La tentative de contre encerclement cognitif de la Chine à propos de l’économie du climat

La Chine a la mauvaise réputation d’être un pays particulièrement pollué, notamment dans ses métropoles industrielles urbaines. Ce sujet est documenté de plusieurs décennies. Il est apparu avec la manière dont la Chine a développé son économie en privilégiant le rendement aux dépens du respect de l’environnement. Les critiques à l’international ont commencé à devenir un obstacle que la Chine devait lever pour ne pas être montré du doigt comme une des puissances qui polluait le plus la planète. Les autorités chinoises ont donc pris une série d’initiatives pour contrer un encerclement cognitif qui pouvait à terme gravement à son image.

Le prétexte des négociations sur le climat

En 2017, moins d’un an après son élection à la Maison Blanche, le président Donald Trump choisit de se retirer de l’Accord de Paris. Il justifie sa décision en arguant une dissymétrie des mesures au désavantage des Etats-Unis et au bénéfice des puissances émergentes dont l’Inde et la Chine.

Bien que non-contraignant et peu précis, l’Accord de Paris est la vitrine de ce que l’on entend aujourd’hui par « économie du climat ». Entré en vigueur en 2016, ratifié ou adopté par 196 états, son objectif principal est la limite du réchauffement climatique « à bien moins de 2°C d’ici 2100.

Pour atteindre ces objectifs, l’Accord entend fédérer des états à des niveaux de développement différents et projette de nombreux changements dans les modes de consommation et de production en quête de la neutralité carbone « Net Zero ».

Dans cette transition, Pékin et Washington font figure de frères ennemis, les plus grands émetteurs de CO2 au monde passés tous deux au rang de paria et de facilitateur. En 2009 lors de la COP 15, la Chine apparait comme le plus farouche réfractaire à un accord devant faire suite au protocole de Kyoto. Coté Washington, le président Barack Obama est quant à lui le premier président états-unien à assister à une COP et laisse entrevoir l’espoir d’une gouvernance des actions sur le climat par les Etats-Unis. Ces espoirs ne font pas long feu et c’est la Chine qui mène les négociations à la tête du groupe de pays émergents BRICS, aboutissant à un accord indigent.

En 2015 pourtant, à l’occasion de la COP 21 qui scellera l’Accord de Paris, le président chinois Xi Jinping qualifie le réchauffement de « défi planétaire » dont la résolution est un « impératif pour la Chine ». Se posant encore une fois en meneur des pays émergents, elle intime au Nicaragua de retirer une requête de dernière minute, évitant de peu la remise en négociation de l’accord. Peu de temps après cette COP 21, les Etats-Unis placent le président Donald Trump à la Maison Blanche. Et alors que la présence américaine avait été jugée fondamentale pour consolider l’Accord de Paris et que c’est notamment de son fait qu’il est non contraignant, Donald Trump choisit d’en sortir, laissant à la Chine une large marge de manœuvre pour prendre une place de choix dans la conduite des réflexions sur le climat.

Quel rôle la Chine veut-elle s’arroger dans cette économie du climat, elle qui est pourtant aujourd’hui le premier émetteur mondial de CO2 ?

Le rééquilibrage nécessaire de l’économie chinoise

En recomposition depuis les années 70, l’économie chinoises est le fruit d’une hybridation entre un système libéral ouvert aux IDE et une présence extrêmement forte de l’Etat. Cette dernière se traduit par une capacité économique largement occupée par les entreprises d’état qui jouent un rôle clé dans la stabilisation sociale et lui offrent une force de frappe à l’étranger par le biais d’investissements directs ou de la mise en place d’infrastructures, avec un souci minime de rentabilité.

Le secteur privé et les investissements directs vers la Chine ont de leur côté permis de soutenir sa croissance à partir des années 80. Dirigés en majorité vers les secteurs de l’immobilier et des biens de consommation, la Chine souhaite les réorienter vers les secteurs à forte valeur ajoutée de la technologie et du numérique.

La Chine a réussi jusqu’à aujourd’hui à maintenir sa croissance à grand renfort de dette et d’investissements, sans se préoccuper plus avant de la rentabilité : en 2016, la dette souveraine était estimée à 250% du PIB (55% selon les chiffres officiels). En conséquence de ces investissements massifs dans des secteurs restreints, la Chine se trouve en situation de surcapacité, en particulier dans les domaines de l’industrie lourde, aciérie et infrastructure.

