La guerre de l’information sur l’identité numérique : la conquête d’un marché en “datagold”

L'identité numérique ou quand l'écosystème marchand numérique attaque un marché embryonnaire sous l'étendard de l'intérêt général. Sur les 7,8 milliards d’individus vivant sur Terre, 4,8 milliards ont accès à Internet, soit plus de 60%.

Se connecter à internet, naviguer, rechercher, autant d’actions banales effectuées chaque jour nécessitant l’utilisation d’identifiants multiples, plus ou moins fournis en informations personnelles, et ce, afin d’accéder aux sites souhaités : sites marchands, réseaux sociaux, services publics…

Ces éléments d’identification représentent les identités numériques créées afin de donner une existence aux individus dans l’espace numérique. Chaque élément constitue une pièce du puzzle de l’identité numérique de ces individus, étant entendu que l’identité correspond à l’ensemble des données de fait et de droit qui permettent d’individualiser quelqu’un.

Néanmoins, l’existence de cette identité numérique, de valeur et de fiabilité équivalente à l’identité régalienne traditionnelle, détenue et définie telle que dans les registres d’état civil des administrations, n’est à ce jour ni une norme mondiale ni développée de manière uniformisée.

En vue d’une mise en œuvre plus globale de cette pratique, entreprises, ONG, associations professionnelles, institutions internationales, gouvernements, médias et fondations, s’activent chacun dans leur champ d’application et mettent en avant les avantages et bénéfices de la généralisation de l’identité numérique auprès de leurs cibles, ce, afin de créer une atmosphère propice et favorable à son acceptabilité et à son déploiement.

Une nécessité humanitaire et sécuritaire ?

Le marché est attaqué par un discours se voulant bienveillant et rassurant, apparemment dénué d’ambition économique.  Les arguments avancés sont humanitaires, sécuritaires et pratiques, l’identité numérique est, de fait, présentée comme positive, universelle et nécessaire.

Les porteurs de ce discours sont multiples, variés et endossent un rôle positif, en voici quelques-uns effectuant des approches directes ou indirectes (par le financement notamment) sur le sujet :

Thales, McKinsey, SITA, EY, Atos, PWC, OneSpan, NEC, La Poste, Idemia, Tata Trusts, ID2020, Bill and Melinda Gates Foundation, ID2020, Sovrin, Omidyar Network, ONU, Banque Mondiale, Commission Européenne, gouvernements (Inde, France, Sierra Leone, Sri Lanka, Nigeria, Estonie), Secure Identity Alliance, Cybercercle, Apolitical Group Limited, Luxtrust, AriadNext

Parmi ces acteurs, la voix dominante de l’ONU ouvre et pave le chemin de l’identité numérique en posant son déploiement comme une condition nécessaire à la réussite  du plan de développement durable qu’elle promeut et dont le jalon de réalisation est fixé à 2030.  La collecte massive de la data et la mise au point d’indicateurs chiffrés fiables sont présentées comme des ressources indispensables au projet mondial dont l’échéance proche impose une accélération du processus de mise en œuvre de l’identité numérique.

La participation dite inclusive des acteurs de la société auprès des institutions internationales telles que l’ONU, la Banque Mondiale ou la Commission Européenne laisse place à l’expression d’une somme d’intérêts particuliers convergents et donne lieu à un exercice d’influence dense auquel se livrent entreprises, ONG, fondations et associations professionnelles, malmenant la position dominante de la dimension régalienne de l’identité légale par l’appropriation et la gestion de ces informations par la sphère privée.

Nature de l’attaque informationnelle

Cette guerre informationnelle se caractérise par une attaque unilatérale et massive d’organisations parfois concurrentes mais ayant un intérêt commun, l’ouverture large de ce marché et de son sous-jacent ; l’identité numérique en elle-même existe déjà dans certains pays et ne constitue pas une nouveauté totale ; en revanche, le marché sous-jacent à l’identité numérique, l’exploitation de la data de qualité constitue un potentiel inédit pour des fins notamment commerciales.

Il y a fort à parier que la guerre informationnelle initiée et les rapports de force s’intensifieront autour des législations encadrant l’exploitation de la data recueillie sur chaque individu et « proprement » affectée à celui-ci dans un environnement de systèmes interopérables ainsi que sur les orientations fondamentales des pays à propos des parts de marché et des latitudes laissées au secteur privé.

