La santé animale, angle mort de la guerre hybride

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Depuis 2022, un phénomène jusqu'alors marginal a changé de dimension : la circulation de médicaments vétérinaires falsifiés. Vaccins sous-dosés, antibiotiques contaminés, plateformes de vente éphémères, portés par des réseaux criminels transnationaux et amplifiés par des dynamiques informationnelles ciblées. Les opérations SHIELD d'Europol en ont documenté l'ampleur et la structuration. Au-delà du trafic, c'est la certification sanitaire des filières agricoles qui se trouve fragilisée. Une mécanique silencieuse, sans déclaration de guerre, mais aux effets économiques et stratégiques bien réels.

Tout commence par un message. Dans une boucle Telegram d'éleveurs, un témoignage : le vaccin officiel ne protégerait pas, l'ANMV et les laboratoires le sauraient. Suit un lien, un produit « équivalent » à 60 % du prix. L'éleveur, qui a connu la pénurie bien réelle de l'an passé, clique. Il achète. Il vaccine un cheptel qui ne sera pas protégé, et ne l'apprendra que plus tard, peut-être à l'export, quand un contrôle révélera des résidus. Aucune frontière n'aura été franchie, aucune signature laissée. C'est à cela que ressemble, au ras du sol, une opération hybride sur la santé animale.
Pourquoi la santé animale ? La réponse n'est pas accidentelle. Ce secteur cumule quatre propriétés qui en font un vecteur d'action hybride presque idéal et dont l'exploitation simultanée ne relève pas du hasard.

Un terrain choisi, pas subi

La santé animale est réglementairement fragmentée. Contrairement à la santé humaine, encadrée par l'Agence Européenne des Médicaments (EMA) et des agences nationales, le médicament vétérinaire relève du Règlement (UE) 2019/6, entré en vigueur le 28 janvier 2022, dont la transposition effective varie significativement entre États membres. L'étude de Pons-Hernandez, Wyatt et Hall (2023) le documente sans ambiguïté : les fabricants illicites sélectionnent précisément les pays présentant les asymétries législatives les plus exploitables. Ce n'est pas de la criminalité aveugle c'est de la criminalité cartographiée.
Le secteur vétérinaire occupe une place économique majeure tout en restant politiquement périphérique. Les filières bovine, porcine et équine pèsent lourd dans les balances commerciales européennes, sans bénéficier d'un niveau d'attention institutionnelle à proportion. Un incident sanitaire localisé ne déclenche pas d'alerte nationale. Ce décalage entre poids économique et visibilité politique crée précisément la fenêtre d'action que les dynamiques hybrides cherchent.
Cette vulnérabilité est renforcée par la sensibilité des mécanismes de certification. Les accords SPS (Sanitaire et Phytosanitaire) de l'OMC et les standards de l'OMSA reposent sur une logique de précaution : une non-conformité, voire une simple suspicion, peut suffire à suspendre un marché d'exportation. La certification sanitaire est à la fois un outil de protection et un point de fragilité structurelle.
Enfin, la communauté agricole présente des facteurs de réceptivité spécifiques aux dynamiques de désinformation. Isolement géographique, pression économique chronique, sentiment de distance avec les institutions, défiance envers certaines normes perçues comme imposées de l'extérieur. Ces réalités documentées forment un terrain particulièrement propice à l'exploitation informationnelle.

Des intérêts convergents d’acteurs distincts mais sans alliance

Trois catégories d'acteurs participent à cette dynamique. Aucune ne se coordonne formellement avec les autres mais leurs intérêts convergent, et leurs actions se renforcent mutuellement d'une façon qu'une réponse institutionnelle segmentée ne peut pas contenir. C'est précisément cette absence de coordination formelle qui rend le système difficile à attaquer.

