En mai 2019, la 72e Assemblée mondiale de la santé adopte la Classification internationale des maladies, 11e révision. Le texte inclut un chapitre 26 entièrement consacré à la médecine traditionnelle chinoise. Cinq ans plus tôt, la résolution 69/131 des Nations Unies, coparrainée par 175 États sur les 193 Etats membres, instituait la Journée internationale du yoga. Ces décisions sont passées presque inaperçues dans les chancelleries occidentales. Elles constituent pourtant l'aboutissement d'une décennie d'offensive informationnelle, conduite méthodiquement par la Chine et l'Inde. L'objectif : imposer leurs systèmes de médecine traditionnelle respectifs comme références sanitaires mondiales. L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en a constitué le terrain principal. L'effet final recherché est clair. Faire reconnaître, par les institutions internationales les plus légitimes, des pratiques thérapeutiques qui ouvrent des marchés colossaux, et qui renforcent, par effet domino, le poids politique de leurs promoteurs.
Deux camps, des adjuvants, une cible commune.
La confrontation oppose deux groupes d'acteurs clairement identifiables. D'un côté, le camp attaquant, constitué de deux États, de l'autre, un camp défenseur diffus et désorganisé.
Les deux États du camp attaquant n'agissent pas formellement ensemble. Pour autant, leurs stratégies produisent des effets convergents. La Chine s'appuie sur son Bureau national d'administration de la médecine et de la pharmacopée chinoises. Elle mobilise ses médias d'État (Xinhua, China Global Television Network, Global Times). Elle s'appuie aussi sur ses délégués dans les comités techniques de l'OMS et de l'Organisation internationale de normalisation. À cela s'ajoute un réseau dense d'instituts académiques financés à l'étranger. L'Inde déploie son ministère AYUSH, créé en novembre 2014, dédié à l'ayurveda, au yoga et aux médecines indiennes. Elle active sa diaspora, estimée à trente millions de personnes dans le monde. Ses grands groupes commerciaux (Dabur, Patanjali, Himalaya) sont présents dans plus de 120 pays.
En face, le camp défenseur est diffus et mal coordonné. Il regroupe les académies scientifiques européennes et nord-américaines. A ces dernières s’ajoutent les agences de régulation pharmaceutique, comme l'Agence européenne des médicaments (European Medicines evaluation Agency), et les institutions biomédicales. Aucune de ces structures ne dispose d'une doctrine adaptée. Aucune n'a les ressources pour répondre à une offensive de cette nature sur les terrains institutionnels internationaux.
Entre les deux camps, plusieurs adjuvants jouent en faveur du camp attaquant sans lui être formellement liés. Les influenceurs « santé et bien-être », omniprésents sur les plateformes numériques, creusent chaque jour un fossé de défiance envers la médecine conventionnelle. Les lobbies commerciaux des thérapies naturelles ont un intérêt mercantile direct à la reconnaissance institutionnelle de leurs produits.
2004-2011, la phase de test
Une mobilisation européenne en 2011 préfigure l'offensive informationnelle qui aura lieu lors de la décennie suivante. Au cœur de la bataille, un texte juridique : la directive 2004/24/CE sur les médicaments traditionnels à base de plantes. Adoptée à Bruxelles le 31 mars 2004, elle impose une procédure d'enregistrement spécifique aux préparations végétales. Condition centrale : démontrer un usage médicinal de trente ans, dont quinze dans l'Union européenne. La clause géographique exclut mécaniquement la plupart des préparations chinoises et ayurvédiques importées récemment. Au terme de la période transitoire, le 1er mai 2011, le verdict tombe. Selon The Lancet, aucun fabricant chinois n'a réussi à enregistrer le moindre produit dans l'Union européenne.
Le camp attaquant ne s'avoue pas vaincu. Une pétition virale, lancée par le Collectif pour la Défense de la Médecine Naturelle, recueille jusqu'à 1,2 million de signatures en un mois selon les chiffres de ses organisateurs. Elle dénonce une prétendue confiscation des médecines traditionnelles par les laboratoires pharmaceutiques. Le narratif est simple : « big pharma » contre « médecines naturelles ». L'opération s'appuie sur le travail préparatoire de l'Alliance for Natural Health. Ce lobby britannique, soupçonné d’être proche des industriels des compléments alimentaires, voit son narratif fidèlement repris dans la pétition. Ses liens avec le camp attaquant sont documentés. En mai 2010, les dirigeants de l'ANH visitent la Chine, sur invitation de la World Federation of Chinese Medicine Societies, organisation pékinoise. La même année, la Commission européenne cofinance le consortium GP-TCM, qui associe chercheurs chinois et européens autour de la médecine traditionnelle. Côté indien, la principale association ayurvédique européenne fait publier un avis juridique contre la directive. Signe que la pression publique a été suffisamment forte pour atteindre les institutions, la députée européenne Michèle Rivasi (Verts/ALE) a organisé un forum officiel au Parlement européen de Bruxelles le 21 juin 2011, retransmis en direct sur Internet, pour confronter les représentants de la Commission européenne, de l'EMA et de l'European Food Safety Authority aux critiques.
