Les affrontements informationnels autour des Data center en France

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Dopée par lessor de lIA, du cloud et de la 5G, la France se rêve en nouvel eldorado des data centers. Mais lambition hexagonale de simposer comme leader européen, voire de concurrencer les États-Unis ou la Chine, se heurte à des défis climatiques dont les oppositions citoyennes se font les porte-parole.

Tribunal administratif de Grenoble, 18 février 2026. Un collectif regroupant des riverains et des associations vient de déposer un recours contre le permis de construire du data center de Rovaltain (Drôme). Interrogée par ICI Drôme Ardèche, Pauline F., du collectif « AssezDC Rovaltain », déclare : « Ce projet est inquiétant, voire insoutenable sur les plans économique, sanitaire et environnemental. » La raison de sa mobilisation ? La première brique du colossal programme dinvestissement de 52 milliards deuros de la société marseillaise Sesterce, qui vise à équiper un centre de données nouvelle génération de 40 000 processeurs graphiques destinés à lentraînement et au déploiement dintelligences artificielles. Le projet prévoit de transformer un ancien bâtiment de lInstitut Mérieux et pourrait créer plus de 800 emplois dans lingénierie, la maintenance et la sécurité industrielle.

Rovaltain, mais aussi Marseille, Châteauroux, Le Bourget… autant de villes où limplantation de data centers est en projet. Autant de villes où les oppositions à la construction de ces mégastructures sont légion. Pétitions, recours administratifs, campagnes dans la presse avec des soutiens politiques et/ou associatifs : la mobilisation est massive. Les enjeux de souveraineté française se heurtent aux arguments écologiques et pourraient remettre en cause les velléités tricolores dans leur ambition 2030 de saffirmer comme le leader européen du data center. Entre 2018 et 2025, le volume mondial de données a été multiplié par six avec ladoption massive de lIA, du cloud et de la 5G, décuplant le besoin en capacités de stockage et de calcul sur les territoires. Rien quen France, le nombre de centre de données est passé de 250 en 2022 à 315 en 2024 et devrait atteindre 500 unités en 2030.

Un collectif marseillais en fer de lance

Marseille est historiquement une terre daccueil. Il en va de même pour les data centers : depuis dix ans, une dizaine de centres de données y ont vu le jour. Pour une raison simple : la cité phocéenne est raccordée à une vingtaine de câbles sous-marins, hautement stratégiques, qui permettent aux données de circuler vers plus de 50 pays, en Afrique, au Moyen-Orient et jusquen Asie. Une « dataville » dans laquelle sest monté le premier et le plus important collectif dopposition à ces structures : « Le nuage était sous nos pieds », qui lutte, selon ses propres mots, contre les impacts sociaux, écologiques et politiques des infrastructures du numérique.

« Le nuage était sous nos pieds » fait désormais presque figure de référence, voire incarne le visage de cette contestation populaire. Tribune dans Politis (qui se définit comme un média engagé), interview dans Le Temps (quotidien généraliste francophone suisse de dimension nationale), cartographie des data centers sur le site Reporterre (médias d’écologie adoptant parfois un point de vue contraire au consensus scientifique) reprise par des médias nationaux, ou encore interviews dans de nombreux sujets radio ou télévisés de médias nationaux : ses membres sont omniprésents.

Lors des diverses réunions publiques ou forums organisés par le collectif, on y retrouve plusieurs personnalités du milieu politique ou associatif écologiste. Comme le 16 septembre 2024, où étaient présents Kalila Sevin, la suppléante du député LFI Manuel Bompard, ou ladjoint municipal de Marseille à la transition écologique, Sébastien Barles (EELV). Ce dernier venant dacter sa rupture avec lactuel maire sortant, Benoît Payan (PS), pour rejoindre la liste LFI en vue des municipales de 2026. Côté citoyens, des associations telles que Cap au Nord ou France Nature Environnement (FNE) étaient également présentes.

Sans en tirer une généralité, le collectif phocéen gravite ainsi dans certaines sphères associatives et politiques publiquement opposées aux data centers. À travers « Le nuage était sous nos pieds », convergent plusieurs luttes, quelles soient institutionnelles, politiques ou écologiques. Un alignement qui se retrouve dans largumentaire des membres de ce collectif, notamment sur un débat précis : l’électricité.

