La CIA a financé entre 1950 et 1967, « l’expressionisme abstrait »[i], durant la guerre froide.
Ce mouvement artistique libertaire, avait été choisi pour diffuser le narratif américain dans les pays d’Europe. Le but était d’éviter l’adoption des modèles de société communistes dans le monde. Les États-Unis voulant rester, aux yeux des autres nations, le seul modèle idéologique viable à imiter.
La CIA (Central Intelligence Agency), sous l’impulsion de Washington, met en place le « Congress For Cultural Freedom », le 26 juin 1957 à Berlin-Ouest. Celui-ci va financer certains mouvements artistiques d’avant-garde dont l’un d’entre eux en particulier, l’expressionisme abstrait, se révélait particulièrement intéressant à promouvoir pour les valeurs qu’il incarnait. Les principaux protagonistes de ce courant, Jackson Pollock et Mark Rothko, étaient des artistes engagés. Ceux-ci mettaient en avant des valeurs de liberté et utilisaient des leviers comme l’émotion et l’introspection pour créer des œuvres inédites qui rompaient avec l’académisme ambiant. Cet esprit libertaire nouveau, convainquit alors, le « Congress For cultural Freedom » de financer ce mouvement artistique à travers le monde.
Confrontation idéologique dans le monde culturel
L’expressionisme abstrait va, bien malgré lui, garantir la prédominance des valeurs culturelles américaines en se diffusant à large échelle en Europe occidentale dans les années cinquante. Des expositions itinérantes comme le “Modern Art in the United States” (1955) en Europe (Paris, Zurich, Milan, par exemple) et « The New American Painting » à Londres à la Tate Gallery vont se voir financer sans contrepartie apparente. L’Europe communiste regarde d’un air suspicieux, ce poison se déverser dans les veines des pays voisins, dont la France. De fait, pour des pays dont les systèmes de valeur se sont construits autour de l’idéologie de Karl Marx[ii], il était alors dangereux de voir proliférer des idées aux antipodes des siennes. Le communisme, qui considérait que l’art était uniquement politique, idéologique, social et éducatif, constatait que « cet » art venu de l’Ouest, faisait l’apologie de l’individu centré sur ses propres désirs. Ce que dénonçaient, les Bolchéviks qui avaient contribué à la chute du Tsar (en 1917), en pointant du doigt les inégalités sociales issues des systèmes où la propriété de l’appareil de production, l’individualisme et la possession de biens généraient des inégalités.
Le recours aux opérations d’influence
De son côté, la doctrine offensive américaine dans le domaine culturel se traduit par la multiplication d’incursions en territoire ennemis, à coup de d’expositions, de couvertures de magazines, d’émissions, de galas, de reportages, d’affiches promouvant les nouveaux héros du pays, Jackson Pollock et Mark Rothko. Tout est bon pour faire passer la doctrine socialiste pour, ringarde, austère et contraire aux intérêts des pays qui voudraient se laisser convaincre. Washington craignant que d’autres pays adoptent les modèles de sociétés socialistes par contagion idéologique, a mis en place en plan aussi ingénieux que novateur pour cette époque. Faire la guerre par les idées plutôt que par les bombes. Le danger est trop grand. Le dollar doit être considéré comme supérieur aux autres monnaies et le capitalisme avec sa logique d’investissement, comme horizon indépassable d’un monde qui doute, en ce début de guerre froide.
Manipulations d’artistes en recherche de notoriété
Jackson Pollock, Mark Rothko, Lee Krasner, Willem de Kooning, Robert Motherwell, sont non seulement des artistes engagés … mais sans le savoir, des agents sous couverture au service des intérêts qui les dépassent. Ils agissent au nom de leurs idéaux libertaires, propulsés par une CIA à la manœuvre et un centre de décision à Washington, complaisant. L’un tire les ficelles, l’autre fait danser la marionnette. Les deux au rythme de l’intérêt supérieur de la nation … Américaine. Les expositions se multiplient, les tableaux circulent, les prix s’envolent aussi haut que la notoriété de ce nouveau mouvement artistique se développe. La colonisation des esprits se concrétise, les élites européennes sont subjuguées par tant d’audace et de panache[iii]. Cet art décontracté, libéré du poids de l’académisme, rencontre un nouveau public et conquiert l’ancien. Le piège se referme sur l’ancien monde socialiste, dont les certitudes s’effondrent. Jamais « art » n’aura été si subversif et jamais les œuvres classiques n’auront paru si fades et désuètes. Les cœurs chavirent aussi facilement que le centre de l’art passe de Paris à New-York. L’art devient « pouvoir ».
Contradictions dans la guerre de l’information américaine
L’Amérique, ses gratte-ciels, son dollar, ses films, sa nourriture, … et maintenant son art sont désormais considérés comme le modèle à suivre. La culture américaine s’assume désormais, affranchie des contraintes liées aux dettes de guerre (plan Marshall), mais par l’adhésion volontaire de la vieille Europe. Le collier se resserre autour d’une victime consentante, alors que le communisme panse ses plaies. Si tout semble aller pour le mieux, une inquiétude murit alors dans les esprits des agents de la CIA (). L’Amérique, qui mène une guerre de l’information sur des territoires lointains, doit faire face à des remous au sein de son propre pays. Le Maccartisme[iv] sévit, et l’administration fédérale doit garder le contrôle alors qu’une paranoïa anti-communiste la ronge de l’intérieur. Un retournement de situation n’est pas à exclure. D’autant que des artistes aussi engagés que Jackson Pollock, pourrait servir de combustible à une révolution, dont le gouvernement américain redoute les effets dévastateurs. C’est à cette époque que les scénarii pour sortir de cette crise, sont établis par les élites de Washington et la CIA pour juguler ce risque. L’un deux, prévoit même l’assassinat de Jackson Pollock, si celui-ci devenait trop incontrôlable, trop contestataire, … trop libre.
Le passage de la marginalité à la culture de masse
Vers 1962, le Pop Art, un nouveau mouvement artistique qui a gagné en maturité depuis son apparition en 1958, conquiert les cœurs. Moins complexe, moins introspectif, plus direct, plus visuel inspiré de la culture de masse, il est jugé beaucoup plus accessible. Il est porté par des artistes tels que Andy Warhol, Roy Lichtenstein, … des boites de soupe imprimées en série deviennent des œuvres d’art, des artistes de rue (Basquiat) deviennent des stars, des comics inspirent des peintures. Cela correspond à une explosion de la société de consommation aux Etats-Unis, où tout ce qui peut se vendre, s’achète. Des séries télévisées en passant par la publicité pour des marques de cigarettes, la vie bascule pour le citoyen américain qui devient un consommateur revendiqué. C’est la société moderne. L’expressionisme abstrait, comme tout jouet cassé, fini dans les poubelles du changement. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
La crise de confiance à la suite de la révélation de l’opération de la CIA
En 1967, Warren Hinckel[v], un journalisme de gauche, militant et fantasque, révèle les liens étroits qui unissent la CIA et l’Expressionnisme abstrait. Il est accompagné de Robert Scheer et Sol Stern. Ce scoop est annoncé dans la revue « Ramparts » dont il est le rédacteur en chef. Le New-York Times, relaie à son tour l’information. Le grand public est sous le choc. Ces journalistes démontrent comment la CIA, sous couvert de sociétés écran a financé des expositions d’art, des revues intellectuelles (Encounters), des conférences internationales (sur le thème de la modernité artistique et la liberté d’expression). L’Amérique est en état de choc et prend conscience du pouvoir de l’état profond, les intellectuels crient au scandale en sentant manipulés, l’opinion publique internationale est stupéfaite. Stephen Spender[vi] s’émeut d’avoir été associé à ces actes et démissionne de son poste à la revue « Encounter ». En France Raymond Aron[vii], grand défenseur du libéralisme, proche du CCF, estime son engagement intellectuel sali par ces révélations. Cette affaire génère une crise de confiance dans les institutions, surtout en Europe, particulièrement attachée à l’indépendance intellectuelle. Le monde prend alors conscience qu’une guerre froide idéologique, dont ils étaient les acteurs involontaires, s’est déroulée sous leurs yeux.
La pérennité d’une rente culturelle
L’Amérique, vit depuis cette époque sur une rente culturelle[viii] qui perdure jusqu’à aujourd’hui (2026). Ce résultat est issu d’une manipulation des services secrets, que le meilleur scénariste d’Hollywood, n’aurait pas renié. Faire croire à des esprits libres, qu’ils le sont que par leur propre volonté et non par le truchement d’intérêts partisans, est une leçon qu’il convient de ne pas oublier.
Dans le camp occidental, les Etats-Unis ont été les premiers à utiliser une guerre informationnelle de façon aussi offensive et intrusive. Aujourd’hui encore, les reliquats de cette domination culturelle se font sentir. Un artiste comme Jef Koons a pris le relais de Jackson Pollock dans la sphère culturelle. Soixante-seize ans plus tard, la philosophie de Koons, pourtant aux antipodes de celle de Pollock, sert les mêmes intérêts, obéissent aux mêmes règles immuables : servir ou mourir. La CIA n’a pas eu besoin de financer Koons comme elle l’a fait pour Pollock. Koons a simplement bénéficié de la colonisation des esprits initiée par les Etats-Unis d’Amérique et les différentes actions associées depuis la guerre froide. Il est un symbole parfait de ce que déteste le communisme dans l’art : la spéculation, l’hyper-commercialisation et la finance. L’Amérique a pris le contrôle du narratif artistique[ix], pour assoir sa domination sur le monde et gagner la bataille culturelle.
Jean-Pierre Céleste
Auditeur de la 50ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique
[v] https://www.sfgate.com/bayarea/article/Muckraking-SF-journalist-Warren-Hinckle-dies-at-77-9183780.php?utm_source=chatgpt.com