Pékin et New Delhi n'ont pas créé la mobilisation citoyenne européenne. Mais ils s'y sont greffés, l'ont amplifiée et lui ont fourni ses arguments. Le verrou réglementaire européen a tenu, malgré l'orage médiatique. Mais le camp attaquant en a tiré une leçon stratégique décisive. Faute de pouvoir forcer le marché européen par la voie pharmaceutique, il bascule vers les institutions internationales à partir de 2014. Le verrou réglementaire est contourné par le haut.
Pendant ce temps, l'infrastructure militante européenne ne désarme pas. La pétition de 2011 a permis à ses organisateurs de constituer un fichier de 500 000 adresses, devenu l'arme permanente des campagnes suivantes. L'Institut pour la Protection de la Santé Naturelle, créé dans la foulée à Bruxelles, le réactive sans relâche : Pétition contre le vaccin DTP en 2015, soutiens aux médecines alternatives pendant la pandémie, défense des compléments alimentaires. Une infrastructure militante européenne s'est ainsi constituée, prête à servir de relais aux narratifs construits depuis Pékin et New Delhi, sans coordination formelle.
L'épisode THMPD de 2011 était un test grandeur nature. Le camp défenseur l'a gagné techniquement mais a manqué le diagnostic stratégique. Aucune doctrine européenne d'opposition à l'offensive informationnelle des médecines traditionnelles n'a été élaborée entre 2011 et 2024.
Les arguments utilisés : entre caution scientifique et légitimité culturelle.
Le camp attaquant a mobilisé deux registres argumentatifs distincts, selon les phases de la confrontation.
Le premier registre est celui de la caution scientifique. En octobre 2015, la chercheuse chinoise Youyou Tu reçoit le prix Nobel de physiologie et médecine. Elle est récompensée pour la découverte d'un traitement antipaludéen. Les médias d'État chinois s'emparent immédiatement de l'événement. Le message diffusé est clair. Si un remède issu de la tradition millénaire obtient la plus haute reconnaissance scientifique mondiale, alors la médecine traditionnelle chinoise mérite intégration dans les référentiels médicaux internationaux.
L'argument est rhétoriquement efficace. Il est scientifiquement inexact. La molécule primée, l'artémisinine, a été isolée par des méthodes de chimie analytique moderne. Elle n'a rien de traditionnel dans sa fabrication. Or le raccourci circule sans réfutation symétrique dans les espaces numériques. Et prépare le terrain pour ce qui va suivre à l'Organisation Mondiale de la Santé.
L'Inde mobilise le même registre par d'autres voies. Le ministère AYUSH invoque les travaux menés sur des molécules issues de la pharmacopée ayurvédique. La curcumine, extraite du curcuma, fait l'objet de plus de 4 000 publications recensées sur PubMed. Le withanolide tiré de l'ashwagandha et le Bacopa monnieri font l'objet de citations comparables. Le glissement argumentatif est de même nature que dans le cas chinois. Les études concernées portent sur des molécules purifiées, dosées selon les protocoles pharmacologiques occidentaux. Elles ne valident en rien les principes théoriques de l'ayurveda. La caution accordée à la molécule isolée est rhétoriquement étendue à l'ensemble du système thérapeutique.
Le second registre est celui de la légitimité culturelle et universelle. Il est principalement utilisé par l'Inde. Narendra Modi, devant l'Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2014, déclare que le yoga représente un bien-être pour l'humanité entière. Il symbolise, selon lui, l'union du corps et de l'esprit. Le message positionne le yoga non comme une pratique nationale, mais comme un patrimoine commun à tous les peuples. Toute contestation devient politiquement délicate. 175 États ont voté pour la résolution. C'est le soutien le plus large jamais obtenu pour une résolution thématique à l'Assemblée générale.
La Chine déploie le même registre autour de l'acupuncture. En novembre 2010, l'Unesco inscrit l'acupuncture et la moxibustion sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel. Le discours officiel chinois la présente comme un héritage offert au monde, et non comme une technique propre à une aire culturelle. La même logique est reproduite avec le taijiquan (tai-chi), inscrit sur la même liste en décembre 2020. Le déplacement sémantique est identique à celui opéré par l'Inde. Une pratique nationale est transformée en patrimoine commun de l'humanité. Toute critique scientifique apparaît alors comme une offense culturelle.
