L’accord Iran - Niger comme précédent d’un modèle de prédation révélateur d’un nouvel ordre géo-économique dans les États fragilisés
Le 26 juillet 2023, le coup d'État au Niger ouvre une brèche géopolitique majeure. Privée en quelques mois de ses appuis occidentaux, la junte réoriente son alignement stratégique vers l’Iran, la Russie et la Chine. Dans un contexte de fragilité extrême - crise économique, vide sécuritaire, isolement diplomatique - émerge alors un accord inédit : 300 tonnes de yellowcake nigérien échangées contre soutien militaire, reconnaissance politique et financement iranien. Ce troc “sécurité contre ressources” n’est pas une transaction bilatérale, mais un mécanisme de prédation économique révélateur d’une reconfiguration profonde des équilibres géo-économiques.
Le Niger devient ainsi le laboratoire sahélien d’une stratégie iranienne éprouvée au Levant : capturer un État fragilisé par intégration institutionnelle progressive, mêlant sécurité, économie et contrôle du narratif. Ce précédent ouvre parallèlement une brèche dangereuse dans le régime de non-prolifération, esquissant l’émergence d’un “marché gris nucléaire” où la matière fissile devient instrument de puissance pour des États cherchant à contourner les sanctions. Dès lors, une question centrale s’impose : comment l’accord Iran–Niger, fondé sur un troc asymétrique sécurité-ressources, s’impose-t-il comme un modèle de prédation transposable dans d’autres États fragilisés, tout en révélant la remise en cause des équilibres géo-économiques régionaux et internationaux ?
Le Niger post coup d’état, un terrain de jeu stratégique propice à la prédation
Le renversement de 2023 marque la bascule du rapport de force et l’ouverture d’une fenêtre géopolitique. Le 26 juillet 2023, le président Mohamed Bazoum est renversé par la garde présidentielle conduite par le général Abdourahamane Tiani. Ce putsch, huitième renversement de régime au Sahel en trois ans, bouleverse immédiatement les équilibres politiques et sécuritaires du Niger. Justifiant ce coup par devoir républicain et urgence de répondre aux aspirations démocratiques du peuple déçu par un gouvernement issu des urnes[i], l’installation du pouvoir kaki provoque surtout un basculement durable des rapports de force avec les partenaires occidentaux.
Dès septembre 2023, la junte met fin aux principaux accords militaires. Elle dénonce d’abord la coopération de défense avec la France, puis, le 16 mars 2024, elle abroge l’accord militaire de 2012 signé avec les États-Unis. Qualifiant ce dernier de “déséquilibré” et “imposé unilatéralement”, Niamey exigera le retrait des 1 100 militaires américains présents sur son sol. Ce départ entérine la fermeture de la base 201 d’Agadez, infrastructure stratégique pour les opérations de surveillance dans la bande sahélo-saharienne.
Cette double rupture supprime les deux principaux appuis de l’assistance sécuritaire occidentale au Niger, et ouvre une vacance que d’autres puissances concurrentes pourraient exploiter. La perspective d'accéder à un pays riche en uranium, en quête de nouveaux relais stratégiques, constitue une véritable aubaine pour l’Iran, la Russie et la Chine.
L’approche iranienne : architecture d’une stratégie hybride “sécurité contre ressources”
L’intérêt de Téhéran pour l’uranium nigérien ne date pas de 2023. Dès 2013, Mahmoud Ahmadinejad se rend à Niamey pour proposer une coopération économique dans un contexte où le gouvernement nigérien cherchait à réduire sa dépendance envers Areva (devenu Orano). À l’époque, Niamey nie toute discussion [au sujet de] ou transfert d’uranium vers l’Iran, mais l’épisode révèle : que l’Iran cherche depuis longtemps un accès direct à une ressource stratégique qu’il ne peut sécuriser pleinement sur son territoire ; le Niger reste ouvert à la diversification de ses partenariats. Ce socle ancien facilite la reprise des contacts une décennie plus tard.
