Les abeilles et les betteraves à sucre sont les protagonistes d’une bataille économique édifiante en Europe. Cette bataille pourrait bien n’avoir pour vainqueur qu’une loi du marché international qui exige ses réductions de surface de production en France, pour le bien du consommateur. Ce sont là les sacrifices consentis au nom de tous par la Commission européenne avec constance depuis 20 ans au moins.
En France, à l’occasion des débats sur les propositions de loi Duplomb I puis II, l’abeille et la betterave ont trouvé des représentants qui ferraillent de généralisations en exagérations, sans oublier les attaques ad hominem et détournements du débat sur d’autres terrains. Formellement, il s’agit d’autoriser un peu, beaucoup ou pas du tout une substance classée parmi les néonicotinoïdes, l’acétamipride. Ce pesticide létal pour les polinisateurs bénéficie à ce stade d’une dérogation limitée jusqu’en 2033 en Europe et peut être utilisé par les producteurs de betteraves à sucre mais il est interdit en France depuis 2018. La production nationale de sucre, aliment de première nécessité, fait donc les frais non seulement d’une bataille informationnelle qui s’encombre peu d’objectivité factuelle mais aussi d’une distorsion de concurrence intra-européenne aggravée par les accords passés avec l’Ukraine et par celui provisoirement suspendu avec le MERCOSUR.
Cette distorsion ne fait pas que des perdants en Europe et l’arbitrage en faveur de l’importation au détriment de la production locale trouve sans doute chez nos insectes menacés des alliés bien commode pour certains grands groupes de l’industrie sucrière ou, plus en aval, de l’agroalimentaire.
Dans ce contexte, les abeilles ont bon dos et la réduction progressive des surfaces de production nationale s’inscrit dans une autre bataille informationnelle, celle du marché européen du sucre : dérégulation et alignement sur les prix internationaux les plus bas, alignement auquel se soumet uniquement et volontairement… l’UE. Sur cette trajectoire de 20 années, l’info-sphère européenne du sucre a connu diverses phases et la Commission a souvent fait usage d’une arme qu’on pourrait dénommer anesthésie informationnelle pour arriver à ses fins et poursuivre ses offrandes à la loi du marché. En effet, les manœuvres informationnelles ne sont pas seulement le fait des concurrents ou des ONG parties-prenantes ; le régulateur en chef entre dans le jeu et cherche à conquérir les cerveaux, au-delà des acteurs économiques directement concernés, de tous les consommateurs européens de sucre, c’est-à-dire de l’opinion publique.
L’acétamipride, autorisé en Europe mais interdit en France
Les néonicotinoïdes constituent un rempart agronomique pour la betterave sucrière en luttant contre les pucerons verts et noirs, vecteurs de la jaunisse virale. Cette pathologie perturbe la photosynthèse, entraînant des chutes de rendement massives, comme l'illustre la perte moyenne de 28 % enregistrée en France en 2020 à la suite de l'interdiction de ces insecticides. L'acétamipride, un néonicotinoïde utilisable en pulvérisation foliaire, est au cœur des débats récents (loi Duplomb) car il est perçu par les agriculteurs comme le dernier recours efficace pour protéger les cultures.
Toutefois, la transition vers des substituts s'avère extrêmement complexe. Le Programme National de Recherche et d’Innovation (PNRI), bien qu'ayant exploré 25 projets de recherche, conclut qu'il n'existe actuellement aucune alternative aussi performante que les néonicotinoïdes. Les solutions de remplacement reposent sur une combinaison de leviers : choix de variétés moins sensibles, semis de plantes compagnes (avoine, orge) pour perturber les pucerons, ou utilisation d'auxiliaires naturels comme les chrysopes.
Ces méthodes combinées n'offrent qu'un contrôle de la maladie de l'ordre de 50 %, contre une protection quasi-totale pour les semences traitées. De plus, les insecticides de substitution autorisés ont une durée d'action limitée à deux semaines, imposant des passages répétés et coûteux. Cette "impasse technique majeure" selon la Confédération Générale des planteurs de Betteraves (CGB) fragilise la filière française, soumise à une interdiction stricte réaffirmée par la CJUE, face à des concurrents européens qui conservent l'accès à l'acétamipride jusqu'en 2033, faisant peser cette distorsion de concurrence sur les producteurs français.