Le camp défenseur a produit des contre-arguments, mais tardivement, et sans coordination. En 2019, les académies européennes de sciences et de médecine publient une déclaration commune. Le texte conteste l'inclusion de la médecine traditionnelle chinoise dans la Classification internationale des maladies. Le professeur Dan Larhammar, président du groupe d'experts, estime que cette inclusion fait courir des risques aux patients notamment en retardant des prises en charge médicales validées. La décision de l'Organisation mondiale de la santé n'en a pas été modifiée d'un iota.
Les vecteurs de propagation : un calendrier en quatre phases.
La confrontation se déploie selon un calendrier précis, en quatre phases successives.
La première phase s'ouvre en 2014 avec la mise en place des dispositifs institutionnels. Narendra Modi crée le ministère AYUSH en novembre 2014. La résolution sur la Journée internationale du yoga est adoptée le 11 décembre 2014, soutenue par 175 États. Le vecteur dominant est diplomatique : la mobilisation des réseaux bilatéraux indiens auprès des délégations à New York. Le vecteur médiatique et sociétal prend le relais dès le 21 juin 2015. La première Journée internationale du yoga est célébrée simultanément dans 180 pays, et couverte par les médias du monde entier. Du côté chinois, la même période est marquée par la promulgation de la Loi sur la médecine traditionnelle chinoise. Le texte est adopté le 25 décembre 2016 par le Comité permanent de l'Assemblée nationale populaire. Il entre en vigueur le 1er juillet 2017. Cette loi place la médecine traditionnelle chinoise sur un pied d'égalité juridique avec la médecine conventionnelle. Elle prépare l'exportation normative qui suivra à l'Organisation Mondiale de la Santé.
La deuxième phase, entre 2015 et 2019, est celle de la consolidation normative. La Chine conduit un travail de standardisation dans les comités techniques de l'OMS et de l'Organisation internationale de normalisation. Le prix Nobel de Youyou Tu en 2015 est immédiatement instrumentalisé par les médias d'État chinois. Le yoga est inscrit sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco en 2016. La Classification internationale des maladies, 11e révision, est publiée en version préliminaire en juin 2018.
La troisième phase est celle de l'aboutissement normatif. En mai 2019, la 72e Assemblée mondiale de la santé adopte la Classification internationale des maladies, 11e révision. Le texte inclut le chapitre 26 consacré à la médecine traditionnelle chinoise. La décision entre en vigueur le 1er janvier 2022. Les vecteurs utilisés sont exclusivement institutionnels : sessions de l'Assemblée mondiale de la santé, comités techniques, lobbying ciblé.
La quatrième phase couvre la période 2020-2025. La crise sanitaire du Covid-19 produit une inflation informationnelle massive sur les questions de santé. Elle amplifie mécaniquement la défiance envers les institutions médicales conventionnelles. L'Inde finance à hauteur de 250 millions de dollars le Centre mondial de la médecine traditionnelle de l'OMS, installé sur son sol. L'Institut national Morarji Desai est désigné Centre collaborateur officiel de l'Organisation mondiale de la santé. En janvier 2025, cette institution publie un rapport technique. Il propose de standardiser la formation au yoga à l'échelle mondiale, sur la base du protocole AYUSH.
La Chine déploie en parallèle ses propres dispositifs sanitaires durant la pandémie. Le gouvernement chinois recommande officiellement des préparations traditionnelles dans ses protocoles de prise en charge du Covid-19. La capsule Lianhua Qingwen, produite par Shijiazhuang Yiling Pharmaceutical, obtient une autorisation d'enregistrement dans vingt-deux pays et régions. Parmi eux, se trouvent le Canada, la Russie, Singapour et le Koweït. Le chiffre d'affaires du fabricant double au premier trimestre 2020. L'épisode illustre la conversion d'une crise sanitaire mondiale en opération de diplomatie sanitaire chinoise. Reste que certains marchés résistent. La capsule Lianhua Qingwen n'a obtenu aucune autorisation de mise sur le marché comme médicament dans l'Union européenne, ni aux États-Unis. L'Australie en a même officiellement banni la commercialisation, considérant qu'elle ne respectait pas les standards de la Therapeutic Goods Administration.
Une attaque sur trois échiquiers simultanés.
La confrontation se déploie sur trois terrains distincts, mobilisés de manière complémentaire.