Les réseaux criminels transnationaux constituent l'ossature visible

Leur logique est d'abord économique : le médicament vétérinaire falsifié n'est pas un objectif idéologique, c'est un marché. Europol le documente dans ses rapports SHIELD, le secteur pharmaceutique illicite attire des organisations qui y voient une diversification rentable, moins exposée aux peines encourues et aux priorités judiciaires que les trafics de stupéfiants ou d'armes. C'est une logique d'entrepreneur criminel rationnel, pas de militant politique. Ce détail analytique est décisif : on ne combat pas de la même façon un réseau motivé par le profit et un réseau motivé par une mission. État final recherché : le rendement maximal d'un marché illicite à faible risque pénal. Rien d'autre.
Leur force opérationnelle tient à trois propriétés documentées
D'abord la résilience par redondance : chaque site fermé est remplacé en quelques heures par des miroirs hébergés sous d'autres extensions. Ensuite l'anonymisation systématique : plus de 90 % des sites illicites enregistrent leurs noms de domaine via des services de confidentialité ou de proxy (NABP, 2022), rendant l'identification des opérateurs très difficile dans les délais judiciaires applicables. 
Enfin l'organisation en franchise décentralisée. Une infrastructure centrale gère les paiements, la logistique et les gabarits de sites, tandis que des affiliés opèrent les vitrines et encaissent une commission. Ils fonctionnent comme un réseau de distribution légal, mais sans aucune des contraintes réglementaires qui s'y attachent.
Les chiffres des opérations coordonnées révèlent la limite du modèle répressif. SHIELD IV a saisi 64 millions d'euros de produits illicites et démantelé 52 groupes criminels en 2023. Les réseaux ont continué à fonctionner. Fermer un site nécessite des semaines de procédure internationale. En ouvrir un nouveau prend quelques heures. Ce n'est pas un échec des autorités : c'est une asymétrie structurelle.

Le deuxième acteur n'est pas un trafiquant : c'est un État qui laisse faire 

Sa contribution n'est pas un acte mais une abstention : ne pas empêcher. Cette tolérance fonctionnelle, documentée par les enquêtes SHIELD dans plusieurs juridictions d'Europe de l'Est et d'Asie centrale, crée des zones grises où les réseaux criminels opèrent avec une relative impunité, où les demandes de coopération judiciaire internationale restent sans réponse utile, et où les plateformes illicites trouvent des hébergements durables.
Ce que cette configuration produit stratégiquement tient en un mot : la deniabilité. 
Aucun document ne relie un État à une livraison de vaccins falsifiés. Mais l'environnement qu'il maintient rend cette livraison possible, rentable et difficile à démanteler. Mark Galeotti décrit ce mécanisme dans The Weaponisation of Everything (Yale University Press, 2022) comme l'une des formes les plus efficaces de la guerre hybride contemporaine : la criminalité organisée comme proxy d'État. État final recherché : une déstabilisation économique diffuse qu'aucun document ne pourra lui imputer.

Le troisième acteur passe pour un propagandiste

C'est d'abord un commerçant : l'animateur de boucles Telegram agricoles que motive le profit, non la conviction. Ils captent une audience, les éleveurs en colère et la monétisent en orientant vers des circuits parallèles dont ils tirent une commission. État final recherché : convertir une audience en colère en commissions, pas en convictions.
Leur infrastructure repose sur des messageries chiffrées comme Telegram, qui échappent largement au périmètre du Digital Services Act européen lequel ne s'applique pas aux messageries à usage personnel. Ces opérateurs ne partent pas d'un terrain vierge. Que le grief agricole soit déjà une cible d'influence étrangère est, lui, documenté : l'opération Doppelganger, attribuée à des entités russes depuis sanctionnées par l'Union européenne, a diffusé pendant les manifestations d'agriculteurs de l'hiver 2023-2024 des centaines de publicités en français, 248 recensées par le DFRLab, attisant la colère paysanne et imputant aux importations ukrainiennes leurs difficultés. Le commerçant de la désinformation sanitaire n'a plus qu'à se brancher sur une colère déjà entretenue. Ces acteurs commencent à être mieux identifiés par des dispositifs comme Viginum mais leur vitesse de réapparition sous de nouveaux comptes reste structurellement supérieure aux capacités de détection.