Un nouveau champ de bataille informationnel, la proposition de loi Duplomb II
Le débat sur le retour des néonicotinoïdes, incarné par la loi Duplomb de juillet 2025 et la nouvelle proposition de loi du 2 février 2026, oppose frontalement deux visions de l'intérêt général. Ces textes, portés par le sénateur Laurent Duplomb, visent officiellement à « lever les contraintes » pesant sur les agriculteurs. Elle fait suite à la censure par le Conseil constitutionnel de la première loi adoptée par le Parlement ; les conditions d’utilisation dérogatoire de l’acétamipride ayant été jugées trop peu encadrées par la juridiction suprême, cette seconde proposition de loi vise à instaurer un encadrement susceptible de passer cet obstacle.
Pour les partisans de ces lois, l'interdiction de l'acétamipride crée une situation de vulnérabilité pour la filière betteravière française. Il s’agit de souveraineté alimentaire et pragmatisme économique. Ainsi Laurent Duplomb (Sénateur) justifie ses initiatives par la nécessité de mettre fin aux « distorsions de concurrence » au sein de l'UE ; Franck Sander (Président de la CGB) : Qualifie l'interdiction française de « distorsion de concurrence incompréhensible et injustifiable », soulignant que ces molécules restent autorisées dans tous les autres pays de l'Union européenne. Il appelle à l'adoption du texte « dans l’intérêt de notre agriculture et de notre sécurité alimentaire ».
La contestation politique mène une campagne virulente contre une « charge trumpiste » et crie à « l'empoisonnement » ; ainsi les parlementaires de gauche dénoncent une manœuvre au profit de l'agro-industrie au mépris des faits scientifiques : Aurélie Trouvé (LFI) a qualifié la seconde proposition de loi de « provocation trumpiste totale » et de « nouvelle charge trumpiste » du sénateur Duplomb. Benjamin Lucas (Écologiste) a formulé une accusation cinglante, affirmant que le sénateur est soit « totalement à la solde des lobbies agro-industriels », soit convaincu que « le cancer c'est bien » ; Rima Hassan (LFI) est allée jusqu'à qualifier le sénateur Laurent Duplomb d’« ordure », dénonçant une manœuvre pour l'agro-industrie au détriment de la santé publique ; Mélanie Thomin (PS) : Décrit la loi comme « démagogique » et une « tromperie à l'égard du monde agricole ».
Enfin les ONG environnementales forment un front uni contre les « lois poisons » et rejettent massivement ces réformes, les qualifiant d'« empoisonnement légalisé » : la Fondation Nicolas Hulot (FNH) dénonce un « recul environnemental majeur » et une « attaque frontale contre la santé publique », France Nature Environnement (FNE) décrit les textes comme un « condensé d’injustice et de reculs environnementaux », perpétuant un « système industriel et destructeur » ; UFC-Que Choisir alerte sur une « régression profonde de la protection de la santé des consommateurs », citant spécifiquement les risques d'encéphalopathie liés à l'acétamipride ; POLLINIS mène des campagnes actives contre ce qu'elle appelle le « retour en force des pesticides tueurs d'abeilles ».
La cause environnementale ne s’encombre pas toujours du respect des conditions d’un débat factuel. Les attaques ad hominem envers le sénateur Duplomb, notamment, peuvent aller loin. Le média Bon Pote et le journaliste Thibaut Schepman illustrent une tendance aux attaques personnelles visant à décrédibiliser le sénateur Duplomb en dénonçant le contraste entre son image d'« ambassadeur » du monde rural et la réalité de son « exploitation industrielle » jugée trop subventionnée pour être honnête, suggérant un enrichissement personnel en plein débat législatif. Cette rhétorique, complétée par des accusations de conflits d'intérêts liés à sa proximité avec Laurent Wauquiez, vise à susciter l'hostilité du public, produisant dans les commentaires des termes infamants comme « ordure » ou « profiteur »
Dans cette confrontation, les arguments ne se rencontrent pas et jouent sur deux terrains séparés, biodiversité contre souveraineté alimentaire. Les accusations de « trumpisme » remplissent ici un fonction spéciale de disqualification de ceux qui disent chercher une solution de transition encadrée. Il leur est opposé un amalgame puissant : ils sont associés au cynisme mercantiliste et à la grossière brutalité du président américain, lequel est bien connu pour son déni climatosceptique et son aversion aux investissements dans les énergies renouvelables. La biodiversité est un autre sujet mais l’amalgame fonctionne et nourrit un anathème visant à éviter toute discussion sur le fond.