Sur l'échiquier politique et institutionnel, l'Organisation mondiale de la santé et l'Organisation des Nations Unies constituent les cibles principales. L'inclusion de la médecine traditionnelle chinoise dans la Classification internationale des maladies lui confère une légitimité normative. Une légitimité opposable, désormais, aux systèmes de santé de 194 États. L'adoption de la résolution sur le yoga à l'Assemblée générale impose un événement annuel mondial. Son organisation repose sur les réseaux diplomatiques indiens. L'installation à Jamnagar du Centre mondial de la médecine traditionnelle confère à New Delhi une position de siège permanent dans la gouvernance mondiale. Sur cet échiquier, le camp attaquant occupe des positions d'acteur majeur. Le camp défenseur y est acteur moyen, en position réactive.
Sur l'échiquier économique, les conséquences sont directement mesurables. La médecine traditionnelle chinoise représente 40 % du marché pharmaceutique intérieur chinois. Les exportations de médicaments traditionnels vers l'Afrique dépassent 1,5 milliard de dollars annuels, en progression de 10 % par an. Seize mille médecins chinois exercent en Afrique subsaharienne. Des établissements de médecine traditionnelle chinoise ont ouvert à Barcelone, à Budapest et à Dubaï. Chaque reconnaissance normative obtenue à Genève se traduit directement en ouverture de marchés commerciaux. Du côté indien, les chiffres sont du même ordre de grandeur. Le marché mondial de l'ayurveda est évalué à 20,42 milliards de dollars en 2025 par le cabinet Grand View Research. La projection vise 85,83 milliards d'ici 2033. Le ministère indien revendique un chiffre près de deux fois supérieur pour son seul écosystème AYUSH, soit 43,4 milliards de dollars en 2023. Le périmètre inclut produits, services, tourisme médical et compléments alimentaires. L'écart entre ces deux mesures révèle moins une contradiction qu'une stratégie de communication politique de New Delhi. Les groupes Dabur, Patanjali et Himalaya distribuent leurs produits dans plus de cent vingt pays.
Sur l'échiquier sociétal, les deux puissances exploitent la défiance croissante des populations occidentales envers la médecine conventionnelle. Les réseaux sociaux constituent le vecteur principal. En France, 29 % des citoyens se déclaraient défavorables à la vaccination contre le Covid-19 en 2024, selon Santé publique France. Ce terreau préexiste aux stratégies chinoises et indiennes. Il en amplifie les effets. La diffusion populaire des pratiques ciblées renforce mécaniquement le mécanisme. Le taijiquan est pratiqué par plus de cent millions de personnes dans plus de cent cinquante pays selon Xinhua. Du côté indien, la Journée internationale du yoga 2023 mobilise 234,4 millions de participants répartis dans cent quatre-vingt-douze pays selon le ministère AYUSH. Ces communautés de pratiquants constituent autant de relais culturels favorables aux marques pays chinoise et indienne.
Qui a gagné cette guerre informationnelle ?
Le résultat de cette confrontation est asymétrique. Le camp attaquant a obtenu des succès structurels et durables sur l'échiquier institutionnel. La Classification internationale des maladies, 11e révision, est en vigueur. Les catégories diagnostiques chinoises s'imposent désormais aux systèmes de santé de 194 États. Le yoga est un standard mondial certifié par l'Organisation mondiale de la santé. Ces deux résultats constituent des changements de cadre normatif international, et non de simples victoires symboliques.
Par ailleurs, le verrou des réglementations, comme la directive 2004/24/CE, ont massivement été contournées par le bas avec d'autres voies. La requalification en « complément alimentaire » échappe entièrement au régime pharmaceutique. Par ailleurs, la vente directe par Internet, depuis Pékin ou Mumbai, ignore frontières et douanes.
Les conséquences économiques sont également observables. Les marchés commerciaux de la médecine traditionnelle chinoise et de l'ayurveda ont bénéficié directement de la légitimité institutionnelle conquise. Le marché mondial des médecines alternatives et complémentaires était évalué à 178,5 milliards de dollars en 2024. Il est projeté à 919,5 milliards d'ici 2034.
Le camp défenseur n'a remporté aucun succès comparable. La déclaration des académies scientifiques européennes contre la Classification internationale des maladies n'a rien changé. Aucune contre-offensive informationnelle coordonnée n'a été organisée sur aucun des trois échiquiers identifiés. Aucune doctrine n'a été élaborée pour contester les positions acquises dans les comités techniques de l'Organisation mondiale de la santé. Un vide stratégique manifeste.
La confrontation se poursuit. Elle se joue désormais dans la réglementation européenne des médecines complémentaires, dans les prochaines révisions des classifications internationales de maladies, et sur les plateformes numériques où se disputent chaque jour les représentations du soin. Le camp attaquant y dispose de positions acquises et de ressources mobilisées. Le camp défenseur y entre sans doctrine établie. La partie est mal engagée.
Antonino Mercuri
Auditeur de la 49ème promotion MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique EGE
