Le recentrage économique chinois et ses effets sur la France

La Chine se replie sur lui-même, dans une logique de montée en gamme et d'autosuffisance dans les secteurs stratégiques. Pour les entreprises étrangères, il devient de plus en plus complexe de faire des affaires en Chine. Si la Chine est devenue un partenaire scientifique incontournable, les risques d’intervention sont pointés du doigt. Le gouvernement français commence à renforcer les mécanismes de protection.

« Compte tenu de l’évolution des sciences, ne pas coopérer avec les Chinois serait une erreur. » Pour Paul Treguer, chercheur en océanographie à l’Université de Bretagne occidentale (UBO), la Chine est devenue un partenaire majeur. « Depuis l’an 2000, elle monte en force dans le domaine des sciences marines, avec un déploiement de moyens considérables, comme des navires scientifiques et des dispositifs satellitaires », souligne le fondateur de l’Institut universitaire européen de la mer (IUEM). Ce laboratoire de l’UBO, à Brest, compte trois partenaires chinois : l'Océan university of China, à Qingdao, l’université normale de la Chine de l’Est, à Shanghai, et le second institut d’océanographie, à Hangzhou.

Sans oublier des collaborations plus épisodiques avec un autre laboratoire à Xiamen. Celui-ci est même bien implanté à Brest, où il a ouvert en 2018 le laboratoire franco-chinois de microbiologie des grands fonds, le Microbsea, avec un partenaire français de longue date. « Quand on voit l’immensité de l’océan Pacifique et les besoins de la Chine, on comprend que l’étude des océans la concerne au premier plan », insiste Paul Treguer, rappelant les grands enjeux de la discipline : l’exploitation durable des ressources biologiques et des ressources minérales profondes, la régulation du climat. Des sujets de souveraineté et de concurrence. Mais pas de quoi suspecter une captation de savoirs, selon le chercheur. « Nous ne sommes pas naïfs, mais il n’y a rien de très sensible dans nos travaux. Nous avons d’excellentes raisons de collaborer, en matière d’échanges de données notamment. C’est du gagnant-gagnant. » Et si les doctorants chinois accueillis en France rapportent ensuite les techniques apprises ici, Paul Treguer rappelle que la France fait la même chose avec les États-Unis. C’est tout l’intérêt de l’internationalisation des établissements de recherche.

Le nationalisme gagne les secteurs de pointe

Même pour des groupes bien implantés, la concurrence s’est aiguisée depuis deux ans. Pour se passer des exportateurs européens et américains, la Chine ambitionne de favoriser l’émergence de 10 000 « little giants » dans les secteurs de pointe. « Les marques locales ont explosé. Elles ont trouvé leur légitimité. Le nationalisme est une réalité », considère Matthieu Rochette-Schneider, le directeur général de l’agence de création Centdegrés. Dans le sport, les groupes locaux Li Ning et Anta Sports ont fait tomber de leur piédestal l’américain Nike et l’allemand Adidas en quelques mois. Pour répondre à cette « China pride »,Pernod Ricard a ouvert en 2021 sa première distillerie de whisky, dans le Sichuan, avec l’intuition « qu’à court ou moyen terme, le whisky chinois allait émerger. Le groupe voulait se positionner en pionnier », raconte Yann Soenen, le vice-président marketing de Pernod. Bien vu : entre le début et la fin de la construction, six distilleries chinoises s’étaient lancées.

S’ajoute le risque d’être pris pour cible dans les conflits commerciaux en cours. Les entreprises lituaniennes en sont les dernières victimes, l’État balte ayant provoqué la fureur de Pékin après avoir annoncé la création à Vilnius d’un bureau de représentation de Taïwan et non de Tapei, alors que la Chine ne reconnaît pas le statut d’État à cette île. « Les entreprises sont prises en otage et peuvent tomber sous le coup de sanctions américaines ou chinoises », dénonce Jörg Wuttke le président de la Chambre de commerce européenne.  L’écosystème devient clairement de plus en plus complexe.

