Le rapport de force économique américain contre la France et le Royaume-Uni durant la crise du Canal de Suez en 1956

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La crise du canal de Suez (juillet à décembre 1956) marque un tournant majeur dans l’histoire de l’après-guerre : non seulement pour ce qui concerne le déclin du rôle colonial de la France et du Royaume-Uni, mais aussi pour la montée en puissance de l’interventionnisme et de l’influence américaine dans le monde. Le conflit débute lorsque le président égyptien Gamal Abdel Nasser nationalise le Canal de Suez le 26 juillet 1956. (Office of the Historian) En réaction, le Royaume-Uni et la France, avec le concours de l’Israël, orchestrent une opération militaire afin de reprendre le contrôle du canal. Mais la donne change rapidement : les États-Unis décident de s’opposer à cette opération et ils emploient d’importants leviers économiques pour forcer Londres et Paris à se retirer. Ce ressort économique mérite d’être analysé de façon détaillée, car il éclaire bien comment, dans un contexte dintervention militaire extérieure dans un pays étranger, les mécanismes économiques et financiers peuvent devenir un instrument de pression décisif. 

 

Les enjeux autour de la nationalisation du Canal de Suez 

Le 26 juillet 1956, Nasser annonce la nationalisation du Canal de Suez, jusqu’alors majoritairement contrôlé par une compagnie à capitaux franco-britanniques. (Office of the Historian) Cette nationalisation s’inscrit dans la logique de l’ère de la décolonisation, mais également dans la stratégie de Nasser de se positionner comme leader du nationalisme arabe. Comme il est toujours, le canal est une artère stratégique : il est un raccourci crucial pour le transport du pétrole du Golfe vers les marchés européens. (CVCE). La France et le Royaume-Uni n’entendent pas perdre leur influence dans la région, ni renoncer à un avantage stratégique, commercial et symbolique. Le canal leur fournit un levier de puissance économique et géopolitique, mais l’Egypte désormais affranchie et souveraine met en péril cette position avantageuse hérité du XIXe siècle.

Le plan militaire franco-britannique contrariée par l'attitude de Washington

Face à cette nationalisation, la France et le Royaume-Uni trouvent un allié : Israël. Le plan secret dit “Protocole de Sèvres” (octobre 1956) prévoit qu'Israël attaque le Sinaï, et que Londres et Paris interviennent sous prétexte de protéger le canal et de “séparer les belligérants.” Le 29 octobre 1956, l’attaque israélienne est lancée, suivie quelques jours plus tard de l’envoi de troupes britanniques et françaises. . D’un point de vue purement militaire, l’opération est initialement un succès.

Les États-Unis d’Eisenhower adoptent d’emblée une position tranchée : l’intervention franco-britannique les inquiète pour plusieurs raisons. Premièrement, le risque d’une escalade militaire et d’une intervention soviétique est réel. Deuxièmement, les États-Unis entendent se poser comme le champion de la décolonisation et comme puissance alternative aux anciennes puissances coloniales européennes, l’intervention était donc mal reçue à Washington. 

Le Département d’État américain propose dès août 1956 la création d’une “Suez Canal Users’ Association” afin d’internationaliser la gestion du canal et de réduire la dépendance aux seuls intérêts franco-britanniques.  Mais les Européens n’adhèrent pas. Les États-Unis, voyant surgir une opération militaire non coordonnée avec eux, ils s’engagent alors dans une stratégie de pression beaucoup plus active.(Office of the Historian)

 

Instrument économique et financier américain

Le cœur de l’opposition américaine ne réside pas seulement dans les discours, mais aussi s'exprime par l’usage “d’armes économiques” : soutien financier conditionné, refus d’aide, menaces sur la monnaie du Royaume-Uni, embargo pétrolier, etc. Selon le think-tank du Council on Foreign Relations, “l’Amérique a agité son bâton financier” : Washingtonfait comprendre à son allié britannique que le Royaume-Uni ne recevra aucun soutien tant que ses troupes n’auront pas quitté l’Egypte. (CFR Education)

Pour l'amener à changer de position, la Grande-Bretagne fut sujette à une “attaque spéculative” contre la livre sterling. La Banque d’Angleterre dut puiser dans ses réserves en dollars. La demande britannique d’un prêt auprès du FMI fut bloquée ou retardée “à cause de l’opposition américaine.” (IMF) De plus, la reddition de Londres fut précipitée par la menace que les États-Unis vendent une partie de leurs titres en livres sterling, ce qui aurait pu provoquer un effondrement monétaire.