Reste un dernier maillon, qui n'est pas un acteur de plus : c'est le seul à ne pas avoir choisi de jouer. Sans l'éleveur, le système ne fonctionne pas. Ni le trafic, ni la désinformation ne produisent leurs effets sans ce relais humain. Concrètement, il achète le produit « équivalent » vendu à moindre coût, le recommande dans sa boucle de pairs, et administre un vaccin qui ne protège pas. Et pourtant, sa participation n'est pas de la naïveté : c'est une réponse rationnelle à une situation réelle. La désinformation ne crée pas la frustration agricole de toutes pièces, elle s'y greffe. Les crises FCO et MHE ont entraîné des pénuries réelles de vaccins, des délais documentés, des pertes économiques concrètes. C'est sur ce substrat authentique que le récit alternatif prend racine et c'est précisément pourquoi il résiste au fact-checking : on ne peut pas démentir une pénurie qui a existé.

Les actions d’Europol

Les opérations coordonnées d'Europol n'isolent pas le segment vétérinaire ; elles donnent la mesure de l'écosystème pharmaceutique illicite dont il relève, médicaments falsifiés, dopants, compléments. SHIELD IV (avril-octobre 2023) : 64 millions d'euros de saisies, 12 millions de comprimés, 636 263 colis illicites, 52 groupes criminels identifiés, quatre laboratoires clandestins démantelés, 92 sites fermés. SHIELD VI (avril-novembre 2025) : 33 millions d'euros supplémentaires, 3 354 personnes poursuivies, 907 enquêtes ouvertes, 43 groupes criminels, cinq laboratoires, 66 sites fermés.

Pour le vétérinaire proprement dit, la donnée chiffrée reste rare ; la littérature académique en tient lieu. L'étude de Pons-Hernandez, Wyatt et Hall (Trends in Organized Crime, 2023) documente un marché illicite vétérinaire en ligne en expansion, qui glisse des médicaments pour animaux de compagnie vers ceux pour animaux d'élevage, la trajectoire même qu'épousent les pénuries FCO.

Les analyses de produits saisis révèlent des anomalies systématiques : sous-dosage massif du principe actif, présence de solvants industriels, contamination au plomb et au cadmium. Un animal traité avec ces produits n'est pas nécessairement condamné, il est vacciné sans être protégé. L'éleveur ne verra pas immédiatement le problème. 
L'architecture de distribution est conçue pour survivre aux opérations de démantèlement. Le modèle est celui d'une franchise criminelle décentralisée : une infrastructure centrale gère les paiements, la logistique et les gabarits de sites, tandis que des affiliés alimentent les vitrines et encaissent une commission. Si un site est fermé, l'infrastructure centrale n'est pas touchée. Europol a fermé 66 sites lors de SHIELD VI plusieurs miroirs avaient réapparu sous de nouvelles extensions dans les semaines suivantes. Le verrou structurel est documenté : la suspension d'un nom de domaine n'empêche pas le titulaire d'en déployer d'autres immédiatement. Fermer un site nécessite des semaines de procédure internationale. En ouvrir un nouveau prend quelques heures.

Un cas démonstratif d’intervention de la « Guardia Civil » espagnole

L'Opération Cabiano de la Guardia Civil, rendue publique le 19 décembre 2024, illustre avec précision comment ce type d'opération fonctionne sur un marché à haute valeur.
L'industrie équestre espagnole génère un chiffre d'affaires annuel de 5,3 milliards d'euros et emploie 61 000 personnes (Real Federación Hípica Espanola). Au cœur de ce dispositif, le cheval Pura Raza Espanola (PRE) constitue un actif d'exportation dont les prix dépassent couramment 20 000 à 25 000 euros par animal sur les marchés du Moyen-Orient et d'Asie. Chaque transaction repose sur trois documents : le passeport équin UELN, le certificat sanitaire d'exportation, et la certification de race délivrée par l'ANCCE (l'Association Nationale des Éleveurs de Pura Raza Espanola). 

