Le groupe Wagner, fer de lance des opérations russes d’influence en Afrique subsaharienne

Les premières traces du groupe Wagner apparaissent dans le sillage de la dissolution d’une société militaire privée, la Slavonic Corps Limited, dont la présence est documentée en Syrie en 2013, en appui aux forces de Bachar el-Asaad. Le groupe Wagner aurait été nommé d’après le nom de guerre de son chef militaire, Dmitri Outkine, ancien officier du GRU, dont on trouve la trace aux côtés de Vladimir Poutine en décembre 2016 dans une cérémonie en hommage aux héros de Syrie rendue au Kremlin.

Une nébuleuse sans existence officielle

Ces paramilitaires interviennent dans des zones d’intérêt russes, permettant à la Russie de bénéficier d’une présence locale, tout en lui offrant la possibilité de jouer la carte du « déni plausible ». Leur présence a ainsi notamment été attestée en Ukraine, théâtre fondateur pour le groupe, en Lybie, en Syrie, au Soudan, au Mozambique, en République Centre Africaine. Fin 2021, 15 pays intervenant dans la région sahélienne ont dénoncé le début de leur déploiement au Mali, ce que le gouvernement transitoire dément catégoriquement.

Pourtant, d’après l’article 348 du code pénal, le mercenariat est interdit en Russie. Cette ambiguïté conduit le groupe à opérer derrière une constellation de sociétés écrans mêlant sociétés russes et sociétés de droit local.

Evgueni Prigojine, le cuisinier devenu corsaire

Derrière ces sociétés écrans, on retrouve l’ombre d’un oligarque proche du Kremlin, Evgueni Prigojine. A la différence de nombre de ses homologues, il n’a pas fait fortune dans les secteurs de l’énergie et de la finance, mais dans celui de la restauration. Il ouvre notamment au début des années 1990 à Saint-Pétersbourg un restaurant fréquenté par l’élite locale, dont Vladimir Poutine, qui lui vaudra son surnom de « cuisinier de Poutine ». Par la suite, il emportera des contrats de restauration collective pour la fourniture des cantines scolaire, des hôpitaux et surtout de l’armée, avec son entreprise « Concord ».

En 2014, cette société apparait parmi les sources de financement d’une usine à troll découverte en 2013 et devenue célèbre pour ses campagnes d’influence lors des dernières élections américaines : l’Internet Research Agency, témoignant de l’implication d’Evgueni Prigojine dans les opérations russes en zone grise.

Il aurait pris la tête du groupe Wagner entre 2015 et 2016, et apparait notamment sur une vidéo diffusée par Novaïa Gazeta en 2018, assistant à des pourparlers à Moscou entre le ministre de la Défense Russe et le maréchal Khalifa Haftar, aux côtés duquel le groupe est très engagé. La présence d’un patron de groupe de restauration collective lors d’un tel sommet a de quoi interroger.

Cette pratique russe du recours à des combattants non étatiques pour limiter les coûts politiques et économiques n’est pas sans rappeler celle des corsaires porteurs de lettres de marque, autorisés à se nourrir sur la bête. Le groupe Wagner se finance ainsi en mêlant contrats de prestation directs avec ses Etats clients et exploitation des ressources locales : il a par exemple participé à la reprise en main pour le pouvoir syrien de champs pétrolifères puis, comme le montrent des contrats passés entre une des sociétés d’Evgueni Prigojine et le ministère syrien des ressources pétrolières, offert des prestations de sécurité pour ces sites en échange de 25% des dividendes. Ce modèle est aussi observé dans l’est de la Lybie, premier pays africain où la Russie a déployé sa paradiplomatie puis, à partir de 2017 au Soudan où Evgueni Prigojine va prendre possession de ressources minières en échange de leur protection.