La « guerre » du watt

Gouffre énergétique ou consommation raisonnée ? Dans un monde où l’électricité simpose comme lalternative principale aux énergies fossiles, la consommation des data centers est un point dachoppement majeur. Pour les opposants, ces structures consommeraient des quantités d’énergie sans équivalent. Par exemple, la société Digital Realty possède quatre centres de données à Marseille. Selon lopposition écologiste et les associations, cela représenterait une consommation électrique équivalente à près dun huitième de celle de la ville. « Cela équivaut à celle de 50 000 habitants », déclare Sébastien Barles, adjoint au maire de Marseille délégué à la transition écologique, dans un article du 9 avril 2025 sur Reporterre. En réponse, la société affirme consommer l’équivalent dune ville de 25 000 habitants, soit moitié moins.

Cette bataille des chiffres semble avoir été remportée par les opposants. Dans tous les reportages sur le sujet, largument de la consommation électrique est martelé. Quand ce ne sont pas des reportages, ce sont des études ou des communiqués de presse qui circulent dans les médias, portés là encore par des associations souvent identifiées. « À lhorizon 2030, la trajectoire dans laquelle se projette la filière des centres de données est insoutenable », affirme The Shift Project le 1er octobre 2025 dans une tribune publiée dans Le Monde et reprise par plusieurs médias nationaux. Ce think tank français est présidé par Jean-Marc Jancovici, figure médiatique et défenseur assumé de la décroissance et de la sobriété énergétique. Ou encore ce rapport du 4 février 2025 de lassociation Green IT, affirmant que « si le numérique était un pays, il émettrait autant de gaz à effet de serre que 5,5 fois la France ». Cette association  (nous y reviendrons par la suite) est présidée par Frédéric Bordage, pionnier et lun des principaux experts de la sobriété numérique et de l’écoconception de services numériques en France.

Dans un milieu informationnel où l’écologie parle à tous, et dont la préoccupation des Français, selon les différents baromètres, augmente chaque année, les associations continuent de creuser leur sillon informationnel avec un certain soutien passif ou une absence de contradiction. Dans une bataille de chiffres et darguments, il peut alors sembler cohérent de se tourner vers les institutions gouvernementales ou internationales. Si elles sont peu présentes dans le débat public, de nombreux rapports peuvent permettent de trouver un juste milieu dans un espace saturé par deux camps. Une solution pas si évidente. En février 2025, lAgence internationale de l’énergie (AIE) estimait quune requête sur ChatGPT se révélait dix fois plus énergivore quune simple recherche sur Google, qui consomme 0,3 Wh d’électricité. Si certains soulèvent la question de lempreinte énergétique des usages de lintelligence artificielle, pour dautres, ces chiffres sont inutilement alarmistes, car ils nintègrent pas les progrès à venir.

LAdeme a un jeu trouble

Le débat médiatique sur les data centers a pris un autre tournant le 6 janvier 2026, quand lAdeme (Agence de lenvironnement et de la maîtrise de l’énergie) publie une étude intitulée : « Prospective d’évolution des consommations des data centers à court, moyen et long terme de 2024 à 2060 ». Un rapport massif de 220 pages où, selon les scénarios envisagés, ces infrastructures numériques pourraient consommer sept fois plus d’électricité en 2060… ou alors moitié moins, si lengagement en faveur de la sobriété prévaut. Plus concrètement, il en ressort que lambition française de devenir un pionnier de lIA paraît peu compatible avec les ambitions écologiques du pays, et notamment les accords de Paris.

Alea jacta est, pourrait-on dire. Un établissement placé sous la tutelle du ministère en charge de lenvironnement démontre que lexplosion des data centers fait peser un risque écologique, mais surtout énergétique, sur lavenir de la France. Il faut pourtant se plonger dans les détails du rapport et surtout dans le profil de ses auteurs. Si lAdeme emploie un seul ingénieur en sobriété numérique (selon son organigramme de juin 2025), il paraît cohérent que lagence fasse appel à une aide extérieure. Ainsi, l’étude a été réalisée par le groupement CLIK (qui apparaît dans les auteurs du rapport avec quatre autres noms). Ce groupement nexiste pas officiellement. Il faut alors se pencher sur les membres de ce groupement et sur les quatre auteurs.