Les grands groupes sucriers européens, entre « greenwashing » et défense des actifs dans cette bataille de l’information
Ces acteurs économiques portent une responsabilité importante au regard de la souveraineté alimentaire européenne et l’on peut se faire une idée de leur positionnement à partir des décisions et des prises de position du premier d’entre eux qui est aussi le numéro deux à l’échelle mondiale, l’Allemand Südzucker, propriétaire de la filiale française des sucres Saint Louis : Avant 2020, le groupe annonce la fermeture des sucreries de Cagny (Calvados) et Eppeville (Somme), supprimant ainsi environ 10 % de la capacité de production française. Il refuse en outre explicitement de vendre ces usines à des repreneurs potentiels, y compris aux groupements de planteurs français. L'objectif est d'éliminer définitivement ces capacités de production pour soutenir les prix sur un marché européen alors jugé excédentaire et réaliser 100 millions d'euros d'économies annuelles. En novembre 2025, le groupe franchit une nouvelle étape en annonçant une réduction de 25 % des surfaces de betteraves dans sa filiale Saint Louis Sucre pour les semis de 2026. Au lancement de la campagne 2025-2026, Südzucker lance une offre paneuropéenne de primes aux agriculteurs pour réduire leurs surfaces à planter en 2026-2027, anticipant une baisse de l'offre globale.
Officiellement, ces décisions sont dictées par la surproduction européenne et les prix bas consécutifs à la fin des quotas en 2017. Toutefois, ce retrait massif coïncide avec l'interdiction des néonicotinoïdes en France, qui a dégradé la rentabilité de la betterave face à la jaunisse virale, incitant le groupe à privilégier l'arbitrage économique en faveur du sucre importé, plus compétitif que la production locale française
Jusqu’à quelle point ce géant du sucre européen a-t-il donc soutenu ses actifs français de culture et de première transformation face aux processus de restrictions réglementaires européennes et françaises ? Les bases de données de l’UE qui répertorient les actions de lobbying montrent l’appartenance du groupe à de nombreuses associations européennes qui posent des questions aux parlementaires ou à la Commission mais on serait en mal de trouver une action visible ou une expression combative, au regard des mesures d’adaptation économique rappelées plus haut.
Ce quasi-silence paraît assourdissant si l’on ne prend pas en compte les nécessaires arbitrages du groupe entre production française et allemande d’une part et, plus encore, entre la production de betteraves à sucre en Europe et l’importation de sucre de canne venu des pays ACP (Afrique Caraïbes Pacifique) bénéficiant des accords de Cotonou appliqué depuis janvier 2024 sur une base de libre-échange et d’aide au développement. Comme le montre le rapport d’activité 2023-2024, à destination des actionnaires, les arbitrages de ce type permettent une présentation des chiffres et de la stratégie qui inclut et justifie une augmentation des dividendes octroyés, dans un contexte commercial pourtant très tendu sur ce marché. Quant à la communication au grand public, les « news » et communiqués de Südzucker montrent qu’elle met le cap sur l’avenir de l’agriculture durable et l’innovation, même si les efforts de recherche n’apportent à ce jour aucune solution au différentiel de compétitivité dont souffrent les betteraves à sucre européennes cultivées sans acétamipride. Ainsi coïncident commodément l’arbitrage commercial destructeur de valeur et d’emplois sur le sol européen d’une part et la bannière des abeilles et de l’avenir le plus vert qui soit d’autre part.
La betterave ukrainienne, entre bâillon moral et débat impossible, jusqu’à subir volontairement la déferlante
Un afflux sans précédent de sucre ukrainien sur le marché européen résulte de la suppression des droits de douane décidée par Bruxelles pour soutenir l'économie de Kiev en période de guerre. Les volumes importés ont bondi de manière spectaculaire, passant d'un plafond historique de 20 070 tonnes à 500 000 tonnes en 2023-2024, représentant désormais 32 % des importations totales de l'UE.
Cet afflux massif a provoqué un effondrement des prix, la tonne de sucre chutant de 950 € fin 2022 à environ 540 € en 2025. Pour les cultivateurs français, cette situation génère une distorsion de concurrence insoutenable : alors qu'ils font face à des restrictions environnementales strictes, leurs concurrents ukrainiens utilisent 30 produits phytosanitaires, dont les néonicotinoïdes, interdits dans l'Union européenne.
De plus, le modèle économique des agroholdings ukrainiennes, dont certaines gèrent jusqu'à 200 000 hectares, permet des économies d'échelle impossibles à atteindre pour les exploitations familiales françaises de 140 hectares en moyenne. L'impact financier est direct et brutal : les revenus des betteraviers français ont enregistré une chute de 18,6 % en 2024. Cette crise a contribué à faire perdre à la France sa place de leader sucrier européen au profit de l'Allemagne dès 2023.