Enfin la France et le Royaume-Uni furent touchés par des interruptions d’approvisionnement énergétique : l’embargo pétrolier lancé notamment par l’Arabie saoudite, en solidarité avec l’Egypte, a pesé sur ces deux pays. (CVCE)

 

Les enjeux des Etats-Unis d'Amérique

Plusieurs facteurs expliquent cette posture très dure du pouvoir exécutif américain :

  • D’abord, les États-Unis ne voulaient pas être vus comme soutenant un retour au colonialisme européen. Fournir une aide sans conditions aurait miné leur image de défenseur de la liberté et de facteur de changement. (Office of the Historian)

  • Ensuite, sur le plan stratégique, Washington ne désirait pas que ses alliés européens agissent sans consultation et prennent des risques d’escalade vis-à-vis de l’URSS, ce qui aurait pu obliger les États-Unis à s’engager militairement. (nwc.ndu.edu)

  • Enfin, sur le plan économique, le Royaume-Uni et la France étaient en position de dépendance vis-à-vis du dollar américain, du système monétaire international (et de l’International Monetary Fund, organe sur lequel les États-Unis exercaient une forte influence). Le moment était opportun pour Washington d’utiliser ces dépendances comme levier politique. (CFR Education)

 

Impact de la pression américaine 

Le Royaume-Uni subit une forte hémorragie de ses réserves de change. Selon l’IMF, “tout ce que le Royaume-Uni affronta en 1956 était presque une attaque spéculative sur la devise.” (IMF) Globalement, le Royaume-Uni dut constater que sans le feu vert américain il ne pourrait pas poursuivre l’aventure militaire. Ce qui incita Londres à accepter une cessation des hostilités et à envisager un retrait.

Pour la France, la situation était différente. La France n’avait pas la même dépendance monétaire vis-à-vis du dollar que Londres. Elle bénéficiait d’une économie plus équilibrée, mais Paris ne pouvit pas pour autant poursuivre cette intervention militaire de manière autonome.

Quelques points clés :

  • Même si la France n’était pas dans la même fragilité monétaire que le Royaume-Uni, elle bénéficiait de l’engagement de sécurité américaine dans le cadre de l’OTAN et ne pouvait se permettre de s’isoler face à Washington.

  • De plus, la France était engagée dans la guerre d’Algérie, ce qui mobilisait des ressources importantes et fragilisait sa capacité à s'engager simultanément sur un autre front.

  • Le soutien américain à l’OTAN, la coopération nucléaire, la garantie américaine pour l’Europe de l’Ouest – tout cela créait une dépendance politique et stratégique qui pouvait se traduire en dépendance économique implicite.

 

Le retrait franco-britannique et l’effet de levier américain

La chronologie est la suivante : début novembre 1956, l’United Nations adopte une résolution de l’administration américaine demandant un cessez-le-feu et un retrait des forces. (cpbml.org.uk) Le 6 novembre, le Premier ministre britannique Anthony Eden annoce le cessez-le-feu. Le retrait français et britannique se déroule entre novembre et décembre 1956. 

Ce retrait est dû non seulement aux pressions diplomatiques exercées par Washington et à la montée des prortestations internationales orchestrées par l'URSS, mais aussi à l’effet cumulatif des pressions économiques : le blocage des crédits, la menace sur la livre sterling, la perturbation des approvisionnements pétroliers, le manque de soutien financier américain. Ce sont ces leviers qui ont permis aux États-Unis de dicter en pratique les conditions de l'arrêt de l'opération militaire franco-britannique. A tire d'exemple, rappelons que le Royaume-Uni ne pouvait plus avancer dans ses négociations de prêt auprès du FMI tant que le retrait de ses troupes du théa^tre d'opération égyptien n’était pas garanti. (IMF)

Pour la France, l’ajustement fut plus induit que volontaire. Même si Paris aurait pu essayer de tenir plus longtemps, l’accumulation des contraintes : financières, diplomatiques et stratégiques rendait la poursuite de l’intervention intenable. La France fut amenée à suivre la ligne américaine par manque d’alternative crédible.