Il apparaît que Lorraine De Montenay, auteure principale du rapport, était également trésorière de lassociation Green IT en 2025. Cette même association publiait des études souvent orientées, sans réelles preuves scientifiques, et se réclamait du mouvement de la sobriété numérique. Il convient alors de se pencher en détail sur lactivité professionnelle des membres du bureau de lassociation Green IT (Jérôme Moly, Sylvain Chery, Lorraine De Montenay, Renaud Héluin) lannée de l’étude (NB : Lorraine De Montenay nest, selon le site, plus au bureau de lassociation en 2026, les trois autres y étant encore) afin dy voir plus clair dans le rôle que joue cette association. Il est mentionné sur leurs comptes LinkedIn que tous sont consultants dans le numérique, vendeurs de prestations en sobriété et écoconception. Certains vendent également des prestations d’écosobriété aux stations de Radio France, le service public relayant leurs études comme démontré précédemment.

Concernant Benoît Petit, deuxième auteur du rapport, il est cofondateur de Hubblo, qui veut « accompagner les entreprises ou collectivités dans leurs démarches de réduction des impacts environnementaux ». Une entreprise montée avec Éric Fourboul, qui apparaît en quatrième position dans les auteurs du rapport de lAdeme. Deux auteurs qui se revendiquent ouvertement en faveur de la décroissance, notamment par la réduction des impacts numériques. Éric Fourboul est également cofondateur du collectif Boazvista, une association loi 1901 aidant les organisations à évaluer, piloter et réduire limpact environnemental de leur numérique de façon simple, rapide et fiable. Quant à la dernière autrice, Cécile Diguet, elle fait du conseil au sein du studio Dégel en urbanisme frugal, villes inclusives et numérique responsable.

LAdeme a donc sous-traité un rapport sur un sujet crucial, les data centers étant au cœur dune lutte mondiale pour acquérir une forme de souveraineté. Lagence, qui fait office de référence en France concernant les questions davenir énergétique, a laissé quatre auteurs ouvertement opposés à ce type de structure et plus largement favorables à la décroissance. Ce concept politique, économique et social, prônant une réduction du productivisme et rejetant la poursuite de la croissance économique comme objectif des politiques publiques, prend de plus en plus de place dans le débat public, porté par des personnalités comme Jean-Marc Jancovici ou Aurélien Barrau.

À qui profite le crime ?

Au-delà de ce rapport de lAdeme, il convient de sinterroger sur les objectifs de ses partisans et auteurs. Sous couvert dassociations ou par connivence avec une agence de l’État, un certain nombre de personnes sarrogent le débat sur lavenir des data centers en France. Des études qui vont dans leur sens font office de vérité ou, du moins, de source sérieuse pour les médias, permettant de faire valoir des activités professionnelles en vendant des services et des prestations dans ces domaines.

Lavenir des data centers en France nest pas scellé. Par volonté politique, puisque lactuel président veut faire du pays un champion mondial, mais aussi par réalité. Selon RTE (gestionnaire du réseau public de transport d’électricité haute tension en France métropolitaine, filiale dEDF), la consommation des data centers en France en 2022 représentait environ 2 % de la consommation française totale d’électricité sur lannée. À lhorizon 2035, RTE l’évalue à 4 %. Loin des chiffres avancés par les différents opposants.

Il paraît essentiel et sain, sur ce sujet mêlant chiffres, données, mais aussi avenir écologique et énergétique de notre pays, de se poser des questions concernant lessor exponentiel des centres de données sur le territoire. Véritable enjeu de souveraineté, ils sont étroitement liés aux questions de ressources en eau, en foncier, mais surtout en électricité. La France est un leader en termes d’énergie décarbonée (92 % de sa production selon RTE), et la demande va augmenter, ce qui est indéniable et fera peser des contraintes de plus en plus lourdes sur les systèmes de production. Faut-il pour autant renoncer à toute forme de croissance dans des domaines qui incarnent le futur, que sont lIA, le cloud ou la 5G (voire la 6G et la 7G) ? Pour certains, oui. Cela passe par une guerre informationnelle de grande ampleur mêlant contestation citoyenne et opérations dinformation orientées et partielles à grande échelle. Les mécanismes utilisés sont nombreux. Il apparaît surtout que la connivence avec une certaine idéologie sert des intérêts personnels, politiques et surtout financiers.

Arnaud de La Taille (MSIE49 de l’Ecole de Guerre Economiqe)