Arrivée dans la zone d’influence française

L’entrée du groupe Wagner dans la zone d’influence française s’est faite de façon opportuniste, par la République Centrafricaine. Depuis 2013, le pays est soumis à un embargo sur les armes dont Bangui demandait la levée pour équiper son armée. En conséquence, alors que les différents groupes armés rebelles se fournissaient en armes (principalement au Darfour), et le gouvernement élu n’avait lui pas le droit de s’équiper. La France proposa à l’ONU une levée dérogatoire de l’embargo en 2016 : elle proposa dans un premier temps ses FAMAS, sans succès car trop chers, puis de céder un lot de kalachnikovs saisi dans le cadre des opérations antipiraterie conduites dans le golfe d’Aden. Cette proposition fut bloquée par la Russie au conseil de sécurité de l’ONU, au motif que des armes saisies ne pouvaient être livrées à un pays tiers. La Russie proposa alors une offre extrêmement avantageuse, acceptée par l’ONU, et du matériel commença être acheminé à partir de la fin 2017. En parallèle, l’ONU acceptait le déploiement de formateurs russes pour entrainer les forces armées centrafricaines, concomitamment à la fin de l’opération Sangaris. Au fil de l’arrivée de nouveaux recruteurs l’ambiguïté sur leur statut de militaires ou d’employés de Wagner est entretenue par Moscou.

Aujourd’hui, les deux sont présents, assurant à la fois des missions de formation, mais aussi de protection et de sécurisation de sites d’extractions minières dans un schéma « extraction des ressources - sécurité des sites de production » qui s’autoalimente. La société de sécurité Sewa Security Services, créée à Bangui et soupçonnée d’être une filiale du groupe Wagner, assure ainsi la protection de zones diamantifères – zones dans lesquelles une autre société derrière laquelle se trouverait Evegueni Prigojine, Lobaye invest, a obtenu des permis d’exploration minière. Il est à noter que c’est en enquêtant sur le sujet que trois journalistes russes du site d'information Dossier Center (propriété de l'opposant russe Mikhaïl Khodorkovski) ont été tués en juillet 2018, à 200 kilomètres au nord de Bangui.

Le Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations unies s’est par ailleurs alarmé fin mars 2021 des exactions imputables aux sociétés de la galaxie Wagner, citant des « exécutions sommaires massives, détentions arbitraires, torture pendant les interrogatoires, disparitions forcées, déplacements forcés de population civile, ciblage indiscriminé d'installations civiles, violations du droit à la santé et attaques croissantes contre les acteurs humanitaires. »

Le 13 décembre, l’Union Européenne sanctionnait de son côté le groupe Wagner pour avoir « recruté, formé et envoyé des agents militaires privés dans des zones de conflit du monde entier afin d’alimenter la violence, de piller les ressources naturelles et d’intimider les civils en violation du droit international, notamment du droit international des droits humains ». Parmi les cibles des sanctions se trouve Dmitri Outkine. Evgueni Prigojine avait quant à lui déjà été sanctionné en 2020 comme le rappelle le communiqué publié à cette occasion.

Vers un déploiement au Mali ?

Evoquée depuis plusieurs mois, l’hypothèse d’un déploiement du groupe Wagner au Mali semble s’être précisée au cours du mois de décembre. D’après Le Monde, un géologue lié au groupe Wagner serait arrivé au Mali avec pour mission de prospecter les mines d’or, principalement dans le sud du pays. Il aurait été rejoint par un juriste russe, directeur d’une société minière liée au groupe en République Centrafricaine, et tous deux travailleraient à approcher le conseiller juridique du ministère des mines, de l’énergie et de l’eau malien.

Le 23 décembre, les autorités françaises ont dénoncé dans un communiqué conjoint avec 14 Etats impliqués dans la région le « déploiement de mercenaires » au Mali. Motif de leur inquiétude : la mise en place rapide à proximité de l’aéroport de Bamako « d’installations de type militaire permettant l’accueil d’un nombre significatif de mercenaires » qui a fait l’objet « de transferts aériens impliquant des moyens des forces armées russes et a été supervisé localement par des opérateurs du Groupe Wagner ». Le gouvernement malien a de son côté apporté un démenti formel à ces accusations.

