Le cinéma dans la guerre de l’information autour des pesticides

L’objectif recherché[i] du film Goliath, sorti récemment en salle, semble assez évident : il s’agit d’influencer les spectateurs en les choquant afin qu’ils prennent conscience de cette problématique. A cet égard, le timing de sortie du film est pertinent puisque la question de l’utilisation des pesticides n’est pas abordée par les candidats à l’élection présidentielle.

Pour faire passer son message, le réalisateur reprend les codes du cinéma américain puisqu’il oppose Goliath (l’industrie des pesticides) à David (ceux qui s’y opposent). Son film reste cependant moins efficace que Dark Waters notamment parce que le réalisateur met grossièrement le doigt sur l’immoralité des lobbyistes en utilisant un duo “Good Cop /Bad Cop” avec un lobbyiste pris de regrets. Il souligne par ailleurs l’écart de richesse entre les protagonistes pour insister sur l’inégalité du rapport de force. Ce rapport de force joue bien évidemment en faveur du “faible” aux yeux du spectateur qui ressort donc de ce film avec une “haine” des lobbies.

Les stratégies de guerre de l’information

Intéressons-nous maintenant aux stratégies employées par les deux parties dans une logique de guerre de l’information.

Les stratégies et tactiques des défenseurs

Comme évoqué précédemment, les “défenseurs” sont dans une posture difficile puisqu’ils n’ont pas l'oreille des politiques et parce qu’ils n’ont pas les moyens financiers nécessaires pour faire valoir leur lutte. Leur objectif est donc de saisir la justice pour obtenir des changements. Reste que celle-ci est très lente et pas forcément favorable. Les défenseurs cherchent donc à mobiliser la population civile pour que celle-ci soutienne la lutte et qu’elle influence ensuite le pouvoir politique. C’est donc parce qu’ils sont prisonniers de ces réalités physiques que les défenseurs sont amenés à prendre des mesures subversives.

La première étape de cette lutte consiste à rassembler des preuves matérielles afin de mener des études scientifiques susceptibles de mettre en cause les pesticides. Les défenseurs comprennent cependant rapidement que cette tactique ne fonctionnera pas puisque les fonds manquent et parce que l’industrie des pesticides cultive le doute en ce qui concerne les recherches scientifiques.

Face à l’échec de cette première démarche, le réalisateur montre la radicalisation de certains militants. Voyant que les manifestations pacifiques n’ont guère d’effet, un noyau dur de militants entreprend des actions plus offensives et violentes. Dans cette démarche, la place de l’image est extrêmement importante et les défenseurs jouent là-dessus en filmant les charges policières sur les manifestants dans l’optique, encore une fois, de choquer les spectateurs.

La réelle offensive informationnelle vient toutefois de la capacité de ce noyau dur de manifestants à tourner des images permettant de démontrer les conflits d’intérêts qui lient les scientifiques et les lobbyistes. Ils s’attaquent ainsi à la légitimité de leur adversaire. Cette démarche constitue ainsi une réelle opération d’influence et de guerre psychologique qui permet d’instiller le doute dans l’esprit de la société civile et des lobbyistes ce qui mènera finalement à une fuite de documents.

Il convient enfin de souligner que toutes ces offensives informationnelles s’appuient sur des arguments moraux tels que le “déni de démocratie” pour justifier les actions des manifestants et le recours à la force physique.

Les stratégies et tactiques des lobbyistes

Bien conscient que cette violence pourrait jouer en défaveur des “défenseurs” aux yeux de l’opinion publique, le réalisateur ne leur laisse pas le monopole de la violence physique. La tactique des lobbyistes qui vise à discréditer l’avocat commence en effet par des embûches administratives (contrôle fiscal) et connaît, là encore, une gradation puisque l’avocat est victime d’intimidation et de harcèlement. Son amie est alors battue dans la rue pour lui faire passer un message.

Une autre des tactiques employées par les lobbyistes est de déplacer, habilement, les problèmes soulevés par les “défenseurs”. Ils arrivent ainsi à opposer aux revendications anti-pesticides la situation des agriculteurs français qui n’ont d’autre choix que celui d’utiliser des pesticides s’ils veulent continuer à survivre.

Au-delà de cette stratégie, les lobbyistes tournent leurs adversaires en ridicule et en font des caricatures dans l’optique de les faire passer pour des extrémistes et des parties inconscientes des réalités. Cette tactique leur permet de faire de “fausses concessions” qui ne les engagent pas réellement.

Il reste évident que la stratégie principale employée par les lobbyistes est de s’adresser directement aux décideurs politiques en utilisant des tactiques qui s’approchent parfois de la corruption. D’autres manœuvres tactiques sont évoquées dans le film telles que délayer le jour du vote et faire voter les mesures tardivement pour que l’opposition ne soit pas là au moment du vote.

Les contradictions

Il est enfin intéressant de constater que le réalisateur pointe la contradiction majeure mise en avant par le lobby des pesticides : il ne semble pas possible de nourrir la population mondiale sans améliorer artificiellement les rendements des cultures. Cette contradiction me semble d’autant plus d’actualité que la guerre en Ukraine pourrait avoir des conséquences lourdes en termes de nutrition à l’échelle mondiale car les exportations de céréales seront fortement impactées cette année[ii].

Cette contradiction soulève deux problèmes : un problème moral et un problème économique.

L'Europe est prisonnière d’une contradiction majeure : il est impossible d’avoir une agriculture raisonnée sans pénaliser le consommateur en termes de prix. L’Europe est en effet concurrencée par les prix et par des pays (Brésil et Australie en tête) qui sont nettement plus laxistes en termes d’utilisation de produits nocifs pour la santé ainsi que pour l’environnement…

 

Paul Margaron

Notes

[i] Dans ce long métrage, un lobbyiste qui travaille pour l’industrie des pesticides, cherche à obtenir le prolongement de la licence d’exploitation de la “tétrazine” qui n’est pas sans rappeler, à dessein, le glyphosate. Face à lui et pour empêcher ce renouvellement, Gilles Lellouche joue le rôle de l’avocat poursuivant la firme productrice de la “tétrazine” pour empoisonnement. 

[ii] « Envolée du prix du blé : « Avec la guerre en Ukraine, on est presque dans l’effroi » ». IRIS.