Bruxelles organise sa riposte

Face à la Chine, l’Europe a clairement changé de ton. Depuis 2019, la Commission considère Pékin comme un « rival systémique ». Pour se protéger des achats prédateurs de ses pépites technologiques, l’Union européenne s’est dotée d’un mécanisme de contrôle des investissements étrangers, qui a déjà débouché sur l’interdiction d’une opération, pas forcément liée à la Chine sur les 265 transactions notifiées pendant les six premiers mois de mise en œuvre. L’Europe a déployé fin 2021 « Global gateway », sa réponse aux routes de la soie qui doit consacrer 300 milliards d’euros au financement d’infrastructures dans les pays émergents. Et plus personne n’envisage de ratifier l’accord d’investissement avec la Chine, signé fin 2020 sous la pression de Berlin. La riposte doit encore se renforcer tous azimuts. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission, a promis une législation interdisant les importations de produits issus du travail forcé, qui vise sans le nommer la situation au Xinjiang. Les États membres doivent aussi examiner le projet de règlement visant à écarter du marché unique les entreprises subventionnées par des États étrangers et examinent un instrument anti-coercition, pour riposter aux sanctions économiques.  Les pressions exercées par Pékin sur la Lituanie testent la capacité des Européens à serrer les rangs. L’Union européenne a porté le cas devant l’OMC. « Mais les Européens devront aller plus loin, car ce n’est que le début »s’inquiète Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, qui plaide pour mutualiser le coût des sanctions entre Européens.

L'impressionnante longue marche spatiale

En quelques années, la Chine s’est imposée comme une puissance spatiale à part entière. Conscient des enjeux militaires et civils liés à l’espace, Pékin en a clairement fait une priorité. Notamment grâce à ses fusées Longue Marche, le pays a procédé en 2021 à 45 lancements pour des missions institutionnelles. C’est plus que les États-Unis (22),  la Russie (17) ou l’Europe (3).  La Chine est capable de tout réaliser ou presque : faire atterrir un rover à la surface de Mars ou de la Lune, envoyer des taïkonautes dans l’espace, construire la constellation de positionnement par satellite Beidu, concurrente du GPS américain... Et côté militaire, elle n’est pas en reste. Comme les États-Unis ou la Russie, Pékin a déjà procédé à un tir de démonstration de destruction d’un satellite. L’Agence spatiale chinoise vise aussi la Lune... comme la Nasa. Associée à son homologue russe, la China national space administration (CNSA) souhaite construire une station spatiale en orbite autour du satellite naturel de la Terre. L’Agence spatiale européenne a toutefois répondu mollement à son invitation de prendre part à ce projet, signifiant que son partenaire principal restait la Nasa, avec qui elle collabore déjà au sein de la Station spatiale internationale. Cela n’a pas empêché le Cnes de mener, avec son homologue chinois, des projets bilatéraux dans les secteurs de l’océanographie et de l’astrophysique. En 2018, en présence d’Emmanuel Macron et de Xi Jinping, les deux agences ont signé un mémorandum pour renforcer leur coopération.

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Manque de transparence et censure

Pour le spécialiste de la Chine Antoine Bondaz, chercheur à la Fondation pour la recherche stratégique, les technologies duales sont l’un des points critiques qui justifie de revoir nos collaborations avec la Chine, alors que des établissements de recherche chinois sont liés à des organismes militaires. Il recommande un audit pour mieux comprendre qui sont nos partenaires chinois et lesquels peuvent détourner des collaborations.

La transparence est loin d’être au rendez-vous. Premier acteur de la coopération scientifique entre la France et la Chine, représentant 70 % des publications franco-chinoises et doté d’un bureau à Pékin, le CNRS a refusé de répondre à nos questions. Le CEA n’a fourni qu’une réponse écrite policée, sans expliquer pourquoi sa branche de microélectronique a cessé toute collaboration avec la Chine depuis deux ans. Mais le CEA-Leti est à la pointe dans les technologies avancées de semi-conducteurs, et ceci explique sans doute cela. Le rapporteur de la mission d’information sur les « influences étatiques extra-européennes dans le monde universitaire et académique français et leurs incidences » reconnaît « une certaine censure ». « Nous savons que dix cas sérieux d’ingérence ont fait l’objet d’un signalement en 2020, mais aussi que notre rapport est en dessous de la vérité », confie André Gattolin, sénateur des Hauts-de-Seine (Ile-de-France).

Attirer les cerveaux étrangers

Avec son programme des 1 000 talents, chiffre symbolique, la Chine a voulu faire rentrer nombre de ses chercheurs expatriés et attirer les cerveaux étrangers. Une stratégie déployée dans le cadre de ses grands programmes de rattrapage, dont le dernier, « China 2025 », met l’accent sur la santé, l’agronomie, l’intelligence artificielle, le quantique… « Un large spectre de ces programmes reste classifié et piloté par le politique, avec des logiques d’espionnage », affirme Emmanuel Véron. Pour lui, le problème se situe là. « L’ouverture scientifique de la Chine est menée avec duplicité. On s’est rendu compte que des doctorants envoyés à l’étranger ne faisaient pas ce qui était prévu, que des écoles d’ingénieurs d’aéronautique avaient accueilli des militaires non déclarés comme tels. Ce sont les activités militaires qui organisent les collaborations scientifiques, avec des objectifs et un agenda cachés. »