Chronologie de l'offensive iranienne
La stratégie iranienne repose sur une pénétration progressive, multi-niveaux et encadrée pour éviter toute rupture brutale qui provoquerait une réaction internationale immédiate.
Alors que la France condamne immédiatement la junte, l'Iran consolide sa présence diplomatique par cinq visites officielles[ii] de haut niveau : ambassadeur (septembre), ministre des Affaires étrangères (octobre), vice-président (janvier).
Affirmant son appui “inconditionnel” à la junte, Téhéran ne se contente plus de soutenir mais se propose comme modèle opérationnel alternatif et disponible pour un régime sous embargo. Chaque trois à six mois, un nouveau jalon bilatéral consolide la relation. Au bout d’un an, il n’est plus question de contacts exploratoires, le Niger apparaît officiellement comme un partenaire aligné.
Entre avril et mai 2024, les services américains[iii] identifient des négociations confidentielles autour de 300 tonnes de yellowcake (concentré d’uranium), valorisées à 56 millions de dollars. Cette transaction, révélatrice par sa rapidité, expose l’Iran comme unique débouché crédible pour un Niger privé des circuits occidentaux. Le yellowcake, jadis inséré dans une chaîne de valeur internationale structurée, se transforme en monnaie d’échange bilatérale. Le délai - à peine dix mois après le putsch - montre que Téhéran a parfaitement saisi l’opportunité créée par l’embargo.
En parallèle[iv], l’Iran déploie son ancrage culturel par l’intermédiaire de l’Organisation de la culture et des relations islamiques, instrument historique de diffusion idéologique. Au Niger, cette structure alimente les narratifs anti-impérialistes de la junte et tisse des réseaux locaux durables.
Le volet sécuritaire[v] parachève l’ensemble. En mai 2025, le général Ahmad Rezaei Radan signe un mémorandum de coopération instaurant un comité conjoint d’experts chargé de la lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et le contrôle des frontières. Nous assistons à une intégration institutionnelle similaire aux modèles éprouvés en Syrie, en Irak ou au Yémen. Les conseillers iraniens s’insèrent au cœur des structures sécuritaires, fournissent technologies, renseignement et formation, tout en minimisant l’exposition internationale de Téhéran. En moins de dix-huit mois, l’Iran passe ainsi de partenaire diplomatique opportun à acteur structurel du dispositif de sécurité nigérien.
La comparaison temporelle avec les puissances occidentales est éclairante
Entre août 2023 et fin 2024, ni la CEDEAO, ni la France ne sont parvenus à définir une réponse cohérente au renversement de Bazoum. La France n’annonce l’adaptation de sa doctrine sahélienne qu’en janvier 2025 (suivi du RNS de juillet 2025), soit vingt mois après le putsch.
Ce décalage temporel critique permet à l'Iran d’occuper la vacance aujourd’hui laissée par les occidentaux.
En activant ces quatre niveaux simultanément, Téhéran met en place une dépendance multidimensionnelle. Le Niger ne peut rompre avec l’Iran sans perdre un marché d’exportation vital, un soutien sécuritaire remplaçant celui des États-Unis, une source de reconnaissance extérieure et un narratif idéologique qui légitime la junte auprès de sa base populaire. L’ensemble forme un verrou stratégique qui excède largement une coopération classique : il s’agit d’une captation progressive d’un État fragilisé, non par la force, mais par la maîtrise du temps, du récit et des institutions.
Les motivations stratégiques de Téhéran
Sa principale contrainte vient de son programme nucléaire. Avec plus de 400 kg cumulés d’uranium enrichi à 60% (selon l'Agence Internationale de l’Energie Atomique - AIEA), l’Iran s’approche du seuil militaire (90%), mais cette avancée repose sur un flux continu d’uranium naturel. Or ses réserves domestiques, bien que volumineuses, sont trop pauvres en teneur pour soutenir un enrichissement soutenu. Sous sanctions, extraire des milliers de tonnes de minerai pauvre pour quelques kilos exploitables n’est plus viable. L’uranium nigérien - à la fois plus riche et disponible en volumes élevés - a donc une valeur critique. Les 300 tonnes de yellowcake négociées assureraient plusieurs années de continuité, suffisamment pour prolonger la montée en capacité de Téhéran.
Le deuxième impératif est géopolitique. Pour l'Iran, le Moyen-Orient est saturé : rivalité avec l’Arabie saoudite, pression israélienne, présence militaire américaine hostile. L’Iran y atteint progressivement ses limites d’expansion. Le Niger, situé au croisement du Mali, du Burkina Faso et du Nigeria, offre une tête de pont idéale en Afrique. Sa centralité permet à l’Iran de se projeter sur un nouveau terrain, précédé par son allié historique russe. Ensemble, Moscou et Téhéran peuvent créer une zone d’influence coordonnée, allant du Sahel central jusqu’aux couloirs maritimes du golfe de Guinée.
Depuis 2018, l’Iran évolue dans un environnement de sanctions extrêmes : gel des avoirs, embargo sur les exportations pétrolières, isolement bancaire quasi-total. Téhéran a donc besoin de zones grises juridiques pour signer des accords informels, c’est-à-dire des États fragilisés et hors radar des mécanismes de conformité occidentaux. Le Niger, isolé, devient un sas extraterritorial. Téhéran peut y pratiquer le troc stratégique : drones, formation militaire et renseignement contre yellowcake. Le Niger devient alors une interface clandestine permettant à Téhéran de respirer économiquement malgré le régime de sanctions.
Depuis vingt ans, l’Iran applique un modèle reproductible dans les États fragilisés : soutien sécuritaire immédiat, insertion de conseillers, implantation économique, présence culturelle et contrôle informationnel. Ce schéma - appliqué au Liban, en Syrie via les milices chiites, en Irak via les Unités de mobilisation populaire, au Yémen - reposerait sur l’idée que seuls les États en crise accepteraient une intégration sécuritaire profonde, sans conditionnalité politique. Téhéran transpose donc son modèle, mais l’adapte avec non pas de proxy idéologique, mais un accord “gagnant-gagnant” entre forces d’un Sud global. Le Niger devient ainsi le premier laboratoire sahélien du modèle iranien d’expansion sous embargo.
Le rôle “facilitateur” de la Russie dans l’opération
L’accord Niger-Iran ne s’est pas noué en vase clos. La Russie agit en architecte discret, facilitant l’entrée iranienne tout en consolidant sa propre position au Sahel. Depuis quarante ans, Moscou et Téhéran maîtrisent l’art des coopérations parallèles, des “passe-passe” fonctionnels. L’arrivée d’Africa Corps en avril 2024 sécurise le régime, créant les conditions politiques favorables à la signature, en mai 2025, du protocole sécuritaire et uranium avec l’Iran. La Russie joue le rôle de validateur stratégique, dont la présence militaire offre à la junte la garantie qu’aucun renversement ne viendra perturber les accords sensibles sur les ressources.
Bien qu’aucune réunion tripartite formelle ne soit documentée, la synchronisation des séquences diplomatiques et l’enchaînement qui suit témoignent d'un parfait alignement entre leurs intérêts stratégiques respectifs. L’absence de rivalité apparente entre Moscou et Téhéran en est un autre indicateur.
À cette coordination opérationnelle s’ajoute une cohérence narrative. Russie et Iran alimentent les mêmes discours souverainistes et anti-occidentaux, attaquant la CEDEAO, dénonçant les “ingérences”, et exaltant la “libération du Sahel”.
Ainsi, La Russie verrouille l’avenir énergétique et sécuritaire à travers Rosatom et Africa Corps ; l’Iran capte la rente minérale, fournit les technologies militaires et installe son modèle d’intégration institutionnelle. Cette co-hégémonie reste toutefois fragile. Si les volumes d’uranium nigérien ne suffisent pas à répondre aux ambitions cumulées de Moscou et Téhéran, une compétition larvée pourrait émerger. La Russie investit massivement dans l’expansion de son nucléaire civil ; l’Iran, lui, dépend structurellement de l’uranium nigérien pour soutenir son enrichissement.