Pour obtenir l’énergie nécessaire à cette croissance, la Chine s’est historiquement appuyée sur le charbon. En 2021, il représentait 54,6% du mix énergétique chinois, secondé par le pétrole à 19,4% dont elle est le premier importateur et consommateur mondial et le gaz naturel à 8,6%, trois énergies fossiles faisant de la Chine le premier émetteur mondial de CO2. Les énergies renouvelables comptaient pour 7,8% pour l’hydroélectrique et 7,3% pour les autres sources renouvelables. Pourtant, la part des énergies renouvelables produites par la Chine est de 26,7%, portés par l’hydroélectrique pour lequel elle occupe le premier rang mondial en puissance et en production. L’exploitation de ces énergies renouvelables est cependant un défi pour la Chine, en raison d’un déficit technologique sur les installations de lignes à haute tension, symptomatique de la différence entre la Chine côtière et la Chine intérieure. Elles sont néanmoins de plus en plus mises en valeur et font notamment l’objet de nombreux engagements dans le quatorzième plan quinquennal (2021/2025), comme enjeu de souveraineté énergétique et de stabilité sociale.

Depuis le douzième plan quinquennal (2011/2015), la Chine vise le rééquilibrage de son économie, sur quatre grands thèmes : industriel, technologique, énergétique et social, tournés à la fois vers les marchés domestiques et internationaux. A ces fins, de nombreux projets sont mis en place pour assurer lui assurer sa souveraineté, dont le bien connu Belt and Road Initiative. Le quatorzième plan quinquennal y adjoint enfin un nouveau thème, la préservation de l’environnement.

Le discours pro-climat de la Chine

C’est avec les Etats-Unis que la Chine amorce le tournant de ses déclarations en faveur du climat, prenant la forme d’un communiqué joint entre la Maison Blanche et Pékin le 11 novembre 2014. Le communiqué n’a pas de valeur juridique et donc nullement contraignant mais constitue une première pour la Chine : la reconnaissance de l’existence de limites à sa croissance.

A partir de ce communiqué, la Chine multiplie les prises de positions sur la scène internationale, se posant souvent en médiateur des négociations comme lors de la COP 21 évoquée précédemment.

En 2020, Xi Jinping annonce officiellement au cours de l’Assemblée Générale des Nations unies l’objectif Net Zero by 2060 promulgué dans le quatorzième plan quinquennal. Alors qu’on s’attendait à ce que la crise du CoViD19 soit la préoccupation principale de tous les chefs d’Etat, la Chine crée la surprise en saisissant l’opportunité laissée par les Etats-Unis de Donald Trump se retirant des Accords de Paris quelques mois auparavant.

En 2021 et pour la deuxième année consécutive, le président Xi Jinping inclue expressément la lutte contre le changement climatique dans les initiatives de contribution des Nations unies, déclarant vouloir arrêter la construction et le financement de nouvelles usines à charbon en dehors de Chine.

Elle rejoint les initiatives des Nations unies, notamment la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) auprès de laquelle elle dépose régulièrement ses feuilles de route, et les Principles for Responsibles Investments (PRI). Auprès de ces derniers, elle tient en mai 2022 une semaine complète de conférences dédiées au cheminement chinois vers le Net Zero où interviennent législateurs chinois et internationaux.

La position chinoise sur les enjeux climatiques et environnementaux est extrêmement ambitieuse, prévoyant des changements radicaux dans ses modes de production et de consommation. Ayant obtenu d’être traitée comme « pays émergent » par l’Accord de Paris, elle dispose donc d’une période de grâce avant la réduction de ses émissions de CO2. Considérant ceci, elle prévoit dans le quatorzième plan quinquennal et dans ses feuilles de route d’atteindre le pic de ses émissions en 2030 puis de devenir neutre en carbone en 2060, une réduction bien plus rapide que la plupart des Etats européens et autres pays développés.

Pourtant, la Chine n’a jamais voulu se présenter comme adepte du « développement durable », notion ancrée dans les valeurs occidentales, y préférant la mention de « société bas-carbone » où la préservation des écosystèmes est un moyen et non une fin. La vision chinoise de l’économie climatique n’est pas une société sobre mais un règlement des défis climatiques par les innovations technologiques, où les écosystèmes jouent un rôle de régulation des émissions de CO2. Cette position technologiste est la clé de voute de son treizième plan quinquennal et de son autonomie industrielle illustrée par le plan Made in China 2025 inauguré en 2015. Aujourd’hui, la Chine est le pays déposant le plus de brevets au monde : 920 000 en 2014 soit un tiers des brevets déposés dans le monde. Ce chiffre n’est pourtant guère plus qu’une vitrine. Sur le nombre colossal de brevets déposés par des entreprises chinoises, la majorité n’est déposée qu’en Chine. De plus, seuls 21% de ceux-ci sont des brevets d’innovation, le reste n’étant que des modifications de brevets existants. Enfin, 30% de ces brevets d’innovation sont déposés par des entreprises étrangères localisées en Chine. Le secteur privé chinois peine à investir dans la recherche fondamentale, en cause un accès difficile au crédit et à l’information et une absence de protection de la propriété intellectuelle, faisant retomber les capacités d’innovation chinoises sur les entreprises d’état et les transferts technologiques étrangers.