Supprimer n'importe lequel de ces trois documents, c'est supprimer la valeur de l'animal.

Les inspecteurs du Service de Santé Animale de Murcie ont signalé à la Guardia Civil des irrégularités dans la documentation concernant le transport d'une centaine de chevaux depuis la Belgique jusqu'au port de Cartagena, d'où ils devaient être exportés vers la Libye et le Liban. 
Après vérification, les autorités belges dont les noms figuraient dans les documents ont formellement démenti tout lien avec ces exportations. Les certificats étaient entièrement falsifiés, la Belgique n'était pas partenaire de l'affaire, elle en était victime par usurpation documentaire.

La fragilisation opère sur trois niveaux simultanés. 

Sanitaire d'abord : un animal traité avec un médicament sous-dosé peut présenter des résidus indétectables à la vente mais révélés lors des contrôles du pays acheteur. Une seule détection suffit à suspendre les exportations d'un élevage entier. 
Documentaire ensuite : une falsification partielle du passeport UELN invalide rétroactivement toute la chaîne de certification en amont. 
Réputationnel enfin : le SICAB, salon international du PRE organisé à Séville chaque novembre, est le troisième événement économique de la ville et attire des acheteurs de plus de cinquante pays. Une crise de traçabilité, même localisée, atteint immédiatement cet écosystème.
L'objectif n'est pas de détruire le marché équin espagnol. L'objectif est d'y introduire suffisamment d'incertitude documentaire et sanitaire pour que les acheteurs étrangers, par précaution, se tournent vers d'autres origines. Le dommage est produit par le doute, pas par la destruction ce qui le rend non attribuable.

Décryptage des narratifs : un message par public

La diffusion des produits falsifiés n'est pas en elle-même une opération de guerre de l'information. Elle en est le déclencheur. Ce qui transforme un trafic criminel en opération hybride, c'est l'architecture narrative qui se greffe dessus capturant les effets sanitaires réels pour les convertir en défiance institutionnelle. Cette architecture n'est pas uniforme : elle adapte son message à chaque public avec une précision qui révèle une ingénierie, pas de la désinformation diffuse.
Le premier narratif vise l'éleveur, celui décrit en ouverture, documenté dans les groupes Telegram agricoles lors des crises FCO et MHE de 2023-2024.Sa force tient à ce qu'il s'appuie sur du réel. Les pénuries de vaccins FCO en 2023 ont été effectives, les délais documentés. La désinformation ne fabrique pas la frustration. Elle l'oriente.
Le narratif qui vise les acheteurs étrangers et les autorités vétérinaires des pays tiers ne nécessite pas de fausse information : il suffit d'amplifier des incidents réels, résidus illicites détectés à l'importation, irrégularités documentaires révélées lors d'inspections, pour en généraliser la portée perçue. C'est le narratif le plus dévastateur économiquement : une suspension d'exportations bovines, même temporaire, peut coûter plusieurs dizaines de millions d'euros par semaine à une filière nationale. Et contrairement aux deux premiers, il ne cible pas des individus, il cible des décisions institutionnelles prises sur la base du principe de précaution.