Evalué à environ 10 millions de dollars par mois, ce possible recours aux forces du groupe Wagner interroge quant aux motivations de la junte en place à Bamako, arrivée au pouvoir en 2020 à la suite d’un putsch. 1000 mercenaires aux moyens limités et auxquels la coalition internationale refusera d’apporter un appui ne seront à priori pas en mesure de faire face à la menace djihadiste au Nord Mali, comme l’échec du groupe Wagner au Mozambique tend à le prouver. En revanche, à un moment où la communauté internationale cherche à faire pression sur la junte et où tous les officiers de l’armée malienne ne seraient pas favorables à une extension de la période de transition, le recours à une force susceptible de protéger certaines hautes personnalités de l’Etat peut être attrayante. D’autant plus qu’elle ne demandera pas de comptes politiques et permettra d’afficher une forme d’indépendance face une présence française jugée parfois pesante.

La France dans une position délicate

A l’heure où Paris cherche à réorganiser son dispositif au Sahel, la possible arrivée du groupe Wagner met le gouvernement français dans l’embarras. La France ne menace désormais plus de se retirer directement du pays mais évoque un choix qui devra se faire sur la base de discussions avec des autorités élues et non avec la junte actuellement au pouvoir.

La France fait de plus face à une montée de ressentiment à son encontre dans la région, comme ont pu en témoigner les incidents survenus au Burkina Fasso. Tout d’abord, elle paie son passé d’ancienne puissance coloniale, notamment ravivé dans les esprits à l’heure du procès des assassins de Thomas Sankara. Ensuite, sa position politique est parfois difficilement lisible : si elle s’applique à se ranger derrière la position de la CEDEAO concernant le Mali, réclamant un retour à la stabilité par le biais d’élections démocratiques, elle soutient le régime militaire au pouvoir au Tchad, là encore au motif de la stabilité.

Illustration de ce ressentiment, la campagne de désinformation dont la France est victime, insinuant qu’elle armerait en sous-main les terroristes pour prolonger la guerre, afin de justifier le maintien de sa présence, témoigne de la frustration d’une partie de la population face à une dégradation de la situation sécuritaire que le déploiement de moyens importants ne parvient pas à enrayer. Derrière cette campagne, attribuée par Paris à la Turquie et à la Russie, apparait une nouvelle fois la galaxie Wagner.  

L’épée et la plume

En complément de ses capacités militaires, le groupe Wagner investit directement dans la guerre de l’information. Dans un rapport publié en juillet 2021 par l’IRSEM, Maxime Audinet décrypte l’influence informationnelle Russe en Afrique francophone et ouvre son analyse sur l’exemple d’un dessin animé projeté aux enfants de Bangui et mis en ligne sur YouTube. L’éléphant, présent sur les armoiries de la République Centrafricaine, y apparait comme laborieux et jouissant de récoltes abondantes. Attaqué par un clan de hyènes, il doit faire appel au Lion, qui lui aussi submergé doit appeler son ami, l’ours de la Taïga à son secours. Mû par un esprit d’entraide, l’ours venu « d’un grand pays du nord qui s’appelle la Russie » accourt et ensemble ils parviennent à vaincre les Hyènes qui, dans une version anglophone, se rassemblaient autour… des drapeaux français et américains. A la production de ce film, on retrouve créditée au générique la société Lobaye Invest, évoquée plus haut.

Autre production cinématographique du groupe Wagner, Turist, d’Andrey Batov (2021), raconte l’histoire d’instructeurs russes qui viennent prêter main forte, sans combattre, aux forces armées centrafricaines. Contraints par les évènements, ils finissent par intervenir en héros et sauvent les élections présidentielles qui auront lieu grâce à eux à la fin. Elément intéressant, ce film pousse le narratif suivant : sans les instructeurs russes, qui se retrouvent devant le fait accompli obligés de combattre face aux hordes de bandits venues du nord, le pays sombrerait dans le chaos. Or cette intervention directe n’est pas assumée dans le discours officiel Russe.

