Les affrontements informationnels sur l’hydrogène en Europe et en France

Hydrogène, Hydrogène vert, piles à combustible ; l’accélération récente (post-Covid) des problématiques d’approvisionnement énergétique, a remis l’hydrogène sur le devant de la scène. Le CEA définit l’hydrogène (en fait dihydrogène) comme l’élément chimique le plus simple, dont la combustion libère quatre fois plus d’énergie que l’essence pour un même poids. Il est également qualifié de potentiellement inépuisable, non-émetteur de gaz à effet de serre… L’hydrogène n’est pas une source d’énergie mais un « vecteur énergétique » : il doit être produit puis stocké avant d’être utilisé.

Dans cette course à l’hydrogène des pays tels que le Chili, le Canada, ou bien sûr en Chine se sont démarqués. Sur le continent européen, très affecté par la situation en Ukraine sur son mix énergétique, il est intéressant d’analyser la dynamique de l’hydrogène identifié comme un levier de croissance et d’identifier les affrontements informationnels que ce dernier a suscités.

Des applications prometteuses

Parmi les promoteurs de l’hydrogène, on compte naturellement les associations, organismes représentatifs de la filière tels que Hydrogen Concil, Hydrogen Europe. Au niveau national c’est Association Française pour l'Hydrogène et les Piles à Combustible (AFHYPAC) qui œuvre à la promotion des solutions à l’hydrogène. Ces organisations mobilisent les acteurs privés et publics gageant des profits, des économies, des réductions de CO2 et autres gaz à effet de serre. D’autres acteurs sont à l’œuvre, nous y reviendrons.

Dans L’île Mystérieuse (1875), déjà, Jules Verne avait l’intuition que « l’eau » deviendrait une source d’énergie dont les propriétés et applications dépasseraient celles du charbon. En effet, au XIXème siècle des applications avaient été identifiées notamment dans le secteur du transport.

Ce secteur est aujourd’hui en pointe sur l’utilisation de l’hydrogène, avec la technologie de la pile à combustible qui produit de la chaleur, de l’eau et de l’électricité dès lors qu’elle est alimentée par du dihydrogène. Alstom qui a développé un train fonctionnant à l’hydrogène avec des phases de tests dès 2018 a récemment annoncé la livraison de : 41 rames à deux lander allemands, 6 en Lombardie et des signatures sont attendues dans d’autres pays européens en 2022. En France, ce mode de propulsion est pressenti comme une alternative pour des tronçons non électrifiés en remplacement des locomotives diesel. Par ailleurs, un partenariat a été signé avec Engie pour la construction de locomotives de fret en vue de s’affirmer sur le marché de la mobilité lourde.

Le transport routier est également identifié par la filière comme un vecteur de croissance permettant de s’affranchir de nombreuses contraintes liées aux batteries (approvisionnements, taille, poids), aux recharges, ou de l’évolution prévue du cadre règlementaire européen (Fit for 55), pour la limitation des gaz à effet de serre. Les transports collectifs n’échappent pas à cet engouement et des flottes de bus à l’hydrogène sont constituées dans des villes telles que Pau ou Auxerre ; mais c’est le segment de la voiture individuelle qui est le plus en ébullition.

Si le transport est le premier émetteur de gaz à effet de serre (GES) avec 30% des émissions, la voiture compte pour plus de 60% de ces émissions. Le fait que la voiture à l’hydrogène ne rejette que de l’eau (ni particules fines, ni CO2) constitue un argument massue pour ses promoteurs. Elle fait entrevoir des perspectives en termes de services (stations de recharge) mais aussi et surtout des infrastructures (production, transport, stockage) qui accompagneraient le développement des filières hydrogène, notamment le transport. Les applications ne se limitent pas au transport, des impacts sont attendus sur la production d’énergie elle-même. Il est possible d’en produire par électrolyse en séparant les molécules d’hydrogène contenues dans l’eau. Une autre technique consiste à récupérer l’hydrogène de la biomasse.

Aujourd’hui l’hydrogène représente 1,7% du mix énergétique mondial, on attend qu’il atteigne les 13% en 2050, ce qui constitue donc un formidable levier de croissance. A titre d’illustration, EDF a annoncé en avril 2022, la mise en place d’un plan hydrogène pour 2030 en voulant se placer comme un acteur majeur au niveau européen avec une capacité de 3GW produisant 450 000 tonnes d’hydrogène bas carbone ; indiquant une économie de 3 millions de tonnes de CO2.

