle (10).

Le continent africain est aussi l’objet d’une attention soutenue, la Russie y voyant un moyen de rompre son isolement à l’échelle internationale, mais aussi un marché prometteur pour son économie lourdement pénalisée par les sanctions occidentales (11). Dans la version officielle mise en avant, l’intérêt de la Russie en Afrique ne porte pas sur les ressources du continent, à la différence des puissances occidentales ou de la Chine, dont elle dénonce les postures coloniales. Dans le même temps, la Russie se présente comme contributrice du développement économique des Etats africains à travers son expertise et la compétitivité de ses prix. Elle participe également à la construction des politiques de sécurité étatiques, comme le montre la multiplication des exportations d’armement, accords de coopération militaires, ou encore le déploiement de sociétés militaires privées – dont Wagner, la plus connue, semble devoir s’implanter prochainement au Mali. Cet intérêt est bien reçu, comme le montre la tenue du sommet Russie-Afrique de Sotchi en octobre 2019. Cette édition aura rassemblé plus de quarante dirigeants africains autour de Vladimir Poutine, et une seconde devrait se tenir en 2022.

Pour les puissances régionales voulant s’affirmer à l’égard des Etats-Unis, les Russes sont heureux de proposer les productions de leur industrie d’armement. Supplantant le Royaume-Uni, la Russie s’impose depuis 2017 comme le deuxième exportateur mondial : l’attractivité de ses systèmes d’armes aériens (chasseurs multirôles Soukhoï Su-30 et Mikoyan MiG-29K, hélicoptères Mi-28N et Mi-35…) et terrestres (lance-roquettes multiple TOS-1 Buratino, véhicules de combat d’infanterie BMP-3, chars T-90…), commercialisés par l’agence d’Etat Rosoboronexport, n’est plus à démontrer. Ces équipements sont très justement perçus comme des instruments diplomatiques de premier ordre (12), comme en témoigne la livraison de systèmes de défense aérienne S-400 Triumph à la Turquie en juillet 2019 : l’événement sèmera un trouble profond dans l’Alliance atlantique et conduira à l’exclusion de la Turquie du programme F-35 Lightning II, alors même que la Turquie avait passé commande de 100 appareils (13). Parmi les clients récurrents figurent aussi l’Algérie, la Chine, l’Inde, l’Egypte ou encore l’Irak et les Emirats arabes unis.

Enfin, à destination des démocraties occidentales, des attaques diffuses sont réalisées au moyen de moyens cybers. Ces moyens ont l’avantage, d’abord, d’atteindre des territoires éloignés sans disposer de personnels sur place, à moindre coût ; ils rendent ensuite plus difficile de remonter à l’origine des attaques et donc de les attribuer à un Etat ou une organisation précise. Des faisceaux d’indices permettent cependant de retracer l’origine de certaines attaques, qui convergent d’ailleurs vers des objectifs satisfaisant les ambitions russes : à travers les répercussions médiatiques et politiques de ces attaques, les cibles visées sont atteintes à travers leur crédibilité et leur réputation. Pour un Etat comme la Russie, c’est un moyen discret d’intervenir dans des débats internes agitant des Etats tiers – et de s’assurer d’avoir voix au chapitre (14).

L’usage offensif d’Internet

Des « usines à trolls » sont également évoquées, décrivant les groupements organisés de trolls – ces utilisateurs d’Internet qui cherchent à provoquer des polémiques (15). Des éléments concordants laissent entendre que ces trolls auraient participés à la diffusion de fake news durant la campagne présidentielle américaine de 2016, mais seraient aussi intervenus en France dans la crise des « gilets jaunes » (16).

Ces dispositifs sont complétés par toute une démarche de ré-information qu’illustre le développement fulgurant de grands groupes médiatiques, dont Russia Today et Sputnik ne sont que les plus connus (17). Créée en 2005 comme une riposte aux révolutions de couleur en Géorgie, en Ukraine et au Kirghizstan, Russia Today compte désormais six chaines de télévision et autant de journaux en ligne. L’agence d’information Rossia Segodnia, dont Sputnik n’est que la branche internationale, est créée en 2013 – à noter que sputnik en russe désigne un compagnon ; et un compagnon suppose une route, un chemin à parcourir ensemble. Dans les années 2000, les agences gouvernementales russes se multiplient : la fondation Rousskiï Mir se concentre sur la sauvegarde de la langue russe, l’agence Rossotroudnitchestvo encadre les échanges culturels et scientifiques, la fondation Gortchakov fournit un soutien à la diplomatie publique… Toute la façade publique russe est refaite à neuf. En parallèle, une attention particulière vise à mettre en avant des personnalités occidentales pro-russes.

Ces nouvelles voix médiatiques ou médiatisées sont autant de mains tendues par le Kremlin à ceux qui voudront l’écouter. Puisque la Russie, et c'est ce qu’elle souhaite démontrer, est injustement prise pour cible. Un bel exemple d’encerclement cognitif puisqu’elle parvient avec force et opiniâtreté à dénoncer chez les puissances occidentales ce qu’elle pratique elle-même, dans un tour de force qui lui permet, au passage, de défendre ses propres motivations : face aux inconstantes démocraties occidentales, la Fédération de Russie sait où elle va ; elle réagit face à ce qu’elle perçoit comme des ingérences dans son « étranger proche », elle défend un certain équilibre dans le système international, et présente comme viable le système politique autocratique qui lui sert de modèle (18).

Cette démarche de séduction se renforce de moyens autres que politiques. De manière anecdotique, on peut relever l’émergence d’un nouveau cinéma russe, reprenant les codes hollywoodiens à grand renfort de scènes spectaculaires et d’effets spéciaux. Dans un titre à 4 millions d’euros nommé Attraction (2017), les extraterrestres atterrissent en Russie, dans la banlieue moscovite. Le succès au box-office russe et international sera au rendez-vous, le film rapportant plus de trois fois son coût de production et est pourvu d’une suite, Invasion (2020). Dans un autre registre, Guardians (2017) propose une alternative intéressante aux films de superhéros dans une version très russe – avec une mention spéciale pour l’homme-ours maniant une mitrailleuse. Plus récemment encore, la Russie s’est illustrée en étant la première nation à envoyer une équipe de tournage réaliser un film dans l’espace, grillant la priorité à un projet américain concurrent (19).

La volonté du pouvoir russe de gagner la bataille de l’information

Vladimir Poutine dispose avec le soft power russe d’une arme sans égale pour un arsenal non-conventionnel. A la différence d’une conception américaine plutôt passive, le soft power russe use de tous les ressorts à sa disposition pour permettre un rayonnement plus important de la Russie dans la sphère des idées occidentale mais aussi en dehors, pour faire émerger et valoriser une vision du monde résolument autre, servant les intérêts russes à l’échelle internationale.

Ce qui frappe surtout, c’est la présence d’une volonté organisant et manipulant cette influence. Le soft power américain possédant une existence de fait, son utilisation est conçue comme un outil, commode pour convertir des populations entières à l’économie de marché et à la consommation ; mais l’américanisation des modes de vie ne se traduit pas mécaniquement par une adhésion à la politique étrangère des Etats-Unis. En quelques mots, l’influence culturelle ne se traduit pas nécessairement en influence géopolitique : il semblerait comme l’exprime Jean-Sylvestre Mongrenier que « soft power is a soft concept » (20). Pour jouer de leur influence, les Etats-Unis semblent privilégier d’autres pistes comme celle du lawfare, dont le lien avec le libéralisme économique est plus évident.

L’usage fait par la Russie de son soft power – qu’elle a dû affirmer et qu’elle doit continuer d’entretenir – se caractérise dès lors par sa proactivité. Le soft power russe est plus qu’un outil : c’est une arme, intervenant en renfort des autres composantes de la puissance et soutenant une ambition beaucoup plus large. Ce capital d’influence accumulé minutieusement permet à la Russie d’agir avec force là où elle perçoit que ses intérêts sont menacés et lui garantit une importante marge de manœuvre, y compris militaire comme cela a pu être constaté en Crimée, dans le Donbass et en Syrie.

Dans l’Hexagone, le durcissement des postures stratégiques nourrit des inquiétudes traduites par le général Burkhard, chef d’état-major des armées, par la montée en puissance des forces françaises en vue d’un éventuel conflit de haute intensité. Un renforcement opérationnel, mais également capacitaire avec de nouveaux moyens : la création du Commandement de l’Espace, l’acquisition de moyens de cyberdéfense, la création d’une Agence de l’innovation de défense…

Toujours est-il que la France ne disposait pas jusqu’à peu d’une stratégie d’influence comparable à ce que pourrait lui opposer la Russie, ou tout autre Etat et organisation. À ce titre, le défaut de vision peut contribuer à expliquer les revers récents dans les opinions publiques africaines où la France effectue des opérations extérieures, chez lesquelles les forces françaises semblent désormais perçues à l’égal de forces d’occupation. Le cabinet Portland Communications classe pourtant la France en première place de son index Soft Power 30 en 2019 (21).

Contrer les campagnes de désinformations est donc un enjeu, désormais pris en compte à travers l’établissement d’une doctrine militaire de lutte informatique d’influence présentée par la ministre des Armées le 21 octobre 2021 (22). L’occasion de rappeler que peu importe qui la manie, « l’information fausse, manipulée, subvertie, est une arme », et que « le champ informationnel est aujourd’hui un espace de conflits à part entière ».

 

 

Guillaume Blanc
Etudiant de la 25ème promotion SIE

 

Bibliographie.

1- Joseph Nye, Bound to Lead : The Changing Nature of American Power, New-York, 1990.

2- Georges Sokoloff, La Puissance pauvre : Une histoire de la Russie de 1815 à nos jours, Fayard, Paris, 1993.

3- Laruelle, Marlène. « Soft power russe : sources, cibles et canaux d’influence ». IFRI, avril 2021,

4- Olivier Zajec, Introduction à l’analyse géopolitique, Monaco, Éditions du Rocher, 2018.

5- Vladimir Poutine, émission « Conversation avec Poutine », 16 décembre 2010, diffusée sur plusieurs chaînes de télévision et radios.

6- Kucinskas, Audrey. « Gilets jaunes et RT France, une histoire d’opportunisme ». L’Express, 10 janvier 2019.

7- Discours de Vladimir Poutine, Conférence de Munich sur la sécurité, 10 février 2007.

8- Dolya, Anna. « L’Église orthodoxe russe au service du Kremlin », Revue Défense Nationale, vol. 780, no. 5, 2015, pp. 74-78.

9- Duchâteau, Maxime. « La radio, un vecteur du soft power russe en Asie centrale ? » Regard sur l’Est, 9 décembre 2019.

10- Eschapasse, Baudouin. « La Russie muscle son soft power à Paris ». Le Point, 23 janvier 2017.

11- Sukhankin, Sergey. « Russie : quelle stratégie en Afrique subsaharienne ? » IFRI, 21 novembre 2020.

12- Golts, Alexandre. « La diplomatie du S-400 ». Le Courrier de Russie, 26 juillet 2018,

13- Fondation pour la Recherche Stratégique. « Export russe des systèmes anti-aériens S-400 : intentions stratégiques, atouts industriels et politiques, limites » , juin 2019.

14- Limonier, Kévin, et Maxime Audinet. « La stratégie d’influence informationnelle et numérique de la Russie en Europe », Hérodote, vol. 164, no. 1, 2017, pp. 123-144.

15- Seibt, Sébastian. « L’Internet Research Agency : cette usine à “trolls” russe dans le collimateur de Facebook ». France 24, 8 septembre 2017.

16- Blakely, Rhys. « Russian Accounts Fuel French Outrage Online ». The Times, 8 décembre 2018.

17- Audinet, Maxime. « Quel soft power pour la Russie ? » IFRI, août 2017.

18- Franck Fabry, Aux origines de l'autocratie russe, L’Harmattan, 2020.

19- Vitkine, Benoit. « La Russie, première nation à envoyer une équipe de tournage dans l’espace ». Le Monde, 5 octobre 2021,

20- Mongrenier, Jean-Sylvestre. « Facing the rising Dangers : Scope and Limits of Soft Power ». Institut Thomas More, 16 mars 2015.

21- Portland Communications. Soft Power 30, 23 octobre 2019, softpower30.com.

22- Ministère des Armées. « Florence Parly présente la doctrine militaire de lutte informatique d’influence ». 21 octobre 2021.