Les leviers d'influence activés

L'efficacité de l'opération ne tient pas à un levier unique mais à leur empilement. Pris isolément, chacun est banal. C'est leur combinaison qui fait système.
Les messageries chiffrées constituent le levier central de diffusion. Telegram revendique un milliard d'utilisateurs actifs mensuels en 2025. Sa faible modération, son architecture de canaux publics à abonnement libre et ses groupes privés en font l'infrastructure idéale pour diffuser des contenus échappant à la régulation du Digital Services Act, lequel ne s'applique pas aux messageries à usage personnel.
Le levier le plus puissant n'est pas technique. C'est l'amorçage sur un grief authentique. Un narratif greffé sur une pénurie qui a réellement eu lieu résiste au démenti : on ne dément pas un fait. C'est ce qui sépare cette opération d'une désinformation ordinaire, elle ne fabrique pas la colère, elle s'en sert.
La preuve sociale prolonge l'effet. La recommandation d'un pair dans une boucle Telegram prévaut sur l'alerte officielle de l'ANMV non parce que les éleveurs sont naïfs, mais parce que la confiance sociale d'une communauté de pairs génère une crédibilité que les institutions ne parviennent plus à produire.
La saturation, ensuite, supplée à la conviction. Les opérations d'influence pro-russes documentées en milieu francophone, Doppelganger, le réseau Portal Kombat (Viginum, 2024) reposent sur une diffusion automatisée massive, jusqu'à plusieurs milliers de contenus par jour. C'est le « firehose of falsehood » décrit par la RAND (Paul et Matthews, 2016) : non pas convaincre par la cohérence, mais épuiser par le volume. Rien n'établit que ces dispositifs précis aient visé le médicament vétérinaire ; ils en fournissent la capacité et le précédent. L'infrastructure existe, francophone et rodée.

Le maquillage de légitimité

Certains comptes et sites se présentent comme des sources d'information vétérinaire indépendantes, en reprenant les codes visuels des revues spécialisées et en mêlant contenus exacts et orientations vers des circuits parallèles. Ce recours à des profils d'apparence légitime est un levier classique documenté dans l'Opération Secondary Infektion (DFRLab / Graphika, juin 2020), qui a montré que des opérateurs fabriquaient de faux experts et de faux documents pour conférer de la crédibilité à leurs narratifs.
Reste le levier le plus prosaïque, et le plus négligé dans les analyses : le prix. Le narratif ne se contente pas d'instiller le doute, il offre une issue, un produit « équivalent » à 60 % du tarif officiel. C'est l'instant où l'adhésion devient transaction. La désinformation, ici, ne vit pas de la conviction : elle vit de la commande.
La guerre hybride a ceci de particulier qu'elle se lit toujours mieux rétrospectivement. Les phases ne sont pas déclarées, elles se reconstituent à partir des traces qu'elles laissent.
Ces dernières années les plateformes illicites se sont développées en capitalisant sur les pénuries liées au Covid-19. D'abord sur les médicaments humains, puis par extension progressive vers le vétérinaire. Les réseaux testent les vulnérabilités douanières européennes, cartographient les asymétries législatives entre États membres, et établissent les premières infrastructures de distribution fragmentée par petits colis. Aucune réponse institutionnelle coordonnée n'est déclenchée sur le segment vétérinaire. Le terrain est préparé en silence.