Le 9 mai 2022, la start-up nantaise Lhyfe a réussi son introduction en Bourse à Euronext en visant une augmentation de capital à 110 millions d’euros. Parmi les promoteurs de l’hydrogène, on compte naturellement les associations, organismes représentatifs de la filière tels que Hydrogen Concil, Hydrogen Europe. Au niveau national c’est Association Française pour l'Hydrogène et les Piles à Combustible (AFHYPAC) qui œuvre à la promotion des solutions à l’Hydrogène.

La polémique sur les applications industrielles

Un certain nombre de critiques cependant se font jour au sujet des possibles applications industrielles de l’hydrogène dans le transport, mais aussi d’une manière générale sur sa capacité à offrir une réelle opportunité décarbonée et peu couteuse. Sans parler des détracteurs, il est possible d’identifier des « méfiants » ou des « sceptiques ». Les doutes portent tout d’abord sur l’étendue de l’opportunité qu’il constitue à l’heure actuelle. L’IDDRI note dans un rapport de 2022 : La relative faible efficacité énergétique de l’hydrogène par rapport à d’autres vecteurs énergétiques indique qu’il n’a pas vocation à se substituer au méthane fossile (gaz naturel) dans le système énergétique. Néanmoins, il est utile pour la décarbonation de certains usages, en priorité dans l’industrie et le transport, et pourra jouer un rôle essentiel dans l’équilibrage et la sécurité du système électrique. Les doutes sont plus forts encore sur son caractère décarboné.

Il existe une typologie d’hydrogène par couleur (gris, bleu, vert, jaune) mais les 80 millions de tonnes l’hydrogène produits dans le monde sont à 95% de l’hydrogène gris, c’est-à-dire produit, grâce à des énergies fossiles. Polytechnique Insights a publié en juillet 2021, un rapport intitulé : « l’hydrogène vert doit encore faire ses preuves », pointant cette dépendance aux énergies fossiles, les problèmes liés au stockage. Pour multiplier par 10 la production d’hydrogène comme vu au-dessus, il est indispensable de répondre à cette question, quelle énergie va servir à la production d’hydrogène.

La France a un avantage avec le nucléaire, mais cette association n’est pas l’option prioritaire en Europe, contrairement aux Etats-Unis. L’électrolyse a par ailleurs un coût 2 à 3 fois supérieur à celui de la production par énergie fossile. Sur la voiture à hydrogène les questionnements sont nombreux notamment sur la capacité à équiper un réseau d’alimentation et de recharge pour les utilisateurs.

A ce stade, en ce qui concerne l’affrontement informationnel, les points de vue des promoteurs et des sceptiques sont dans la lignée de leur positionnement sur le marché : la filière est enthousiaste et les chercheurs demandent du temps pour mesurer les réels effets.

Une nouvelle forme de stigmatisation du nucléaire

Pour autant, certains éléments font apparaître d’autres types de confrontation, des actions de lobbying et des ripostes sur le terrain informationnel. Parmi les détracteurs de l’hydrogène on retrouve des éléments issus de la société civile. L’affrontement se situe tout d’abord sur le plan technique ou environnemental. En septembre 2020, la Tribune publie un article intitulé : « l’imposture de l’hydrogène renouvelable ». Cet article développe le point de vue de la coordinatrice régionale de Students for Liberty France, mouvement libertarien. Au sujet de la voiture à hydrogène, c’est Reporterre qui en avril 2019 faisait apparaître des contradictions dans le secteur de l’automobile entre des défenseurs d’un modèle thermique ou électrique et ceux de l’hydrogène.

L’article s’intitule : « La voiture à hydrogène est un miroir aux alouettes de la transition énergétique ». Il reporte notamment les propos de Mr Diess dirigeant de Volkswagen, loué pour sa rupture avec la thermique, transposition de l’Accord de Paris. La pile à combustible est considérée comme un « non-sens » et la consommation d’énergie primaire est mise en avant pour nuancer sensiblement le bilan carbone de l’hydrogène. Mais l’affrontement ne se limite pas à des contestations de bilans carbone, il monte en intensité.
Par exemple avec ce
blog du Club Médiapart : «l’hydrogène, l’arnaque du XXI ème siècle » qui établit un lien entre les filières nucléaire et hydrogène. Ecrit 18 mois avant le discours de Belfort d’Emmanuel Macron, ce billet positionne l’hydrogène comme le cheval de Troie du nucléaire justifiant ainsi son maintien voire son développement. La théorie du cheval de Troie est également reprise à l’encontre d’acteurs historiques dans l’hydrogène… les producteurs d’énergie fossile et notamment de gaz. En décembre 2020, une tribune dans Le Monde est publiée par deux spécialistes (sic) membres de Corporate Europe Observatory, une association hollandaise établie à Bruxelles dont l’objet social est la lutte contre le lobbying, en particulier à Bruxelles.