Le Niger échange ainsi autonomie contre stabilité immédiate, mais au prix d’une dépendance totale envers ses nouveaux parrains. Ce modèle, désormais éprouvé au Sahel, combine influence sécuritaire et économique, et s’impose comme une stratégie reproductible dans d’autres États fragiles de la région.
Le deal “sécurité contre uranium” : anatomie d’une prédation
L'opération s'inscrit dans une logique de prédation économique. Cette dynamique illustre l'idée que l'affrontement économique est souvent associé à une opportunité d'action pour le fort afin d'accroître sa puissance par rapport au faible.
Le prix affiché - environ 187 USD/kg - respecte les standards internationaux, mais il occulte un avantage colossal pour Téhéran. Sur les circuits parallèles nécessaires au contournement des sanctions, l’uranium coûte entre 350 et 450 USD/kg. En l’acquérant au prix spot via le Niger, l’Iran économise 50 à 80 millions de dollars, soit une décote considérable à obtenir autrement. Ce n’est pas un rabais commercial, c’est un gain stratégique rendu possible par la vulnérabilité nigérienne.
Les 300 tonnes ne représentent pas seulement une marchandise mais constituent un actif nucléaire. Converties, elles fourniraient assez d’uranium métal pour alimenter plusieurs dizaines de têtes nucléaires potentielles. Cette valeur optionnelle transforme un simple troc en transfert d’avantage militaire, disproportionné par rapport au prix payé. Cette approche de recherche de raccourcis visant à assimiler rapidement des moyens d'accroissement de puissance rappelle les stratégies de rattrapage technologique observées par la Chine, qui a cherché à combler son retard en captant le savoir-faire occidental[vi]. Dans ce contexte, l'Iran utilise l'économie pour obtenir un avantage de puissance par d'autres moyens.
La situation évoque également le processus analysé par Pierre Fayard concernant la pérennisation du rapport de force économique entre dominant et dominé[vii]. Au-delà du prix, le “package” sécuritaire scelle une dépendance durable. Les drones livrés exigeraient des pièces détachées, des mises à jour logicielles et des communications chiffrées exclusivement iraniennes : sans maintenance, le parc devient inutilisable en moins d’un an. Les instructeurs de l’IRGC s’insèreront dans les chaînes de formation et capteront les flux de renseignement, créant des canaux parallèles aux anciennes structures occidentales. Politiquement, le soutien iranien devient vital pour la junte isolée : toute rupture réintroduirait un risque d’effondrement diplomatique et sécuritaire immédiat.
L’éviction “méthodique” d’Orano comme revers stratégique
L’éviction d’Orano résulte d’un étouffement graduel : entre mars 2024 et juin 2025, Niamey retire le permis d’Imouraren, prend le contrôle opérationnel de Somaïr malgré les 63,4 % d’Orano, puis nationalise l’entreprise au nom de la souveraineté.
Le CIRDI (Banque mondiale) reconnaît la violation des contrats, mais la junte ignore la sentence. À l’été 2025, les actifs sont immédiatement réalloués : 300 tonnes pour l’Iran, négociations avec Rosatom, intérêt chinois pour Imouraren. En quinze mois, Orano passe d’acteur historique à opérateur évincé sans recours effectif, illustrant un lawfare inversé où la souveraineté territoriale et les alliances priment désormais sur les arbitrages internationaux. Cet évènement illustre parfaitement l'adage rappelé par Olivier de Maison Rouge (citant Maurice Barrès) : “Où manque la force, le droit disparaît ; où apparaît la force, le droit commence de rayonner”[viii].
L'éviction d'Orano repose sur une construction discursive sophistiquée transformant la gestion de l'uranium en enjeu identitaire. Ce narratif, puissant et mobilisateur, fonctionne comme arme de guerre économique car il justifie les ruptures contractuelles, neutralise les critiques internationales et légitime de nouveaux partenariats (Nicolas Moinet). Derrière ce discours, les véritables bénéficiaires ne sont ni l'État nigérien ni sa population, mais les puissances étrangères comblant le vide.