Face à ce qu'ils considèrent comme un sacrifice de leur filière, les planteurs qui s’expriment à travers la CGB exigent désormais des mesures de sauvegarde et une régulation stricte des importations pour préserver leur souveraineté agro-industrielle. Mais les aides commerciales à l’Ukraine ne sont pas discutables et de telles demandes inaudibles. La posture européenne au secours de la victime de Poutine ne permet même pas le débat au niveau des institutions européennes. Les indignations qui précédaient à Bruxelles l’agression russe concernant la corruption ukrainienne, telle que la décrit le rapport spécial n°23 de la Cour des Comptes Européenne en 2021 sont oubliées. Cette amnésie concourt à un impératif moral devenu absolu, face auquel l’avenir de la filière betteravière-sucrière française ne pèse rien.
Les effets contradictoires de la « préférence étrangère »
Avec la « préférence étrangère », depuis l’ancienne République de Venise jusqu’au modèle macroéconomique batave dans l’UE, le sucre rencontre en fait les éternels calculs mercantiles.
Les arbitrages d’un groupe industriel pour des sources lointaines d’approvisionnement au détriment de la production autochtone coïncident avec des logiques macroéconomiques teintées de cynisme qui ne datent pas d’hier.
Ali Laïdi relève en effet dans son Histoire Mondiale de la Guerre Economique certaines mesures prises par la République marchande de Venise (XIIIe – XVIe siècle) qui nous éclairent sur les calculs autodestructeurs d’un écosystème économique endogène. Cette fois, il s’agit du sel. En effet, l'Office du sel détruisit sous ce gouvernement des marchands le commerce local et la production du sel dans une région sous contrôle de la Sérénissime, afin de maintenir l'approvisionnement plus lucratif et les marges élevés obtenues par la vente de sel provenant de sources lointaines. Ces prix élevés contribuèrent à financer l'armement de la flotte de commerce et de la flotte militaire de la République. Ainsi sont empêchés de production et de commerce du sel Cerva, Chiogga, Piran (quota sévères).
Plus près de nous, la prospérité des grands ports européens, de leurs exploitants et des métropoles et Etats qui les développent conduit naturellement à préférer les flux créateurs de valeur sur ces points d’entrée maritimes au développement économique de l’hinterland. Chaque kilogramme de sucre crée de la richesse privée et publique pour les régions ou pays portuaires lorsqu’il entre dans le marché intérieur par Rotterdam ou Hambourg : opérations logistiques, taxes et droits de douanes dont l’Etat membre d’entrée conserve 25 % au budget national, les 75 % restants rejoignant les ressources propres de l’UE. Lorsqu’il est ensuite réexporté dans d’autres Etats membres de l’UE, ce kilogramme de sucre contribue en outre positivement à la balance commerciale du pays d’entrée. C’est là un véritable modèle de développement économique pour les Pays-Bas qui affichent avec constance un excédent considérable et n’ont donc aucun intérêt, dans les discussions du Conseil, à favoriser ou sauvegarder les surfaces agricoles européennes, lorsqu’ils ne sont pas eux-mêmes un pays producteur significatif. La défense des insectes polinisateurs devient alors un combat national face à l’acétamipride.
L’arbitre européen entre dans le jeu, avec un cocktail d’anesthésie informationnelle articulé de longue date par la Commission européenne : le bien du consommateur, la conformité à la loi économique et la promesse de soutien salvateur
La PAC est censée arbitrer avec des textes contraignants la bataille des mots et des idées qui ont un effet direct sur les producteurs et les consommateurs européens de sucre. Or la PAC a un visage : celui de la Commission européenne. Le cas du sucre est exemplaire pour qui souhaite élucider, au-delà de la doctrine économique – reflétée fidèlement par les décisions de régulation - les messages envoyés aux acteurs économiques et à la population par cette institution garante des traités européens et rompue dans l’usage de la rhétorique technocratique. Celle-ci est partie à la conquête des cerveaux bien avant la crise ukrainienne et le bâillon posé sur la complainte de nos producteurs.
A ce sujet, l’étude d’Agriculture Stratégies publiée en 2019 est édifiante ; elle rappelle que depuis 1968, la filière s’est développée sous le « cadre protecteur des quotas », garantissant un chiffre d'affaires stable grâce à des prix minimums élevés. Un tournant majeur survient avec la réforme de 2006, imposée par des pressions de l'OMC, qui constitue un « changement complet de logique ». Désormais, les exportations sont plafonnées à 1,35 Mt et la production devient « ajustable pour tenir compte de flux d’importations moins contrôlés ». Le prix minimum est alors abaissé de 36 %.