Depuis 2012, la France dispose pourtant d’une politique de protection du potentiel scientifique et technique (PPST). Centrée sur les sciences dures et les technologies, elle vise à protéger les intérêts nationaux, lutter contre la prolifération des armes nucléaires et chimiques et contre le terrorisme. Elle s’appuie sur la création de zones à régime restrictif (ZRR) dans les établissements d’enseignement supérieur et de recherche qui le demandent. Les accès et collaborations y sont soumis à restriction. On compte 615 ZRR, selon le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), organisme interministériel. Mais leur mise en place ne s’est pas faite sans contestation. « Tous les directeurs de laboratoires en mathématiques ont mis leur démission sur la table, se souvient le mathématicien et député Cédric Villani. Ils étaient d’accord pour des restrictions, mais voulaient que la décision leur revienne, pas qu’elle soit prise par un ministère selon des critères opaques. » Si des concessions ont été faites, « les règles, trop lourdes et donc contournées, protègent mal », estime-t-il, plaidant pour une sensibilisation des chercheurs.

Formation et sensibilisation

Surtout, les 165 fonctionnaires sécurité et défense et leurs adjoints, qui sont chargés d’appliquer la PPST dans les établissements, manquent de moyens. « Que peut faire le référent sécurité d’une université comme Sofia Antipolis, interroge Antoine Bondaz. Si un interlocuteur chinois arrive, comment connaître sa véritable affiliation et évaluer le risque inhérent à certaines coopérations ? C’est in fine à l’État de se renseigner et de créer un outil permettant de prendre la bonne décision. » Aujourd’hui, la remontée des cas problématiques auprès du SGDSN et du ministère de la Recherche repose essentiellement sur ces fonctionnaires. Avec des impacts. L’Ifremer, par exemple, s’est déjà vu refuser l’accueil d’un petit nombre d’étudiants étrangers, dont des Chinois. Mais le rapport d’André Gattolin pointait un système mal coordonné avec les chercheurs. La ministre de la Recherche Frédérique Vidal a annoncé le 1er février un renforcement du dispositif, avec la création déjà effective d’un référent de sécurité économique dans les sociétés d’accélération du transfert de technologies (Satt) et les pôles de compétitivité. Des formations et sensibilisations à la sécurité informatique ont également démarré. Une politique de protection à mener sans abandonner la liberté académique. Une science ouverte est aussi la garantie de son progrès.

Comment la Chine veut imposer ses normes

C’est devenu l’un « principaux champs de bataille », selon un récent rapport de la Chambre de commerce européenne en Chine. Depuis plusieurs années, Pékin investit avec force les instances internationales de normalisation. En 2021, la Chine occupait 9 % des fonctions de secrétariats dans les comités techniques ISO et ICE, au coude-à-coude avec la France. « Dès qu’il y a une responsabilité à prendre, la Chine est très prompte à proposer des candidats. Elle a compris qu’elle devait contribuer à façonner le contenu des normes », admet Olivier Peyrat, le directeur général de l’Afnor. Ses efforts sont particulièrement visibles dans les secteurs émergents de la 5G, du lithium, des terres rares ou de la sécurisation des données... Malgré son ambition affirmée dans le plan « China standards 2035 », la Chine est encore loin de dominer. Même si le nombre de normes internationales adoptées sur propositions chinoises a été multiplié par quatre en sept ans, le pays n’a été à l’origine que de 1,8 % d’entre elles. Mais son entrisme est surveillé de près par les Européens et les Américains. S’il a été réformé ces dernières années, le système de standardisation chinois reste dominé par l’État. Ce qui en fait un relais de la stratégie industrielle. « La Chine a toute sa place dans la normalisation internationale. En face, la politique de la chaise vide n’est pas une option pour ses partenaires », résume Olivier Peyrat. La bataille se joue aussi hors des instances internationales. La Chine cherche à pousser ses propres normes, de façon bilatérale, au travers de ses nouvelles routes de la soie. « Les Européens devraient y être plus attentifs. La Chine se concentre sur les pays en développement et dans les secteurs moins techniques, comme l’agriculture et les transports ferroviaires », prévient le chercheur Antoine Bondaz. Avec le risque pour les entreprises occidentales d’exporter à terme plus difficilement vers ces pays.

 

Yvan Essam Foe

Sources