L’accusation de la France d'avoir “pillé les ressources nigériennes” depuis 60 ans via Orano ignore les redevances, taxes, et emploi de plus de 2 500 Nigériens (si l’on compte le personnel de Somaïr, Cominak avant fermeture, Imouraren et les sous-traitants). Le grief concernant le refus d'Orano de transformer localement l'uranium masque une impossibilité technique : le Niger ne dispose ni des moyens ni de la demande intérieure pour autant investir dans une usine de conversion ou d’enrichissement. Dernièrement, le rejet de se plier aux mesures de la CIRDI dite “outil colonial” montre une vision du droit international comme instrument de domination occidentale - alors que le pays y a adhéré de son plein gré.
Désormais, l'uranium sera toujours exporté brut vers des partenaires n’exigeant ni transparence, ni bonne gouvernance. La junte affirme vouloir transformer localement l'uranium pour capturer la valeur ajoutée et mieux bâtir la filière nucléaire nationale. Mais cette promesse se heurte à des écueils techniques et économiques sur le terrain et aux besoins contraires de ses parrains (yellowcake brut pour Iran, enrichissement exclusif en Russie).
Le double discours de Niamey
Après chaque révélation, Niamey dément publiquement tout accord formel tout en reconnaissant implicitement des discussions avancées. Cette ambiguïté sert trois objectifs : flexibilité diplomatique (rassurer l'Occident en niant, dissimuler ses intentions comme le théorise Mr Harbulot), protection juridique (l’absence de document officiel complique l’action judiciaire), tests de réaction (chaque fuite agit comme ballon d'essai, en utilisant un processus similaire à la fenêtre d'Overton).
Cette tendance large est visible dans plusieurs États fragilisés. Le Mali a utilisé ce mécanisme pour marginaliser Barrick Gold au profit de la Russie, la Guinée a mobilisé le même narratif pour réviser ses contrats de bauxite au détriment de Rio Tinto et au bénéfice de la Chine. Le Niger reprend cette stratégie et l'adapte au secteur nucléaire, faisant du discours de souveraineté - bien que louable dans le fond, l’alibi d'une prédation orchestrée par puissances extérieures.
Les risques majeurs d’un marché gris nucléaire en expansion
L'uranium nigérien confère à l'Iran la pièce maîtresse qui complète son arsenal nucléaire - passant d'une capacité théorique à une force de dissuasion militaire opérationnelle. Ce basculement reconfigure immédiatement l'équilibre stratégique du Moyen-Orient.
Les répercussions seraient directes. L'Arabie saoudite activerait immédiatement l'option nucléaire pakistanaise, formalisant une dépendance stratégique jusqu'alors informelle. La Turquie envisagerait une nucléarisation propre, menaçant l'équilibre régional. L'Égypte exigerait une parité nucléaire, déstabilisant toute la zone. Israël, percevant une menace existentielle, pourrait initier des frappes préventives sur les installations iraniennes.
On assiste donc à un possible scénario de déstabilisation générale au Moyen-Orient où chaque acteur se nucléariserait pour rétablir l'équilibre. L'uranium nigérien ne modifie donc pas seulement la compétition sahélienne, il amorce une course nucléaire régionale aux conséquences potentiellement catastrophiques.
Menace terroriste régionale
Un voyage des mines d’Arlit aux ports du Golfe de Guinée, traversant le Burkina Faso, constitue un point critique de vulnérabilité extrême.
Près de 40% du Burkina Faso est contrôlé par des groupes djihadistes affiliés à AQMI et l'État islamique au Grand Sahara - organisations disposant d'armes lourdes, d'expertise en embuscades et de capacités de frappe confirmées contre des convois militaires. Un convoi d'uranium traversant cette zone représenterait une cible d'une valeur stratégique inédite. Même une capture partielle fournirait aux terroristes la matière pour fabriquer des “bombes sales” - dispositifs dispersant la matière radioactive pour contaminer des zones urbaines et les rendre inhabitables pendant des années. L'impact économique et social dépasserait largement les seuls dégâts radiologiques : panique massive, abandon urbain, coûts de nettoyage colossaux.