D’ailleurs, pourquoi ne pas envisager un gouvernement commercialisant les data de ses administrés ? Imaginer aussi une société voulant s’implanter dans un marché BtoC, elle pourrait acheter de la data de qualité sur sa cible, bien se préparer et augmenter fortement ses probabilités de succès.

Entre régalien, social et économique

Google, ou encore Facebook, propose un service de consolidation des identités numériques à travers l’outil « Se connecter avec Google / Facebook … » et centralise ainsi de la data à propos de leurs utilisateurs, créant de fait une identité numérique par accumulation de data de navigation.

En France, la gestion de l’identité civile est une activité régalienne de l’Etat et celui-ci a décidé d’intégrer la dimension numérique à cette affaire au-delà des possibilités aujourd’hui à disposition telles que France Connect ou l’identité numérique de La Poste qui ne sont pour le moment que des agrégateurs d’identifiants numériques.

Le développement de l’identité numérique est une mine d’or informationnelle et économique puisque rien que sur le territoire français, ce marché est déjà estimé à 3 millions d’euros en 2023 et à plus de 250 millions d’euros à l’horizon 2030, soit un marché multiplié par plus de 80 en 7 ans.

Une perspective alléchante qui semble attiser les velléités d’acteurs privés dans l’appropriation du cycle de vie d’une identité (création, gestion, désactivation) et de son contenu.

En réaction, les Etats tentent de se positionner comme des décideurs incontournables en consultant leurs écosystèmes numériques nationaux afin de proposer des solutions « souveraines » d’identité numérique.

Fusion de l'être physique et numérique

La création d’une identité numérique normée, sécurisée et interopérable entre tous les acteurs, publics et privés, agissant dans l’environnement numérique dessine le potentiel économique d’un tel raccordement entre la data et l’individu la générant.

Une grande quantité de data est aujourd’hui collectée et donc déjà disponible, cependant, son exploitation est encore à un stade immature, son traitement essentiellement quantitatif et manquant de qualité. Un état qui pour autant ne cesse d’évoluer et de se perfectionner.

Cette passerelle unique et fiable qu’est l’identité numérique entre les sphères physique et numérique de l’individu, ouvre la voie à un traitement qualitatif de la data générée, créant ainsi une base de données propre, juste et individuelle. En conséquence, le ciblage, notamment commercial, des individus n’en sera que plus précis et de fait, redoutablement efficace.

L'absence de débat public

Ce fichage numérique généralisé à travers le déploiement de l’identité numérique ne fait cependant guère l’objet de débat public.

Seul fait notable, une votation populaire en mars 2021 déclenchée par la Suisse suite à un projet de loi brossant un cadre législatif au dispositif. Un référendum auquel la population helvète répondit non à 64%.

L'immatériel, relai de croissance et outil de puissance

Les arguments bienveillants et humanitaires présentés en faveur de l’identité numérique constituent une grille de lecture à laquelle pourraient se substituer la grille de l’appétit et de la nécessité économique.

Minés par une croissance molle interminable, les pays développés sont attirés par les sirènes de la captation et de l’exploitation des données numériques dont les GAFAM ont démontré, par leur fulgurant succès et développement depuis le début du XXIe siècle, la puissance et le fort potentiel économique. Le marché immatériel de la data impose ainsi davantage son caractère incontournable et nourrit les ambitions et les rivalités privées comme publiques.

Ces futures données qualitatives constitueront vraisemblablement une ressource économique en or de long terme pour toute organisation les contrôlant et ouvre une voie royale à l’économie prédictive. D’autant qu’à ce jour, la législation et l’éthique sur ce marché sont des notions encore peu préemptées, la RGPD, seule réglementation protectrice active, ne concerne que l’Union Européenne par exemple, 6% de la population mondiale.

Néanmoins, bien que le déploiement et l’adoption de l’identité numérique fassent consensus auprès des nombreux acteurs, les modalités de sa mise en œuvre, elles, ne font pas l’unanimité. Ces dernières apparaissent déjà comme les sujets d’un futur affrontement informationnel autour de plusieurs aspects tels que le caractère obligatoire de cette identité numérique, l’espace géographique auquel elle est rattachée, la position publique ou privée de l’entité fournissant ce service, le degré de sous-traitance… Autant d’enjeux constitutifs d’une guerre informationnelle émergente, dont les pousses sont désormais apparentes.

 

Thibault Tijras
Auditeur de la 37ème promotion MSIE