Les réseaux se professionnalisent

Des laboratoires clandestins sont identifiés en Italie (Saint-Marin), en Bulgarie et en Grèce lors des opérations SHIELD. La distribution se digitalise en franchise criminelle. Et surtout, les crises sanitaires réelles commencent à être systématiquement exploitées comme événements déclencheurs : la Fièvre Catarrhale Ovine, la Maladie Hémorragique Épizootique. Ce n'est plus seulement un trafic. C'est un trafic qui apprend à se nourrir du réel pour se rendre invisible.
L'Opération Cabiano (décembre 2024) révèle que la cible n'est plus seulement l'éleveur, c'est le système documentaire qui garantit la valeur des animaux sur les marchés internationaux. SHIELD VI (2025) identifie des pôles de production en Géorgie et Moldavie. Les narratifs se segmentent par public cible. Et une coïncidence commence à s'imposer aux analystes : les pics de diffusion de médicaments falsifiés tendent à coïncider avec les périodes de tension diplomatique entre l'UE et certains pays tiers. 
La menace n'est pas uniquement externe. Elle est structurée à l'intérieur même de l'espace européen et c'est précisément ce qui la rend difficile à contenir.
En Grèce, un réseau actif depuis 2019 importait des produits depuis la Turquie et la Pologne avant redistribution nationale. En Italie, un laboratoire clandestin opérant depuis Saint-Marin assurait la production et le conditionnement de substances illicites destinées au marché transalpin. 
SHIELD VI a vu la participation de la Géorgie et de la Moldavie, deux pays candidats à l'adhésion dont la présence dans l'opération révèle à la fois leur coopération croissante et leur rôle identifié dans les circuits de transit.
Un produit fabriqué à Saint-Marin, transité par la Pologne, vendu en ligne à un éleveur français n'a franchi aucune frontière extérieure à l'Union. La libre circulation des biens, pilier de l'intégration européenne, est ici retournée contre la sécurité du marché intérieur. Ce renversement n'est pas accidentel : la recherche publiée dans Trends in Organized Crime (2022) confirme que les réseaux sélectionnent délibérément les pays présentant les asymétries législatives les plus exploitables.

L'animal comme proxy stratégique

L'animal n'est pas la cible, il est le vecteur. Un cheptel sous-vacciné peut générer plusieurs effets simultanés : une perte économique directe pour l'éleveur, une fragilisation de la certification sanitaire de la filière, un point de départ pour des dynamiques informationnelles de délégitimation, et en cas de détection de résidus illicites à l'exportation une crise commerciale avec les partenaires. Ces effets convergent sans que l'opérateur n'apparaisse directement.
C'est ce qui confère à ce vecteur une efficacité particulière par rapport à d'autres formes d'action hybride plus visibles. Une cyberattaque contre une infrastructure critique déclenche une réponse institutionnelle immédiate. Une campagne de désinformation électorale active des mécanismes de détection désormais établis. Mais la diffusion de vaccins sous-dosés via des circuits criminels auprès d'éleveurs déjà en tension avec leurs institutions ne correspond à aucun dispositif de réponse pleinement calibré aujourd'hui.

Nommer ce qui se passe

La montée en puissance des médicaments vétérinaires falsifiés n'est pas une fraude sectorielle qui aurait accidentellement pris de l'ampleur. C'est l'expression d'une doctrine ; exploiter les angles morts réglementaires, les vulnérabilités psychosociales de communautés ciblées, et les mécanismes de certification internationale pour produire des effets de déstabilisation économique diffus et non attribuables.
Ce qui est en jeu dépasse la santé des animaux. C'est la confiance dans les institutions sanitaires, dans les systèmes de certification, dans les circuits d'approvisionnement qui se trouve fragilisée. Et quand cette confiance vacille, c'est toute la chaîne qui en paie le prix : les bêtes d'abord, les filières ensuite, les marchés enfin.
La raison pour laquelle ce terrain reste un angle mort est dû au fait que les architectures de réponse existantes (réglementaires, judiciaires, diplomatiques) ont été conçues pour des menaces visibles, attribuables et sectoriellement homogènes. 
La menace décrite ici est précisément l'inverse : diffuse, multi-acteurs, exploitant la frontière entre criminalité ordinaire et action stratégique, produisant ses effets dans l'intervalle de temps entre l'événement déclencheur et la réaction institutionnelle.
Face à cela, les réponses sectorielles, à savoir, plus de saisies, plus de fermetures de sites, plus d'alertes de l'ANMV sont nécessaires mais insuffisantes. 
La distinction qui importe n'est pas entre fraude et guerre hybride : ces catégories se recouvrent dans la pratique. Elle est entre une réponse calibrée pour les flux physiques et une réponse calibrée pour les systèmes de confiance. 
C'est de la seconde que l'Europe manque le plus cruellement.
La santé animale n'est pas la prochaine crise sanitaire. Elle est le révélateur d'une vulnérabilité architecturale dans la conception même des défenses hybrides européennes et c'est précisément pour cette raison qu'elle mérite d'être nommée pour ce qu'elle est.