À Lomé (Togo), les États-Unis et l'UE exerceraient une pression pour bloquer ou inspecter la cargaison. En mer, Israël et les États-Unis pourraient intercepter le navire - comme ils l'ont déjà fait avec d'autres cargaisons stratégiques à destination de l'Iran.
En cas de capture terroriste, l'AIEA activerait ses protocoles d'urgence, le Conseil de sécurité convoquerait une résolution d'urgence, et il y aurait intervention militaire internationale pour récupérer la matière. Le Sahel deviendrait théâtre d'une "guerre nucléaire de basse intensité" mêlant opérations spéciales, surveillance satellite, frappes et menaces radiologiques transfrontalières.
Exploitation de la faille du système de l’AIEA
L’Iran exploite avec une précision remarquable la faille temporelle du système de non-prolifération. La transparence dépend de la bonne foi des États, les vérifications prennent des mois, et toute résolution du Conseil de sécurité peut être neutralisée par Moscou ou Pékin. Dans cet intervalle, l’uranium peut quitter le territoire, être livré voire converti avant même que les organes de contrôle ne réagissent.
L’AIEA, conçue pour un environnement de coopération volontaire, se retrouve impuissante face à un État soutenu par des parrains géopolitiques capables de bloquer toute sanction. Le précédent nigérien est potentiellement explosif : il démontre comment contourner le régime du TNP (Traité sur la Non-Prolifération) sans subir de conséquences immédiates, en combinant opacité, lenteur procédurale et protection diplomatique.
Si l’uranium nigérien atteint l’Iran sans réaction internationale, une brèche serait ouverte vers un “marché gris nucléaire”, où des États tiers deviendraient des relais discrets de contournement, redéfinissant les rapports de force de la gouvernance atomique mondiale.
L’accord Iran-Niger montre comment un troc asymétrique “sécurité-ressources” peut devenir un mécanisme de capture progressive d’un État fragilisé. Le Niger échange une part de sa souveraineté de facto contre une survie politique immédiate. À court terme, Téhéran remporte une victoire tactique décisive : accès sécurisé à l’uranium, implantation africaine durable, contournement des sanctions sans coût militaire.
À moyen terme, le Mali, le Burkina Faso et d’autres États sahéliens pourraient répliquer ce schéma avec Moscou et Pékin, installant une prédation multidimensionnelle standardisée où sécurité, ressources et reconnaissance s’échangent en dehors de toute conditionnalité. À long terme, ce précédent fragilise le régime de non-prolifération : comme le note Hannah Hollander, les opérations de zone grise “sont souvent intentionnellement dissimulées, ce qui rend difficile l'attribution de la responsabilité, et elles sont généralement juste en dessous du seuil justifiant une réponse militaire”. Le Niger et ses voisins deviennent alors des zones grises de puissance, servant de relais à des architectures géopolitiques qui ne reconnaissent plus les frontières ni les cadres normatifs.
Amélie Ségla ( MBA Stratégie et Intelligence Économique SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique)
Notes
[i] Par la « dégradation de la situation sécuritaire » et la « mauvaise gouvernance économique »
[iii]https://www.lemonde.fr/afrique/article/2024/05/10/l-uranium-du-niger-au-c-ur-de-negociations-clandestines-avec-l-iran_6232514_3212.html
[v]https://westafricaweekly.com/niger-and-iran-sign-security-cooperation-agreement-to-combat-transnational-threats/
[vi] Les cahiers de la guerre économique, comprendre la nouvelle guerre de l’information, numéro 7.
[vii] Marcel Detienne et Jean-Pierre Vernant, Les ruses de l'intelligence : La mètis des Grecs, Paris, Flammarion, collection Champs, 1993. Mention dans les cahiers de la guerre économique, mars 2020.
[viii] Cahier de la guerre économique. “La guerre économique systémique”. Première partie, mars 2020.
