L’écosystème de l’Observatoire des Multinationales qui a révélé l’affaire Capgemini / ICE
Alors que l'agence fédérale ICE défraie la chronique outre-Atlantique à la suite de la mort de Rene Gould et d'Alex Pretti abattus par deux de ses agents, c'est un petit média français confidentiel qui a allumé la mèche. L'Observatoire des Multinationales a révélé les liens entre Capgemini et ICE bien avant que le grand public en entende parler. Enquête sur cet observatoire au prisme idéologique prononcé, qui a fait trembler l'un des mastodontes français du consulting informatique.
Le journal de 20h de France 2, simple relais du scoop
Lundi 26 janvier, peu après 20h. Léa Salamé s'apprête à lancer le sujet de « l'œil du 20h », la pastille dédiée aux investigations journalistiques de France 2. Le sujet du jour : « Capgemini, un fleuron français au service d'ICE ». Reprise dès le lendemain par les grands quotidiens nationaux et régionaux, l'information avait pourtant été révélée dès la semaine précédente par l'Observatoire des Multinationales. Un média au budget modeste, à l'équipe réduite et à l'audience confidentielle. Comment un tel observatoire a-t-il pu débusquer ce contrat dans les méandres des bases de données publiques américaines, là où les grandes rédactions n'avaient rien vu ? Les éléments de réponse dessinent un écosystème idéologique bien plus structuré qu'il n'y paraît.
Un média d'investigation au parti pris assumé
L'Observatoire des Multinationales se présente comme un média en ligne d'investigation ayant pour but de « développer et de promouvoir une information indépendante sur les grandes entreprises et plus généralement sur les pouvoirs économiques, ainsi que sur les relations entre pouvoirs économiques et le pouvoir politique, afin de nourrir le débat démocratique. » Une définition en apparence neutre, mais qui s'accompagne d'un positionnement idéologique que ses fondateurs n'ont jamais cherché à dissimuler.
Fondé en 2013 par Ivan du Roy et Olivier Petitjean, l'observatoire est classé à gauche de l'échiquier politique. Leurs enquêtes les plus importantes en attestent : révélation des aides publiques touchées par les « corona-profiteurs » du CAC 40, mise en cause de l'État pour son soutien à Total Energies dans son projet d'oléoduc en Ouganda, enquête sur le « système Bolloré » ou encore chiffrage des émissions carbone réelles des grandes entreprises françaises. Des sujets choisis avec une cohérence idéologique certaine. Le journaliste du Monde Adrien de Tricornot le décrit comme un site « poil à gratter » qui « permet de prendre du recul sur la communication très maîtrisée des grands groupes ». Une formule bienveillante qui ne dit pas tout : l'observatoire ne s’attaque jamais au secteur public ou aux grandes organisations syndicales avec la même détermination qu'il déploie contre les multinationales du CAC 40. Son traitement de l'actualité de celles-ci est exclusivement à charge, ne soulignant que très rarement les initiatives positives des multinationales en termes environnementaux ou sociaux.
C'est Olivier Petitjean qui a signé et publié le papier révélant l'affaire Capgemini/ICE le 21 janvier. Son parcours est à lui seul révélateur. Auteur du livre « Devoir de vigilance, une victoire contre l'impunité des multinationales », publié aux éditions Charles Léopold Mayer — nous y reviendrons —, il co-dirige également le réseau européen ENCO, regroupant des organisations et des médias de plusieurs pays européens spécialisés dans l'investigation sur les multinationales. Ce réseau bénéficie lui-même de financements de la fondation Charles Léopold Mayer et de l'Open Society Initiative for Europe, filiale européenne de l'Open Society Fondation. Le prisme idéologique d'Olivier Petitjean est clair et assumé. Ce qui l'est moins, c'est que ce prisme reste invisible pour le grand public lorsque France 2 cite ses travaux sans préciser le contexte.
Des financeurs aux agendas bien identifiés
Depuis 2022, l'Observatoire des Multinationales est publié par une association du même nom, après avoir été hébergé de 2013 à 2022 au sein de l'association Alter-médias. Cette dernière, fondée en 2004, est également l'éditrice du site d'information Basta!, lancé en 2008. Les liens entre les deux médias sont étroits : Ivan du Roy, co-fondateur de l'Observatoire, assure la coordination de Basta!, tandis qu'Olivier Petitjean y publie régulièrement. Les deux médias partagent la même ligne éditoriale, traitant des questions sociales et environnementales avec un prisme assumé orienté à gauche.
Leur modèle économique repose sur les dons, qu'ils proviennent de personnes physiques ou de fondations privées. En 2025, la répartition des financements de l'Observatoire est la suivante : 38 % proviennent des dons de lecteurs, 29 % de fondations privées récurrentes et 29 % de financements dédiés à des enquêtes spécifiques.
Parmi les principaux contributeurs, on retrouve d'abord la fondation Charles Léopold Mayer pour le Progrès de l'Homme, qui finance à la fois l'Observatoire, le réseau ENCO et a édité le livre d'Olivier Petitjean. On retrouve également l'Open Society Fondation, réseau de fondations créé par le milliardaire américain George Soros. Régulièrement pointée du doigt en Europe pour ses positions progressistes sur les questions migratoires et démocratiques, l'Open Society ne s'est pas officiellement prononcée sur les agissements d'ICE, mais elle finance depuis des années des organisations de défense des droits des migrants aux États-Unis. L'Open Society a notamment financé l'enquête des « Pharma Papers » et les travaux de l'Observatoire sur la présidence française du Conseil de l'UE. On retrouve également parmi les donateurs la fondation Un monde par tous et l'European Climate Foundation. Des fondations dont les orientations sont parfaitement cohérentes avec la ligne éditoriale de l'Observatoire — ce qui pose légitimement la question de l'indépendance réelle de ce dernier vis-à-vis de ses financeurs.
Un réseau de partenaires tout aussi orienté
L'Observatoire des Multinationales ne travaille pas en vase clos. Côté médias, il entretient des partenariats éditoriaux réguliers avec plusieurs titres partageant le même positionnement idéologique. Basta! en est le partenaire historique et naturel. Mais on retrouve également Politis, hebdomadaire de la gauche radicale, et L'Humanité, organe historique du Parti communiste français, avec lequel l'Observatoire a copublié des chapitres de son rapport annuel sur le CAC 40. Au-delà de ces partenariats formels, la mise en lumière des travaux de l'Observatoire est largement assurée par un écosystème médiatique allant du Monde à Mediapart, en passant par Libération, Blast ou Reporterre — des titres dont la sensibilité éditoriale n'est pas sans rapport avec celle de l'Observatoire.
Côté associations, Les Amis de la Terre France et Attac France figurent parmi les partenaires les plus réguliers. On notera, en parcourant les organigrammes de ces différentes structures, la perméabilité des frontières entre elles. Les mêmes noms reviennent d'un conseil d'administration à l'autre, les mêmes personnes passant de fonctions salariées dans l'une à des mandats bénévoles dans l'autre. Dominique Plihon en est un exemple parlant : administrateur de l'Observatoire, il a également été porte-parole d'Attac au cours des années 2010. Même chose pour Jeanne Planche, ancienne coordinatrice au sein d'Attac, aujourd'hui membre du conseil d'administration de l'Observatoire. Cette porosité n'est pas anodine : elle dessine un réseau soudé, rompu à la mutualisation des informations, des sources et des bases de données — comme celles, publiques, des marchés publics américains dans lesquelles a été déniché le contrat liant Capgemini à ICE.
Un conseil d'administration, cartographie d'une galaxie militante
Consulter la liste des administrateurs de l'Observatoire des Multinationales, c'est parcourir un annuaire de la gauche associative et militante française et européenne. Le conseil compte dix-sept membres, dont plusieurs profils méritent d'être examinés de près.
Lamia Oualalou, ancienne pigiste pour Le Monde Diplomatique, Mediapart et Le Figaro, coordonne aujourd'hui le développement de l'International Tax Observatory. Cet organisme est dirigé par l'économiste Gabriel Zucman, connu pour la taxe internationale sur les milliardaires qui porte son nom et contre laquelle les grands patrons français ont farouchement bataillé. L'International Tax Observatory est lui aussi, en partie, financé par l'Open Society Fondation.
Martin Pigeon a passé une dizaine d'années au Corporate Europe Observatory, organisation bruxelloise spécialisée dans la dénonciation du lobbying des grandes entreprises auprès des institutions européennes — et elle-même bénéficiaire de financements de l'Open Society Foundation. De 2015 à 2022, plusieurs publications ont été copubliées par le Corporate Europe Observatory et l’Observatoire des Multinationales.
Marie-Laure Guislain travaille pour Sherpa, ONG dont le mandat est de « lutter contre les crimes économiques et défendre les victimes de la mondialisation ». Elle a notamment déposé plainte au nom de Sherpa contre Auchan, Vinci, BNP Paribas et Lafarge pour des violations des droits humains dans leur chaîne d'approvisionnement. L'Open Society Fondation figure également parmi les donateurs de Sherpa. Au total, pas moins de trois membres du conseil d'administration de l'Observatoire ont travaillé ou travaillent encore pour cette ONG.
Mathieu Paris, autre administrateur, a longtemps coordonné la Plateforme Dette & Développement, association qui compte parmi ses membres la CFDT et la CGT. Ce détail n'est pas anodin : lors de l'affaire Capgemini/ICE, les déclarations de deux responsables syndicaux ont été reprises dans l'ensemble des articles traitant du sujet, donnant l'impression qu'ils exprimaient le sentiment d'une majorité de salariés. Frédéric Boloré pour la CFDT — le hasard fait parfois bien les choses — et Benjamin Girard pour la CGT.
Parce qu'un observatoire peut en cacher un autre, il faut encore mentionner Flore Berlingen, également administratrice, qui a co-fondé l'Observatoire du principe pollueur-payeur, avec lequel Ivan du Roy et Olivier Petitjean collaborent régulièrement.
Capgemini et ICE : une affaire rêvée pour cet écosystème
Bien qu'ICE soit apparu sur le devant de l'actualité en ce début d'année, cette agence fédérale existe depuis 2003 sous sa forme actuelle. Elle n'a pas attendu le retour de Trump pour faire la chasse aux personnes en situation irrégulière sur le territoire américain : déjà sous l'ère Obama, le nombre d'expulsions avait fortement augmenté par rapport à l'administration Bush. C'est toutefois depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche que les critiques se sont durcies en même temps que les politiques migratoires, faisant d'ICE la bête noire des associations de défense des droits des migrants, principalement positionnées à gauche — et que l'on retrouve, directement ou indirectement, dans l'orbite de l'Observatoire des Multinationales.
Selon plusieurs sources, les liens entre Capgemini et ICE remontent à 2007. Les premiers contrats ont été conclus par Capgemini Government Solutions, entité du groupe spécialement créée pour les marchés avec l'administration américaine. Cette relation commerciale était donc documentée depuis des années dans les bases de données publiques fédérales américaines, accessibles à quiconque sait où chercher. La question n'est donc pas tant de savoir si quelqu'un pouvait trouver cette information, mais pourquoi elle a émergé précisément maintenant. On peut raisonnablement formuler l'hypothèse que la galaxie d'associations et d'organisations gravitant autour de l'Observatoire, dotée de moyens humains et financiers plus conséquents, a pu attirer l'attention sur ce contrat au moment où l'actualité autour d'ICE rendait la révélation impactante.
Pour cet écosystème, l'affaire était en effet doublement providentielle. D'un côté, elle permettait de clouer au pilori Capgemini, multinationale française cotée au CAC 40 — cœur de cible historique de l'Observatoire des Multinationales. De l'autre, elle offrait une opportunité de dénoncer ICE et, par ricochet, les politiques migratoires de l'administration Trump, sujet sur lequel nombre des organisations partenaires de l'Observatoire sont engagées de longue date.
Une guerre de l’information masquée derrière un observatoire peu connu
L'affaire Capgemini/ICE aura eu au moins une vertu : révéler le fonctionnement d'un écosystème militant qui opère le plus souvent dans l'ombre des grands médias. Un petit observatoire de deux salariés et un alternant, financé par des fondations aux agendas clairement progressistes, adossé à un réseau dense d'associations, d'ONG et de syndicats partageant les mêmes combats, aura suffi à pousser l'un des fleurons du CAC 40 à céder une filiale rentable en quelques jours. L'efficacité de la manœuvre est indéniable. Ses conditions, en revanche, méritent d'être posées.
Car la vraie question n'est pas de savoir si les faits révélés sont exacts — ils l'étaient. Elle est de savoir si le grand public, lorsque « l’œil du 20h » reprend un article de l'Observatoire des multinationales en prime time sur France 2, dispose des éléments pour apprécier la source. Le téléspectateur ne sait probablement pas que derrière cet observatoire se déploie une galaxie idéologique parfaitement cohérente, dont les ramifications vont des fondations de George Soros aux syndicats français, en passant par une nébuleuse d'ONG altermondialistes.
Cela ne disqualifie pas automatiquement ses révélations. Cela impose simplement, à ceux qui les relaient, de les contextualiser honnêtement. Une exigence de transparence que l'Observatoire n'hésiterait pas à formuler lui-même, si le sujet concernait une autre organisation.
Quentin Lemoine
Auditeur de la 50ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique
Sources
https://www.hsdf.org/member_companies/capgemini-government-solutions/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Observatoire_des_multinationales
