L’alliance russo-iranienne repose sur une opposition commune à l’occident. La présence en Syrie des deux états est une des limites de ce partenariat. Bien que force commune pour soutenir le régime de Bachar al-Assad, ces deux puissances sont concurrentes dans la gestion des hydrocarbures et des infrastructures dans le pays. Ce sont des atouts stratégiques pour les deux états, qui cherchent à s’imposer comme puissance centrale aux côtés du gouvernement. Le régime de Ahmed al-Charaa rebat les cartes des stratégies étrangères en Syrie.
Le contexte de la relation russo-iranienne en Syrie
Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, le paysage géopolitique et géoéconomique du pays a évolué. La crise liée à la guerre civile et les sanctions imposées par les occidentaux ont dévasté l’économie syrienne et fragilisé l’État, qui se trouve dans l’incapacité de se projeter de manière autonome sur la scène internationale. Les exportations de biens ont été diminuées par 6, le pays est devenu importateur d’hydrocarbures bien qu’il était, avant cela, exportateur. Ses infrastructures ont été détruites : 70% des stations de pompage et de traitement des eaux sont endommagées, plus de 50% des hôpitaux et centres de santé, des infrastructures énergétiques.
Le conflit a transformé la Syrie en un terrain de jeu stratégique pour de multiples acteurs régionaux et internationaux. Dans ce contexte, la Russie et l’Iran, alliés historiques du régime syrien, occupent des positions centrales. Leur engagement militaire et économique a longtemps été présenté comme complémentaire, visant à soutenir le gouvernement de Bachar al-Assad et à consolider leurs intérêts respectifs au Moyen-Orient. Le corridor transport-trade entre l’Iran, la Russie, l’Azerbaïdjan et l’Asie centrale est un projet clé pour les 2 puissances.
Cependant, derrière cette façade d’alliance, une dynamique de concurrence s’est progressivement dessinée, particulièrement dans le secteur énergétique syrien, un domaine stratégique pour le redressement économique du pays et pour l’influence régionale de ses partenaires étrangers.Des projets de gazoducs encore incertains
Des projets de gazoducs encore incertains
La Syrie dispose de ressources énergétiques modestes mais cruciales, ainsi que de positions géographiques clés pour le transit des hydrocarbures vers l’Europe et la Méditerranée. Le pays est ainsi au carrefour de plusieurs projets de gazoducs et d’oléoducs, dont certains visent à relier les champs gaziers du Moyen-Orient aux marchés européens. La Russie, en tant que principal fournisseur énergétique de l’Europe, a intérêt à bloquer l’émergence de nouvelles routes concurrentes qui pourraient réduire sa part de marché.
À l’inverse, l’Iran, en quête d’une position centrale sur un axe reliant Bagdad, Téhéran et Damas, voit dans le développement du secteur énergétique syrien un moyen de renforcer son influence régionale et de contourner, dans une certaine mesure, les sanctions internationales qui limitent ses exportations d’hydrocarbures. La confrontation russo-iranienne, bien que discrète et diplomatiquement tempérée par leur alliance militaire, repose donc sur des enjeux économiques tangibles, où la Syrie devient un terrain de compétition indirecte entre deux puissances qui, sur le papier, se disent partenaires.
Une nouvelle donne
L’analyse du secteur énergétique syrien révèle que cette compétition se manifeste de manière concrète. Les données récentes indiquent que la Russie a intensifié ses livraisons de pétrole vers la Syrie, via ses réseaux arctiques, afin de stabiliser le marché intérieur et de consolider ses positions dans les raffineries et les ports stratégiques. Cette offensive russe répond à l’arrêt d’approvisionnement en hydrocarbures iraniens depuis la chute du régime de Bachar al-Assad. La Russie se positionne comme remplaçant de son allié.
Cependant, la décision du gouvernement de transition de résilier le contrat de gestion portuaire confié à une firme russe en janvier 2025 démontre que Moscou n’a pas le contrôle exclusif sur les infrastructures clés et que Téhéran pourrait bénéficier de cette ouverture pour obtenir des contrats énergétiques. Bien que l’Iran montre son opposition à la chute du régime, ses ambitions se traduisent par la volonté de s’insérer dans les projets de gazoducs relançant la connexion avec la Turquie et, plus largement, avec l’Europe. Le projet de corridor énergétique irano-syrien, intégré dans une perspective plus large incluant l’Irak, est perçu par Téhéran comme un vecteur de légitimation politique et économique, capable de renforcer son influence dans la région tout en contournant les sanctions occidentales.