Toujours selon cette étude, en 2013, dans un contexte d'« euphorie collective » et d'idéologie libérale, l'UE décide de supprimer totalement les quotas pour 2017. Cette décision fait du marché européen « l'un des plus dérégulés au monde ». L'impact pour la France, qui assure 33 % de la production européenne, est brutal : la connexion directe aux cours mondiaux, souvent fixés à des niveaux de « dumping » par le Brésil, fait chuter les prix. Deux ans après, « la rentabilité de la production de betterave est au plus bas », et les producteurs se retrouvent à « produire plus pour gagner moins ».
On se demande légitimement comment le régulateur suprême des marchés européens peut justifier une telle action et, incidemment, comment elle est « marketée » dans nos cerveaux, avec une sorte de « policy branding » finalement assez repérable dans le discours et les attendus, comme le montre notamment cette même étude. Quant aux textes législatifs ou d’exécution, c’est principalement dans les « considérants » que le chercheur féru d’argumentation communautaire souhaitant débusquer à Bruxelles l’esprit des lois trouvera les formules d’un véritable cocktail d’anesthésie informationnelle.
D’abord, l’ensemble de la régulation vise les prix les plus bas pour le bien du consommateur et c’est là le premier ingrédient du cocktail : la promesse de pouvoir d’achat fait oublier au citoyen qu’il est autre chose qu’un consommateur. On le prend par le portefeuille et, en l’occurrence, par l’estomac. C’est l’ingrédient le plus visible de la formule, celui qui lui donne sa couleur principale depuis l’acte majeur de suppression des quotas de production.
Ensuite, la Commission étaye ses décisions d’un discours de théorie économique bien connue et avec constance. Elle est la base du libre-échangisme issue de l’école de Chicago. Lorsqu’il en est besoin, une étude de l’OCDE ou les conclusions d’un programme de recherche financé par le contribuable européen viennent encore renforcer la scientificité de l’orientation choisie. Ainsi les décisions de dérégulation intérieure et de soumission aux règles des accords conclus dans le cadre de l’OMC portent le sceau de la science prouvée ; l’alignement des prix sur ces du Brésil conduira la production européenne a son optimum économique, pour le bien du consommateur et si des faits fâcheux conduisent les producteurs à remettre en question la trajectoire choisie, c’est qu’ils ne comprennent pas bien et qu’il vaut « mieux expliquer » la politique européenne. Quant aux faits en question, ce ne sont que des soubresauts ennuyeux face auxquels il convient de persister et patienter jusqu’à ce que les équilibres donnent (enfin) raison à la théorie.
Enfin, le soutien salvateur, compensateur et consolateur : la Commission prend ici une posture d’accompagnante qui écoute et reconnaît la souffrance des producteurs qui réagissent mal aux deux premiers produits du cocktail. Ceux qui souffrent de l’application incontournable des lois -scientifiques – du marché pour le bien du consommateur se voient injecter une promesse, la subvention : une aide consolatrice qui s’avère addictive. Elle complète le cocktail anesthésique et vient fort à propos lorsque l’on doit compenser des réductions de revenus et de surface cultivée.
Avec ces trois formules, le patient est normalement endormi et l’on peut opérer au prix, dans le pire des cas, de quelques manifestations autour du rond-point Schuman. La sincérité et le professionnalisme des fonctionnaires de la Commission ne sont pas en cause ; les bonnes intentions, le souci de l’intérêt général et l’expertise technique pavent ce purgatoire économique dont le sucre n’est qu’un exemple.
On voit ainsi que la guerre de l’information n’a pas lieu qu’entre acteurs économiques qui se disputent l’influence sur nos cerveaux et veulent nous compter au rang des défenseurs d’abeille ou des sauveurs de l’agriculture nationale. Le décideur politique en use aussi, ainsi que son fondé de pouvoir : le régulateur économique.
En fin de compte, le démantèlement des capacités productives souveraines de sucre profite surtout aux géants de l'agroalimentaire comme Coca-Cola, qui achète désormais son sucre à « un prix inférieur à son coût de production ». Pour les planteurs français, cette dérégulation a conduit à une « crise profonde », marquée par des « fermetures d’usines » et une exposition insoutenable à la volatilité mondiale. Les appels à une refonte complète de la PAC lors du prochain Cadre Financier Pluriannuel ne seront entendus que si l’anesthésie informationnelle pratiquée de longue date perd son effet. Pour espérer le réveil, certains acteurs inquiets mais volontaires cherchent l’antidote, laissant de côté les bruyantes envolées que suscite en France la proposition de loi Duplomb II.
Jean-Marc Latour
Auditeur de la 49ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique
