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L’intelligence artificielle n’a pas inventé le mensonge politique, elle l’a simplement mis à la portée de tous. Pendant longtemps, il était vital de disposer de ressources étatiques pour élaborer une fausse déclaration crédible d'un chef d'État. Le 21 janvier 2024, un individu isolé, un magicien de rue et un abonnement à un dollar auront réussi à lancer la première attaque informationnelle par deepfake vocal d’une élection américaine. Un événement banal, en apparence. En réalité, le symbole d'une transition qui a un impact sur toutes les démocraties, y compris la nôtre.
Ce dimanche 21 janvier 2024, Kathy Sullivan dîne à Manchester quand son téléphone s’affole : dix appels manqués. Elle en rappelle un et fait face à une électrice désorientée, persuadée que Joe Biden l'a appelée en personne pour la dissuader de voter aux primaires du mardi. Pourtant, Joe Biden n'a contacté personne. Depuis deux jours, des milliers d’électeurs démocrates du New Hampshire ont reçu le même message : une voix synthétique, troublante de la ressemblance, qui les presse sur un ton bonhomme de « garder leur vote pour novembre », et qui s’ouvre sur le « What a bunch of malarkey » cher au président. Détail retors, le numéro affiché à l’écran est celui de Sullivan elle-même, ancienne présidente du Parti démocrate de l’État, dont l’identité a été usurpée. C'est de cette façon, presque par accident, que la première opération informationnelle assistée par intelligence artificielle de l'histoire électorale américaine a été mise au jour.
La voix était incorrecte, l'opération était bien authentique. Fabriquée en moins de vingt minutes pour un dollar par un magicien de rue de la Nouvelle-Orléans, puis poussée vers des milliers de foyers par un télé-opérateur texan, elle restera comme le premier emploi opérationnel d’un deepfake vocal dans une élection américaine, et surtout comme le signe d’un basculement que la guerre de l’information n’avait jamais connu à cette échelle.
Pourtant, tout est enfermé dans une chaîne d'une banalité presque décevante. À l'origine, Steve Kramer, un consultant politique démocrate de cinquante-six ans, s'est engagé dans plusieurs campagnes avant de travailler pour Dean Phillips, le rival malheureux de Biden. C'est lui qui dirige l'opération. Pour mener à bien cette tâche, il s'adresse à Paul Carpenter, un magicien et bricoleur du numérique originaire de Nouvelle-Orléans, qui reproduit la voix du président avec ElevenLabs, le service de synthèse vocale le plus abordable du marché. Le coût de fabrication s'élève à un dollar. La rémunération de l'artisan s'élève à quelques centaines de dollars payés via Venmo, dont un virement signé par le père de Kramer.
Ensuite, l'enregistrement se déplace de société en société, Voice Broadcasting Corp puis Life Corp, avant d'être acheminé par Lingo Telecom. Ce dernier maillon joue un rôle crucial : c'est lui qui signe l'attestation A du protocole STIR/SHAKEN, le niveau de confiance le plus élevé de la chaîne d'authentification téléphonique américaine. L'appel a maintenant une certification officielle, ce qui le rend plus crédible. La primaire est programmée pour le 23 janvier. Biden, dont le nom ne figurait même pas sur le bulletin, l'emporte haut la main par écrit.
Quant au fournisseur d'intelligence artificielle, il ne sera repéré que de manière indirecte. En comparant l’audio à plus de cent vingt technologies de synthèse, la société de sécurité Pindrop conclut à une probabilité « bien au-delà de 99 % » qu’il s’agisse d’ElevenLabs, ce qu’une analyse forensique menée à Berkeley confirmera. Aucune des mesures de sécurité de la plateforme n'avait été en mesure de résister. Un compte ordinaire avait été satisfaisant.
Quand la chaîne d'outils civile se transforme en un arsenal
C'est à ce moment précis que le basculement se produit. Pendant deux décennies, mener à bien une opération informationnelle de grande envergure nécessitait l'emploi d'outils spécifiques, réservés à un groupe restreint d'acteurs étatiques ou paraétatiques. L'IA générative a réussi à briser cette suprématie. ElevenLabs met à disposition un service de clonage qui ne requiert que soixante secondes pour générer de l'audio, pour un montant mensuel d'un dollar. Le seuil d'entrée n'est plus technique ; il est de nature administrative.
La société a réagi rapidement au scandale en bannissant le compte fautif et en instaurant une politique appelée « no-go voices », destinée à bloquer le clonage des responsables politiques en fonction. Le but était louable, mais en mars 2024, le média 404 Media a démontré que même une simple altération du fichier source était adéquate pour traverser la frontière. Pindrop a aussi observé que la musique en arrière-plan avait diminué le taux de détectation de la signature ElevenLabs de 99 à 84 %. Tant que contourner sera plus économique que se conformer, la régulation volontaire des fournisseurs restera opaque.
Décryptage d'une attaque à un dollar
En tenant compte du contexte de la guerre de l'information, il est manifeste que l'épisode n'a en réalité rien inventé. À petite échelle, il a reproduit quatre principes fondamentaux que tout praticien reconnaîtra.
La première difficulté réside dans la discordance entre le coût et l'effet. D’un côté, un dollar et vingt minutes ; de l’autre, une enquête mobilisant la FCC, le procureur général du New Hampshire, le département de la Justice et les services techniques de l’USTelecom. Pendant que l'attaquant dépense une fortune, le défenseur dépense une pièce. C'est la logique fondamentale de toute opération à bas coût : forcer l'adversaire à investir cent pour neutraliser ce que nous avons produit pour un.
Le deuxième élément invariable est lié au calendrier. L'appel surgit quarante-huit heures avant le vote, dans cette période étroite où la vérification n'a plus le temps de se déplacer. C'est le vieux principe de l'October Surprise, converti à la vitesse des algorithmes : ce n'est pas tant la pertinence du contenu qui importe que le moment adéquat pour frapper.
Le troisième repose sur une accumulation d'autorités. La voix d'un président, le numéro d'une figure démocrate locale et le label d'un opérateur télécom certifié sont superposés, chacun contribuant à crédibiliser la séquence suivante. L'attaque ne fait usage d'aucune faille technique ; elle exploite la confiance accumulée.
Le dernier, enfin, dilue la responsabilité. Kramer commande, Carpenter fabrique, Life Corp transmet, Lingo Telecom achemine : quatre acteurs, quatre régimes de responsabilité, et aucune chaîne de commandement lisible. C’est la version civile d’un principe que les services russes appliquent depuis trente ans, celui qui veut qu’on ne frappe jamais depuis chez soi.
Le cas Biden ne doit pas être isolé.
Il serait erroné de considérer ce cas comme isolé, car le même scénario s'est reproduit ailleurs, dans d'autres endroits. En Slovaquie, deux jours avant les législatives du 30 septembre 2023, un faux dialogue audio prêtait à Michal Šimečka, chef du parti pro-européen Progressive Slovakia, et à la journaliste Monika Tódová un échange sur un trucage électoral et l’achat de voix au sein de la minorité rom. Les deux parties impliquées ont contesté immédiatement, mais le clip a été interrompu pendant la période de silence électoral, ce qui empêche les médias et les candidats de réagir. Robert Fico, un candidat pro-russe, a remporté la victoire. Faut-il y voir un lien de cause à effet ? En 2025, une étude du Harvard Kennedy School Misinformation Review a révélé que la réponse est plus complexe qu'il n'y paraît. Le précédent, lui, est bel et bien présent.
À Taïwan, en janvier 2024, des audios truqués prêtant à Lai Ching-te des propos compromettants ont circulé à la veille de la présidentielle, dans une campagne d’influence que le Microsoft Threat Analysis Center attribue à des acteurs liés à Pékin. En Inde, lors des élections générales de la même année, ce sont les partis eux-mêmes qui ont diffusé des contenus créés par l'IA, jusqu'à faire revenir des leaders décédés. En tout, Recorded Future a repéré quatre-vingt-deux fraudes politiques visant des individus dans trente-huit pays entre juillet 2023 et juillet 2024. Le robocall Biden n'est qu'un exemple, bien documenté, d'un phénomène qui prend de l'ampleur à l'échelle mondiale.
L’écho doctrinal russe
Ces démocratisations civiles ne flottent pas non plus dans le vide. Elles emploient également des techniques artisanales pour reproduire les méthodes opérationnelles que VIGINUM, le service français de vigilance contre les intrusions numériques étrangères, et le Microsoft Threat Analysis Center étudient depuis un certain temps.
Prenons Storm-1516, dispositif d’influence russe rattaché au renseignement extérieur et à ses relais privés. Entre août 2023 et mars 2025, VIGINUM lui impute au moins soixante-dix-sept opérations, selon un rapport technique publié le 7 mai 2025. La méthode ne varie guère : on fabrique un faux, témoignage vidéo ou document, on le lâche via des comptes jetables, on le blanchit en le faisant reprendre par des sites de presse tiers jugés crédibles, puis on laisse des relais d’influence occidentaux faire le reste. Le tout réglé sur les fenêtres de vulnérabilité électorale, des européennes de juin 2024 aux fédérales allemandes de février 2025, en passant par la présidentielle américaine. Le MTAC a d’ailleurs noté que ces mêmes acteurs ont basculé du tandem Biden-Harris vers le ticket Harris-Walz dès que Biden s’est retiré.
Matriochka, repérée par VIGINUM le 10 juin 2024, joue une partition inverse. Elle ne court pas après l’audience : elle harcèle les médias et les cellules de fact-checking sur X pour les pousser à enquêter sur de faux contenus, et finit par saturer leurs ressources. Plus de cinq cents comptes ciblés dans une soixantaine de pays, plus de quatre-vingt-dix manœuvres successives. L’objectif n’est pas de convaincre, mais d’épuiser l’adversaire.
Storm-1679, enfin, s'est employé pendant les Jeux de Paris 2024 à diffuser de fausses alertes d'attentats et de faux retraits de délégations, fabriqués par une IA. L’effet, juge le MTAC, est demeuré « limité ». Limité, mais pas nul.
Trois opérations, trois architectures, mais une même logique, exactement celle du robocall Biden : convertir un coût marginal en effet stratégique, en multipliant les écrans de dénégation. Entre l’officine de Kramer et les fermes russes, la différence n’est plus de nature. Elle est devenue affaire de budget.
La riposte américaine et ses angles morts
La riposte, il faut le reconnaître, ne s’est pas fait attendre. Dès le 6 février 2024, le procureur général du New Hampshire, John Formella, remonte la piste des opérateurs grâce à l’Industry Traceback Group, ce mécanisme créé en 2015 par l’USTelecom pour retrouver l’origine des appels frauduleux. Deux jours plus tard, la FCC tranche à l’unanimité : par un Declaratory Ruling, elle assimile les voix générées par IA aux voix « artificielles » visées par le Telephone Consumer Protection Act de 1991. La sanction suit, en septembre : six millions de dollars d’amende pour Kramer, un million versé par Lingo Telecom au titre d’une transaction.
Rapide, coordonnée, abondamment médiatisée, la réponse a fière allure. Elle dissimule pourtant trois fragilités qu’il serait imprudent de taire.
La première est juridique. Le 13 juin 2025, un jury du Belknap Superior Court acquitte purement et simplement Kramer des vingt-deux chefs d’accusation, onze pour suppression d’électeurs, onze pour usurpation de candidat. L’argument de la défense tenait en une phrase : la primaire du New Hampshire n’étant pas reconnue par le Comité national démocrate, le délit de suppression électorale ne pouvait s’appliquer. Autrement dit, une opération informationnelle devient défendable dès lors que l’élection visée est elle-même contestée. On mesure à quel point le droit pénal américain de l’ingérence reste, à ce stade, mal armé contre les attaques de basse intensité.
La deuxième fragilité est technique. Si Lingo Telecom a pu apposer la plus haute attestation STIR/SHAKEN, c’est que ce label ne résulte d’aucun calcul automatique : il dépend des procédures de vérification client de l’opérateur. Le standard déployé depuis 2020 pour contrer l’usurpation de numéros s’effondre donc dès qu’un maillon de la chaîne se contente d’un contrôle de façade.
La troisième est stratégique, et la plus insidieuse. Devant le jury, Kramer a soutenu qu’il avait voulu « alerter sur les dangers de l’IA ». L’argument est presque imparable : il transforme l’auteur d’une attaque en lanceur d’alerte. Or c’est exactement le déguisement qu’utilisent Storm-1516 et Matriochka depuis 2022. Le coup d’éclat citoyen est devenu un alibi opérationnel.
Le dividende du menteur, déjà encaissé
Sur le scrutin lui-même, l’effet est resté marginal : Biden a gagné, et aucune étude n’a mis en évidence de report de voix significatif. À l’échelle du super-cycle électoral mondial, le constat se généralise. Dans son rapport de novembre 2024, l’Alan Turing Institute conclut qu’aucun résultat n’a été modifié de manière mesurable par une opération d’IA générative. Réduire l’affaire à ce seul bilan comptable serait pourtant manquer l’essentiel, car l’effet recherché était ailleurs.
Ce que le robocall a véritablement produit, c’est ce que les juristes Robert Chesney et Danielle Citron appelaient dès 2018 le liar’s dividend, le dividende du menteur. À partir du moment où chacun sait qu’une voix peut être fabriquée pour un dollar, toute voix devient suspecte. La vidéo embarrassante ? « Sans doute un deepfake. » L’enregistrement compromettant ? « On ne peut plus rien croire. » Ce n’est plus la production du faux qui ronge le débat public, c’est la contestation du vrai. La parole authentique perd son statut de preuve.
On retrouve là, sans les moyens d’État, ce que la doctrine soviétique puis russe du réflexif contrôle poursuit depuis quarante ans : non pas faire croire à l’adversaire une chose fausse, mais le rendre incapable de démêler le vrai du faux, pour qu’il prenne de lui-même la décision qui sert l’attaquant. Alexander Babuta, qui dirige le Centre for Emerging Technology and Security de l’Alan Turing Institute, le résume sans emphase : « Le contenu malveillant lui-même et la peur de l’ingérence électorale peuvent également être destructeurs pour la démocratie ». Le cas Kramer le prouve : un homme seul, sans le moindre soutien étatique, peut désormais produire cet effet à coût quasi nul. Hany Farid, de l’université de Berkeley, le dit plus crûment encore : « Nous avons pleinement démocratisé une capacité jusqu’ici réservée aux acteurs étatiques et aux organisations sophistiquées. »
Pour conclure : la vérité comme infrastructure
Le robocall de Biden n'a pas altéré le résultat de la primaire du New Hampshire. Il a changé quelque chose de plus profond et de plus durable. Il a prouvé que la guerre de l’information avait cessé d’être le domaine réservé des États rivaux, des services secrets et des fermes à trolls. Elle se mène désormais depuis un téléphone, avec une carte bancaire, par un magicien de rue. Et, dans ses modes d’action, elle ne se distingue plus guère des opérations que VIGINUM range sous les noms de Storm-1516, Matriochka ou Doppelganger.
La conséquence stratégique se laisse deviner. La défense ne peut plus se contenter de l’attribution et de la dissuasion, ces deux questions du qui et du combien. Elle doit désormais penser en termes de traçabilité, de marquage et de résilience des publics visés : par où l’attaque a-t-elle transité, comment la signaler, et avec quel effet sur ceux qu’elle vise. L’AI Act européen et la loi française du 21 mai 2024 en esquissent les premiers contours, mais aucun texte ne suffira sans une coopération concrète entre fournisseurs de modèles, plateformes de diffusion et régulateurs télécoms. En visant Lingo Telecom autant que Kramer, la FCC l’a compris. La leçon dépasse largement les frontières américaines : elle vaut pour toute démocratie dont les chaînes d’authentification reposent encore sur la bonne foi des intermédiaires.
Car la vérité, dans cet écosystème, a cessé d’être une donnée acquise. Elle est devenue une infrastructure : on la construit, on l’entretient, on la défend. Et tandis que le coût de sa contestation s’effondre, celui de sa défense ne cesse de grimper. C’est cette asymétrie, plus que tel ou tel deepfake, qui dessinera le terrain des batailles de la décennie.
Younès Boubiad (MSIE 50 de l’Ecole de Guerre Economique)