 

Conséquences et enjeux à long terme

La crise de Suez marque une perte de prestige pour les anciennes puissances coloniales. La crise “a mis en évidence le statut de seconde zone du Royaume-Uni” parmi les grandes puissances. (Imperial War Museums) La France, même si elle est moins directement frappée monétairement, dut se faire à l'idée qu'elle n'avait plus les capacités suffisantes pour agir comme une puissance autonome.

Pour Washington, la crise de Suez est une réussite diplomatique et géopolitique. Elle lui permet de renforcer son leadership dans le monde occidental, de montrer que l’Amérique peut dicter les grandes orientations de la guerre froide, et d’affirmer son modèle d’influence indirecte, via les instruments économiques. Selon l’analyse du FMI, la crise est presque le “premier grand test” de ce qu’on appellera plus tard les crises financières internationales. (IMF)

L’Amérique a en quelque sorte substitué, aux anciennes interventions coloniales directes, une forme de “pouvoir de l’économie” : prêt conditionnel, menace monétaire, embargo, etc. Cette nouvelle forme de “géo-économie” deviendra un modèle pour les décennies suivantes. (CFR Education)

L’impact économique ne se limitait pas aux questions monétaires. Le canal de Suez était un passage clé pour le pétrole et le commerce européen. La fermeture ou l’interruption du trafic ainsi qu’un possible embargo pétrolier créaient une vulnérabilité réelle pour Londres et Paris. (CVCE) Ceci rendait leur position d’intervenants militaires encore plus fragile : non seulement politiquement isolés, mais économiquement exposés.

Un élément clé de cette crise est la tension entre l’agenda politique (défendre les intérêts, le prestige national, la souveraineté coloniale) et l’agenda économique (soutenir la monnaie, éviter un effondrement, garantir l’approvisionnement énergétique). Pour la France et le Royaume-Uni, cette tension devint insoluble. Le vainqueur, finalement, fut celui qui maîtrisait l’arme économique, en l’occurrence les États-Unis.

 

Les enseignements tirés de la crise de Suez inciteront quelques années plus tard Charles de Gaulle à chercher une  des espaces de manoeuvre diplomatique (troisième voie pour échapper à l'emprise des deux Blocs), militaire (retrait partiel de la France du commandement intégré de l'OTAN en 1966), économique (recherche de diminution de la dépendance énergétique dans le domaine pétrolier par la création d'Elf Aquitaine), monétaire (critique de la position dominante du dollar au sein du système monétaire international). 

Arjun Hundal
MBA Stratégie et Intelligence Économique SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique

Sources

Boughton, J. M., « Was Suez in 1956 the First Financial Crisis of the Twenty-First Century? », Finance & Development, IMF, Sept. 2001. (IMF)

“Monetary Policy: Economic Statecraft – The Suez Canal Crisis”, Council on Foreign Relations, 2019. (CFR Education)

“Decline, Sanctions, and the Suez Crisis, 1956-1957”, Fry, M. G., International History Review, 1993. (JSTOR)

“1956: Britain, France and the Suez Canal crisis”, CPBML, UK. (cpbml.org.uk)

“The Suez Crisis, 1956”, U.S. Department of State, Milestones 1953-1960. (Office of the Historian)

“Why Was the Suez Crisis So Important?”, Imperial War Museums. (Imperial War Museums)

“Background—Suez Developments”, CIA Freedom of Information Act. (Background—Suez Developments)

“Current Intelligence Bulletin 21 August 1956”, CIA Freedom of Information Act. (Current Intelligence Bulletin)

“Official Soviet Telephone Call”, CIA Freedom of Information Act. (Bulganin Message to Eden Via Telephone)

“The Likelihood of a British-French Resort to Military Action Against Egypt in the Suez Crisis”, CIA Freedom of Information Act. (Special National Intelligence Estimate Number 30-5-56)

“The Suez Crisis – A Test for the USSR’s Middle Eastern Policy”, CIA Freedom of Information Act. (Soviet Staff Study)