La dénonciation du lobbying gazier

Dans « Un soutien public massif va continuer de financer le gaz fossile… via l’hydrogène ! » les auteurs mettent directement en cause la neutralité de M. Timmermans, Vice-Président Exécutif pour le Pacte Vert Européen. Cet article est la rampe de lancement d’un rapport, très documenté, visant à mettre en lumière des opérations de lobbying et d’influence de la filière hydrogène en Europe. Ce rapport fait apparaitre des relations (pantouflage) entre des décideurs européens et des structures de lobbying telles que Baker McKenzie, et bien entendu, Hydrogen Europe.

Il insinue que le lobby gazier serait à la manœuvre notamment au sein de la Clean Hydrogen Alliance, orientant les décisions d’investissements publics en la matière. Il fait état (Chap. 4) d’une opération d’encerclement cognitif s’appuyant sur de la documentation (« bombardment »), de nombreuses rencontres (166 en 8 mois) des représentants de la filière avec les commissaires européens et leurs équipes, pour une opération estimée à près de 60 millions d’euros. Le rapport pointe les similitudes entre les aspirations de la filière (les montants par exemple) et leurs traductions dans les propositions de la Commission pour la stratégie européenne de l’hydrogène (p. 19&20).

En septembre 2020, la France a validé 7 milliards d'euros sur l’hydrogène dans le Plan de Relance ainsi qu’un Conseil national de l’hydrogène. L’Allemagne quant à elle a débloqué 9 milliards d'euros. L’Union Européenne a donc fait un pas en avant vers l’hydrogène en adoptant en 2020 une stratégie sur l’hydrogène sur la viabilité technique par rapport aux bénéfices annoncés en matière de production d’énergie, de mobilité.

Les acteurs « offensifs » de société civile confrontés à la question de la dépendance énergétique

Les débats perdurent mais ne semblent pas pour l’instant remettre en cause ces stratégies. Il n'en demeure pas moins vrai que la méfiance envers l'hydrogène perdure, compte tenu des incertitudes qui demeurent sur sa neutralité carbone, et sa capacité de développement à plus faible coût. Ces interrogations s’inscrivent dans un débat de spécialistes. Mais elles peuvent aussi se transformer en affrontements informationnels sévères dans lesquels s’imbriquent au-delà des champs scientifiques, industriels, des acteurs de la société civile. Ces derniers investissent le volet sociétal, démocratique pour questionner la transparence d’investissements publics.

Mais cette approche morale révèle d'autres ambiguïtés, et même des contradictions quasi insolubles. Les acteurs "offensifs" de la société civile s'abstiennent de prendre position sur la question de la dépendance énergétique ainsi que sur ses conséquences sur le débat de fond par rapport aux enjeux énergétiques. Ils ne cherchent pas non plus à alerter l'opinion publique sur les jeux d'influence d'intérêts étrangers qui cherchent à profiter de leurs critiques afin d'influencer des décisions au niveau européen et français. Le débat antinucléaire n'est pas que moral. Il profite à d'autres types d'acteurs géoéconomiques ou concurrentiels. La Russie a tout intérêt à ce que l'Europe reste importatrice de son gaz. Des groupes pétroliers et gaziers ont aussi intérêt à limiter ou faire disparaître le nucléaire civil pour prendre des positions dominantes sur ces marchés.

Ce manque de discernement, que certains n'hésitent pas à qualifier parfois de malhonnêteté intellectuelle, a déjà fortement affecté l'image des écologistes lors des dernières élections présidentielles en France. La notion de dépendance énergétique a en effet des répercussions non négligeables sur le pouvoir d'achat des ménages à cause de la hausse des prix du carburant, du gaz et de l'électricité. En toile de fond, se dessinent de nouvelles formes de confrontation sur le coût financier, industriel et environnemental de la dépendance énergétique, dont s'excluent de facto les acteurs "offensifs" de la société civile. 

O. Saloit