Syncrétisant tous les aspects de la transition écologique, la Chine considère la lutte contre le changement climatique comme nécessaire à sa stabilité sociale. La durabilité domestique fait partie des plans quinquennaux depuis le dixième (2001/2005) et le rééquilibrage de son économie constitue l’étape nécessaire à sa souveraineté énergétique et alimentaire et industrielle. Considérant l’importance de l’Etat dans l’économie chinoise, celui-ci cherche à conserver sa légitimité en fournissant un environnement sain à ses citoyens, en leur assurant un accès à l’électricité, une alimentation saine, un air respirable et un emploi. Ce dernier élément est crucial : la surcapacité de la Chine lui demande de réorienter ses flux financiers vers d’autres secteurs économiques (technologiques notamment) pour lui permettre de développer de nouveaux emplois et de nouvelles compétences à attribuer à la population chinoise.

Les enjeux de l’économie climatique

Aujourd’hui, la Chine a l’occasion de jouer sur les tableaux de la superpuissance et de la puissance émergent, lui permettant une continuité de ses politiques énergétiques avant de tendre vers le Net Zero. Tout à fait consciente de la nécessité de cette transition, elle en fait un enjeu de stabilité sociale et de souveraineté énergétique. Sa transition se fera donc selon ses termes et il ne s’agit pas pour les autres puissances de l’oublier.

Son entrée sur les domaines de négociation lui ouvre le terrain du lawfare dans les accords internationaux. On prendra en exemple la conférence de Glasgow en 2021 sur la sortie du charbon où la Chine obtient la modification de « phase out », soit élimination progressive en « phase down », soit diminution progressive. La vacance laissée par les Etats Unis pendant leur brève sortie de l’Accord de Paris lui a permis d’acquérir une légitimité, nourrie par ses ambitions en apparence plus importantes que la plupart des autres états. Leur retour dans l’accord n’est en revanche nullement un revers pour la Chine, réussissant à les tenir en retrait par un biais cynique en liant la lutte contre le changement climatique à d’autres luttes politiques comme les droits humains, à laquelle les Etats-Unis refusent de prendre part avec la Chine.

Ce cynisme vaut aussi dans ses relations avec Bruxelles : la Chine ne cherche plus de partenariat climatique. Usant de sa légitimité nouvellement acquise, elle entame le ralliement des autres puissances émergentes, faisant usage de la dette de ces états et en particulier des infrastructures du projet One Belt One Road comme porte d’entrée pour devenir leur fournisseur majeur d’énergie renouvelable. Cette menace pèse aussi sur l’Union Européenne dont la trajectoire Net Zero dépend énormément des chaines d’approvisionnement chinoises qui produisent la très grande majorité des composants nécessaires aux infrastructures éoliennes et photovoltaïques.

Au-delà d’une position écologiste de façade, la Chine recherche une suprématie technologique. Elle y est freinée par son manque de capacité d’innovation, raison pour laquelle elle cherche à forcer les transferts technologiques dans les entreprises étrangères implantées en Chine, sur lesquels l’Union Européenne a manqué de se mettre en danger par le Comprehensive Agreement Act, amorcé en 2013 et semblant échoué depuis 2021. Il s’agit maintenant de définir pour l’Union Européenne si elle souhaite une coopération ou une compétition avec la Chine, au risque de l’aliéner.

Le paradigme dans lequel la communauté internationale se trouve vis-à-vis de la Chine se compare aux pièges de Thucydide et de Kindleberger. Elle en joue aisément, endossant tour à tour les rôles de puissance émergente profitant du système mis en place avant elle et en utilisant ses mécanismes, et de la superpuissance sur laquelle les autres Etats reposent pour accomplir leur propre transition. La Chine a décidé de jouer selon ses termes et se lance dans une guerre normative ayant pour enjeu la considération du climat comme une fin ou un moyen.

Stanislas Kunicki
Auditeur de la 41ème promotion MSIE de l'EGE

 

Sources

Valérie Niquet, "La puissance chinoise en 100 questions", Editions Tallandier, 2017.

François Gemenne, "Du paria au leader, du leader au paria : les trajectoires croisées de la Chine et des Etats-Unis dans les négociations climatiques", IRIS éditions, 2018.

Roderick Kefferpütz, "It’s time for climate competition with China", MERICS, 21 janvier 2022

Alexander Brown, "Net-zero Europe risks a heavt dependence on China", MERICS, 31 octobre 2022.

Nis Grünberg, Barbara Pongratz, "Getting China to engage on climate change", MERICS, 09 décembre 2022.

Jiaman Li, Xiucheng Dong, Kangyin Dong, "2022 ER - Is China's green growth possible", Economic Research 35:1, 2022.

Scott Moore, "China’s New Climate Pledge: Is Geopolitical Competition Good for the Climate?", Lawfare blog, 04 octobre 2021.

Scott Moore, "Can China Escape the Innovation Trap?", Lawfare blog, 15 septembre 2022.

Léa Boudinet, Clémence Pèlegrin, "L’évolution de la position chinoise dans les COP et sur la scène géopolitique climatique mondiale", Green, septembre 2021.