Les opérations d’influences russes « externalisées » pilotées par Evgueni Prigojine peuvent être classées en deux modes opératoires : l’action directe sur le paysage médiatique des pays ciblés, et la mise en place d’opérations de désinformations. Pour le premier, Lobaye Invest a ainsi financé une radio, principal média de masse en République Centrafricaine, Radio Lengo Sengo, à la ligne éditoriale très favorable à la présence russe et résolument anti-française. En plus de cette radio, l’entreprise finance des médias et des ONG aux discours similaires. Enfin, des médias et des journalistes centrafricains ont été approchés pour rédiger ou publier des contenus pro-russes ou anti-français contre rémunération.

Le recours systématique au dénigrement

En parallèle, et dans la tradition du « soft power » russe qui s’appuie plus sur le dénigrement des puissances concurrentes que sur sa propre valorisation, des entités liées à Evgueni Prigojine ont mis en place des opérations de désinformations ciblant spécifiquement l’Afrique subsaharienne. Ainsi, la société M Invest, qui servirait de couverture au groupe Wagner au Soudan à la manière de Lobaye Invest en République Centrafricaine, a mis en place une « stratégie de développement » visant à « renforcer l’influence informationnelle de la Fédération de Russie dans les pays africains » en développant notamment un « sentiment négatif vis-à-vis des États européens et des États-Unis ». Autre société parapluie utilisée par l’homme d’affaire pour conduire ses opérations d’influence en Afrique, l’Association pour la recherche libre et la coopération internationale (AFRIC) joue un rôle d’ingérence électorale et « entretient des liens étroits avec plusieurs sites panafricanistes africains, dont Radio Révolution panafricaine et Afrique Média, pour faire passer des messages pro-russes ou anti-français ».

Enfin, sur les réseaux sociaux, deux campagnes informationnelles à destination de l’Afrique en parties imputées à Evgueni Prigojine et à d’anciens collaborateurs de l’Internet Research Agency ont été rendues publiques par Facebook (parallèlement à la deuxième, une campagne d’influence attribuée à des « individus associés à l’armée française » a aussi été signalée par le réseau social). Les contenus publiés vantent la présence russe dans la région, portent sur la vie politique des pays ciblés, y compris en période électorale, et critiquent la politique extérieure de la France et sa présence en Afrique subsaharienne. Ce troisième axe se traduit notamment en République Centrafricaine sous la forme d’accusations de recolonisation, de diffusion de rumeurs de viols de jeunes filles par les soldats français ou de dénonciations de manipulation de la MINUSCA par la France.

Pour conclure, il est à noter qu’Evgueni Prigojine ne limite pas ses tentatives d’influences à l’Afrique et au Moyen-Orient puisqu’il a approché à partir de l’été dernier via sa Fondation pour combattre l’injustice plusieurs médias français et associations travaillant sur le thème des violences policières avec le message suivant : « Nous sommes préoccupés par l’augmentation de la violence et du racisme parmi les forces de l’ordre en France. (…) Nous sommes prêts à financer une compagne [sic] informationnelle sur le sujet de la violence policière. » Contacté par les journalistes du Monde, un représentant évoque le tarif d’une éventuelle collaboration et leur propose des articles pré-écrits, sur le modèle évoqué pour la Centrafrique. A l’approche de l’élection présidentielle de 2022 ces tentatives d’ingérences en zone grise invitent à la vigilance.

 

Adrien Le Gal

 

 

 

Pour aller plus loin, sur les opérations d’influence informationnelle russe en Afrique subsaharienne francophone : Maxime Audinet, Le Lion, l’Ours et les Hyènes : Acteurs, pratiques et récits de l’influence informationnelle russe en Afrique subsaharienne francophone, Étude 83, IRSEM, juillet 2021.