Louise Hirbec
Auditrice de la 50ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique

 

Sources et documents de référence
[1] Europol. (13 février 2024). Fake medicines worth EUR 64 million off EU markets — Operation SHIELD IV. europol.europa.eu/media-press/newsroom/news/fake-medicines-worth-eur-64-million-eu-markets
[2] Europol. (26 février 2026). 3 354 individuals prosecuted — Operation SHIELD VI (EUR 33 million seized). europol.europa.eu/media-press/newsroom/news/3354-individuals-prosecuted-in-europol-coordinated-hit-against-pharmaceutical-crime-networks
[3] OLAF. (30 janvier 2025). SHIELD V: Over 3.4 million pills seized. anti-fraud.ec.europa.eu
[4] OLAF. (25 février 2026). SHIELD VI: Over 3.1 million pills seized. anti-fraud.ec.europa.eu
[5] Guardia Civil / SEPRONA. (19 décembre 2024). Operación Cabiano — caballos con documentación falsificada. diarioveterinario.com; cartagenadehoy.com
[6] Viginum / SGDSN. (12 février 2024). Portal Kombat — réseau structuré et coordonné de propagande pro-russe. sgdsn.gouv.fr/publications/portal-kombat-un-reseau-structure-et-coordonne-de-propagande-prorusse
[7] Graphika / DFRLab. (juin 2020). Operation Secondary Infektion. graphika.com/reports/secondary-infektion
[7 bis] Châtelet, V. & Osadchuk, R. / DFRLab. (12 mars 2024). Doppelganger targets Ukrainian and French audiences via Facebook ads — 248 publicités liant Ukraine et « agriculteurs ». dfrlab.org/2024/03/12/doppelganger-operation-targets-ukraine
[8] INTERPOL. (juin 2021). Operation Pangea XIV : 113 020 liens web retirés. interpol.int
[9] NABP. (2022). Disrupting Illegal Online Pharmacies: Lock-and-Suspend. nabp.pharmacy
[10] Food Safety News. (janvier 2020). Alleged criminal group sold potentially unfit to eat horse meat — SEPRONA/Europol, Barcelone. foodsafetynews.com
[11] Ministère espagnol de l'Intérieur. (29 janvier 2026). Campaña nacional Guardia Civil sector ganadero. interior.gob.es
[12] Règlement (UE) 2019/6 du Parlement européen et du Conseil relatif aux médicaments vétérinaires. EUR-Lex. CELEX 32019R0006. eur-lex.europa.eu/eli/reg/2019/6/oj
Littérature et rapports
[13] Galeotti, M. (2022). The Weaponisation of Everything: A Field Guide to the New Way of War. Yale University Press. ISBN 978-0300253443.
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[15] Paul, C. & Matthews, M. (2016). The Russian "Firehose of Falsehood" Propaganda Model: Why It Might Work and Options to Counter It. RAND Corporation, PE-198-OSD. doi:10.7249/PE198
[16] Pons-Hernandez, M., Wyatt, T. & Hall, A. (2023). Investigating the illicit market in veterinary medicines: An exploratory online study with pet owners in the United Kingdom. Trends in Organized Crime, 26(3), 308–328. doi:10.1007/s12117-022-09463-0 (accès libre : PMC9452861)
[17] Boyle, M. et al. (2018). Sowing the seeds of skepticism: Russian state news and anti-GMO sentiment. PLOS ONE. doi: 10.1371/journal.pone.0203823
[18] CEPA. (décembre 2025). The Hybrid Threat Imperative: Deterring Russia Before it is Too Late. cepa.org
[19] DGAP. (novembre 2025). European Security in the Era of Hybrid Warfare. dgap.