Les tentatives de relance économique du nouveau gouvernement syrien
La chute de Bachar al-Assad fin 2024 et l’arrivée au pouvoir d’Ahmad al-Charaa ont marqué un tournant dans cette dynamique. Le nouveau gouvernement de transition veut relancer l’économie syrienne, diversifier les partenariats internationaux et restaurer l’autonomie du pays, jusque-là dépendant des aides étrangères et des réseaux de soutien militaire. Cette reconfiguration politique force la Russie et l’Iran à repenser leur stratégie et leur implantation. La Russie, qui dispose de moyens financiers et militaires supérieurs, cherche à maintenir son contrôle sur les infrastructures stratégiques, notamment les ports et les installations pétrolières et gazières, non nécessairement pour en tirer un profit direct immédiat, mais pour limiter l’avancée d’autres acteurs, y compris l’Iran. En parallèle, l’Iran tente d’accroître sa présence économique et énergétique, en s’appuyant sur sa proximité culturelle, religieuse et géographique avec la Syrie. Elle se sert de l’attrait du nouveau gouvernement pour des contrats moins coûteux ou plus accessibles, qu’elle peut laisser à des partenaires sous sanction. Cette situation illustre parfaitement la dualité de leur relation : alliés militaires mais concurrents économiques, où l’objectif stratégique est autant d’influencer la Syrie que de protéger ses propres intérêts nationaux.
Alliances à géométrie variable
Cette rivalité, cependant, n’est pas exempte de limites. La Russie reste le partenaire de choix pour de nombreux contrats militaires et énergétiques en raison de sa puissance financière et de sa capacité logistique à sécuriser les zones clés. Les rapports de force sur le terrain montrent que, même si l’Iran bénéficie d’une proximité culturelle et idéologique avec la Syrie, il ne peut rivaliser avec l’ampleur des moyens russes. L’Iran tire parti de la volonté du nouveau gouvernement de diversifier ses partenaires, de miser sur des contrats plus flexibles et des coopérations locales qui échappent parfois au contrôle russe. Cette asymétrie se traduit par une alliance « à géométrie variable », où chacun agit pour maximiser son avantage sans remettre en cause le cadre général de coopération militaire contre des menaces extérieures, mais où la compétition pour le contrôle des ressources et des infrastructures stratégiques demeure latente.
L’importance du potentiel énergétique
La chute de Bachar al-Assad a également relancé des projets énergétiques qui avaient été gelés sous son régime. Le projet de pipelines visant à relier le Qatar, la Syrie et la Turquie, avec pour objectif final d’acheminer le gaz vers l’Europe est relancé, pour répondre aux besoins en hydrocarbures européens impactés par les guerres en Ukraine et à Gaza.
Ces initiatives, en cours de planification, sont interprétées par Moscou comme une menace directe à sa suprématie énergétique et comme un potentiel vecteur de perte de marché sur le long terme. L’Iran, pour sa part, voit dans ces projets une opportunité d’asseoir son rôle stratégique. Il propose des alternatives à la Russie, en s’intégrant dans un corridor énergétique régional. Les tensions entre ces deux puissances illustrent la complexité des relations russo-iraniennes : coopération militaire et diplomatique d’un côté, compétition économique et énergétique de l’autre.
En définitive, il apparaît que la Russie conserve un avantage structurel en Syrie, grâce à sa puissance financière et militaire et à son contrôle des infrastructures stratégiques. Toutefois, l’Iran exploite habilement ses atouts de proximité géopolitique et de relations culturelles pour se positionner comme un acteur incontournable dans le secteur énergétique, notamment dans un contexte où le nouveau gouvernement syrien souhaite diversifier ses partenariats et accroître l’autonomie nationale.
Les contradictions entre la géopolitique et la géoéconomie
La compétition russo-iranienne, bien que dissimulée derrière des accords et alliances militaires, se manifeste donc pleinement dans le domaine économique, et plus particulièrement dans le contrôle des ressources énergétiques et des infrastructures associées. Cette dynamique pourrait se prolonger à mesure que la Syrie tente de reconstruire son économie et de stabiliser son approvisionnement énergétique, faisant du pays un champ d’affrontement indirect mais crucial pour les ambitions régionales des deux puissances.
Ainsi, la relation russo-iranienne en Syrie illustre un paradoxe central de la géopolitique contemporaine : des partenaires militaires unis par la nécessité et l’intérêts communs peuvent devenir des concurrents acharnés lorsqu’il s’agit de ressources stratégiques. La Syrie, en tant que carrefour énergétique et géopolitique, offre un exemple frappant de ce que l’on pourrait qualifier de « guerre économique implicite », où la compétition pour le contrôle des infrastructures et des contrats devient un instrument de puissance indirecte. Si la Russie conserve pour l’instant une position dominante, l’Iran démontre que proximité, influence politique et manœuvres stratégiques peuvent contester la suprématie matérielle d’un acteur autrement plus puissant. Dans ce contexte, le secteur énergétique syrien se présente moins comme un simple marché que comme un champ de bataille économique où la concurrence russo-iranienne continuera de façonner les équilibres régionaux pour les années à venir.
Oxane Coester
MBA Stratégie et Intelligence Économique SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique
