Les confrontations géoéconomiques autour de l'éolien offshore européen

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L'éolien offshore européen s'apprête à vivre un véritable « raz-de-marée » industriel avec un objectif de 300 GW installés d'ici 2050, dont 45 GW pour la seule France. Pour financer ce pilier de la transition énergétique, la Commission européenne estime les besoins d'investissement à 800 milliards d'euros. Mais derrière ces gigawatts, une bataille féroce pour la souveraineté économique fait rage. Face aux turbiniers chinois, dont les prix sont jusqu'à 50 % inférieurs à ceux de leurs concurrents locaux, l'Union européenne a réagi avec le Net-Zero Industry Act (NZIA). Ce règlement impose désormais des critères de « résilience » dans les appels d'offres, visant à limiter à 50 % la dépendance envers un pays tiers pour les composants stratégiques afin de protéger la sécurité d'approvisionnement.

Le choix des équipements, notamment les turbines, devient un casse-tête géopolitique pour les développeurs de fermes éoliennes. Alors que des projets comme celui de Ming Yang en Écosse sont bloqués pour des raisons de sécurité nationale et de cyber-espionnage, le duopole européen formé par Siemens Gamesa et Vestas tente de consolider ses positions. Siemens Gamesa projette ainsi de détenir 55 % du marché offshore européen d'ici 2035. Cependant, la souveraineté industrielle est mise à rude épreuve : le retrait stratégique de GE Vernova et la suspension récente de certains investissements de Vestas en Pologne ou de Siemens au Danemark font planer un risque de goulot d'étranglement dès 2029. L'enjeu est désormais de concilier la vitesse de la décarbonation avec le maintien d'une chaîne de valeur « Made in Europe », face à une Chine qui occupe déjà les quatre premières places mondiales des fabricants d'éoliennes.

La bataille des mots et des idées sur les terrains géoéconomiques et industriels

L’intérêt des acteurs et la technicité relative du sujet dictent le choix des vecteurs pour ces affrontements, loin de la presse grand public qui se contente d’annoncer les investissements en grandes masses, le choix des zones d’installation ancrée ou flottante et les espoirs mis dans les puissances à installer. Ce qui ressort publiquement, ce sont les spéculations sur l’avenir du mix énergétique national ou européen, ainsi que la contribution attendue, de la part de ce secteur renouvelable, en vue d’une relative indépendance énergétique par rapport au gaz russe et au gaz de schiste américain. Les débats récents sur la Programmation Pluriannuelle de l’Energie en France l’ont bien montré. 

Les groupes de travail animés par la Commission européenne, le huis-clos du Conseil, les conseils d’administration des turbiniers chinois et les réunions des développeurs européens avec leurs mandants publics sont les lieux de confrontation et décision sur les montages industriels. Les messages stratégiques se lisent donc entre les  lignes des newsletters spécialisées, les communiqués de presse des industriels, leurs rapports d’activité (visant aussi bien le grand public et que les actionnaires) et les actes règlementaires ou plans d’action de l’UE et ses Etats membres. Dans une telle sphère informationnelle, seuls les recoupements curieux, les voltes-faces et les contradictions apparentes témoignent des intimidations commerciales, des faux-semblants idéologiques ou encore de l’anesthésie informationnelle d’un « tout va bien se passer avec les turbiniers européens » qui ménage des positions futures rien moins qu’incertaines pour ces industriels. Concernant les recoupements, des acteurs-clefs ont accepté de nous parler « en off » pour valider certaines interprétations, notamment à propos des heurs et malheurs européens du turbinier chinois n°1 Ming Yang.

Les annonces tonitruantes de Ming Yang ont finalement du mal à convaincre

Le turbinier qui se prétend en pôle-position dans la course chinoise au marché européen des turbines a lancé sur plusieurs années une campagne de communication qui avait de quoi ferrer les poissons de Hambourg et d’Ecosse, décourager les concurrents chinois et rassurer Pékin… avec du vent, principalement.
Depuis plusieurs années, le géant chinois Ming Yang Smart Energy déploie une stratégie de communication agressive, jalonnée d'accords de principe (MoU) et d'annonces d'investissements colossaux. Pourtant, force est de constater que ces effets d'annonce se heurtent systématiquement au mur de la réalité géopolitique européenne. Malgré une présence remarquée sur les salons professionnels, comme à Energaïa 2025 où le groupe occupait le terrain face à des concurrents européens absents, le bilan opérationnel reste désespérément vierge.

Après des approches du marché italien sans succès, comme le turbinier l’a constaté et clairement indiqué au printemps 2025 lors d’échanges directs avec des régions françaises, le scénario est devenu récurrent : une signature en grande pompe suivie d'un veto administratif. En décembre 2021, un protocole d'accord est signé avec le ministère britannique du Commerce pour l'implantation d'usines au Royaume-Uni (L’Actu Eolien, 7 janvier 2022). En octobre 2025, Ming Yang réitère avec un projet d'usine intégrée de 1,5 milliard de livres à Ardersier Port, en Écosse, promettant 1 500 emplois (L’Actu Eolien, 20 octobre 2025). Résultat ? En mars 2026, le gouvernement britannique interdit purement et simplement l'utilisation de ses turbines, invoquant des impératifs de sécurité nationale et de résilience des infrastructures critiques (BBC, 25 mars 2026). Un revers cuisant qui coïncide cruellement avec l'annonce, le même jour, d'un nouveau projet d'usine par le Danois Vestas dans la même région. Les craintes londoniennes pour la sécurité économique du Royaume-Uni semblent du reste avoir été étayées par Washington concernant Ming Yang (Financial Times, 18 juin 2025). 
Le constat est identique en Allemagne. Le développeur Luxcara, qui avait pourtant désigné Ming Yang comme « fournisseur préférentiel » pour le parc Waterkant en 2024, a finalement fait machine arrière en septembre 2025 pour retenir Siemens Gamesa (L’Actu Eolien, 4 septembre 2025, ou le communiqué de Luxcara). Là encore, la pression des autorités fédérales ainsi que des préoccupations de sécurité économiques, ont rendu l'accord chinois caduc. Ce que les analystes appellent désormais le « moment Huawei » de l'éolien semble geler toute tentative de percée. Malgré des communiqués assurant que ses « activités prévues restent inchangées », Ming Yang s'enferme dans une communication de résistance qui peine à masquer son exclusion relative du marché européen. Entre les barrières normatives et le renforcement du Net-Zero Industry Act (NZIA), les signatures de Ming Yang apparaissent aujourd'hui pour ce qu'elles sont : des accords de papier sans lendemain industriel.
A l’automne 2025, les annonces prometteuses de Ming Yang laissaient encore penser aux deux principaux concurrents chinois dans l’approche des projets européens, Goldwind et Envision, que l’avance supposée du n°1 serait difficile à rattraper, comme une source directe a pu nous le confirmer. De même, en Ecosse, on a pu croire que l’accord passé avec le gouvernement de sa Majesté constituait un jalon réel vers l’installation d’éoliennes et d’une unité de production. A Hambourg, selon une source locale interrogée directement, il a fallu que le développeur Luxcara explique aux autorités de son pays que s’il devait se passer de Ming Yang, il ne pouvait être tenu pour responsable des retards que le projet encourrait, ce que la proposition de Siemens est finalement venu solutionner. Au total, la campagne de communication de Ming yang en 2025 a eu pour effet d’impressionner (décourager ?) les concurrents chinois, de tenir pendant un certain temps les autorités régionales en Europe dans un espoir et une dynamique favorable et, peut-être, de rassurer Pékin sur la capacité de son fer de lance à avancer sur ce marché d’expansion prometteur. En tout état de cause, cette bataille informationnelle n’a pas suffi pour assurer un ancrage significatif sur les rivages européens, à ce stade.

A Bruxelles, les lobbies cherchent à faire valoir leurs solutions, entre souveraineté industrielle et libre concurrence mondiale

Le cadre européen d’attribution des fermes d’éolien offshore est le terrain d’expérimentation d’une entrée de la souveraineté économique dans les préoccupations du Marché Intérieur vu de Bruxelles ; c’est aussi le terrain des affrontements idéologiques et compromis sur la dose de politique industrielle admise dans les choix des turbines, face au dogme du libre-échangisme concurrentiel d’une part, à la réalité des capacités productives européennes d’autre part.

Le Net-Zero Industry Act (NZIA) marque un tournant remarquable : l'Europe assume enfin une véritable politique industrielle en brisant le dogme du « prix le plus bas » qui a longtemps favorisé les turbines chinoises, vendues jusqu'à 50 % moins cher. L'ambition est de sanctuariser une capacité de production annuelle de 36 GW pour l'éolien afin de réduire les dépendances stratégiques. Cependant, derrière cette volonté de fer se cache un maquis bureaucratique d'une densité rare, piloté par quatre actes délégués et d'exécution qui listent chaque composant, de la nacelle aux aimants permanents.
Le critère de « résilience », pivot du dispositif, impose une arithmétique complexe aux États membres. Ils doivent désormais appliquer des critères hors-prix à au moins 30 % du volume annuel d'appels d'offres. Le mécanisme s'enclenche dès qu'un pays tiers représente plus de 50 % de l'approvisionnement de l'Union pour un produit final. Pour l'éolien offshore, le casse-tête est total : si ce seuil est franchi, le produit fini ne peut plus provenir du pays visé, et seuls quatre composants spécifiques au maximum peuvent encore en être originaires, sur les huit spécifiés par grands ensembles électromécaniques.
Cette protection nécessaire reste à ce stade une « usine à gaz » réglementaire. Les autorités disposent d'une clause de sauvegarde permettant de relever les seuils jusqu'à 85 % en cas de menace sur la sécurité d'approvisionnement. Entre les exigences de cybersécurité, de durabilité environnementale et les lignes directrices interprétatives encore attendues de Bruxelles (promises pour juin 2026 par la DG ENER de la Commission), le NZIA est une horlogerie fine dont l'application réelle, dès 2026, mettra à rude épreuve l'agilité des développeurs de parcs.
Si l’on regarde de près le périmètre de « 30% du volume annuel », on peut y voir l’indice d’une capacité européenne à mener une politique industrielle préoccupée de souveraineté. Ce compromis résulte largement des confrontations internes de la Commission, DG Concurrence contre DG ENER (que nous avons rencontrée) en l’occurrence, et du Conseil : la France s’y est placée en tête du mouvement pour que le prix ne soit pas le juge de paix de toutes les procédures et que l’avenir des capacités de productions européennes et leur compétitivité soient pris en compte. Mais chaque Etat membre peut malgré cela attribuer 70% de la puissance annuelle à installer à… des turbines chinoises. Cette confrontation typique des dilemmes bruxellois, entre une loi du marché comprise dans toute sa pureté et des voies d’interventions publiques stratégiques, a lieu alors que l’on relève des intentions chinoises claires dans la capitale de l’Europe, selon Intelligence Online (bulletin du 28 avril 2026) : « Xi Jinping souhaite atténuer la posture critique européenne et rétablir des canaux d'influence et d'échange économiques et politiques. Une nouvelle initiative, appuyée par des travaux d'universitaires, vient d'être lancée afin d'imposer une narration favorable à une autonomie européenne vis-à-vis des États-Unis, tout en préservant l'accès au marché et en réduisant les frictions stratégiques. »

Les chevaliers blancs de l’Europe du Nord rassurent-ils vraiment face au risque asiatique ?

Les Etats membres préoccupés de politique industrielle souveraine ont un allié, ou plutôt deux : le duopole européen constitué par Siemens Gamesa et Vestas qui font savoir qu’ils ont la capacité de répondre aux besoins de puissance à installer dans la décennie à venir, dans leurs communiqués et sur leurs sites Web (voir Renewables Now - ou encore Recharge News ). Ils communiquent sur des projections de parts de marché massives et affichent des ambitions claires pour saturer le marché. Siemens Gamesa projette de détenir 55 % du marché offshore européen d'ici 2035 (environ 140 GW) et affirme pouvoir couvrir 80 % de la croissance européenne sans goulots d'étranglement majeurs. De son côté, Vestas vise une part de 33 % (80-90 GW) et estime pouvoir répondre à 70-80 % des besoins du continent. Dans ces conditions, pourquoi ne pas appliquer les critères de souveraineté du NZIA à 100 % des volumes ? Quel besoin des Chinois ?
Il semble pourtant que pour certains Etats membres de l’UE, le prix reste la chose la plus importante, puisque la majorité qualifiée du Conseil a statué sur 30 % seulement.
A moins que certains décideurs et analystes gardent des doutes sur les estimations et annonces du duopole quant à ses propres capacités, annonces qui pourraient viser à protéger leurs marges en freinant l’arrivée de l’Empire du Milieu au large de nos côtes. Depuis le retrait de l’Américain G.E. de ce secteur, les bénéfices d’une situation duopolistique en Europe semblent en effet à portée de main pour le couple germano-danois. La question est donc posée : leurs campagnes de communication rassurantes relèveraient-elles d’une tactique d’anesthésie informationnelle ? L’état final recherché d’une telle tactique dans le jeu d’influences dans l’UE est visible : réduire la puissance d’expression (et donc priver d’impact décisionnel) 1. les développeurs inquiets qui souhaitent alerter les pouvoirs publics sur le besoin d’un recours aux turbines chinoises et 2. Les Etats membres qui veulent maintenir une possibilité suffisante d’importer (voire faire fabriquer sur leurs territoires) des turbines à moindre prix. L’effet d’une telle communication doit durer jusqu’au réveil du patient anesthésié (le décideur européen), après que les positions principales ont été prises sur les rivages à équiper : contrats signés, marges assurées pour Siemens Gamesa et Vestas.

Le goulot d’étranglement européen

En y regardant de plus près, plusieurs signaux font douter les observateurs de leur capacité réelle à suivre la cadence infernale imposée par les objectifs européens. Derrière les discours de réassurance, la réalité industrielle laisse apparaître des zones d'ombre qui pourraient transformer l'ambition climatique de l'UE en un véritable goulot d'étranglement :
Un « gel » des investissements : En octobre 2025, alors que le marché semblait s’ouvrir, les deux géants ont brutalement freiné. Vestas a suspendu son projet d’usine de pales en Pologne, tandis que Siemens Gamesa a mis au placard son projet d'usine de nacelles à Esbjerg, au Danemark. Les motifs invoqués — « manque de visibilité » ou « demande plus faible que prévue » — passent mal auprès des développeurs, alors même que 12,5 GW de nouveaux projets ont été attribués en Europe dans la foulée. Ce retrait tactique fait craindre une volonté de maintenir des prix élevés en limitant volontairement l'offre.
Les études de marché, comme celle de WindEurope d'avril 2025, présentent certains points de fragilité méthodologique. Ces rapports incluent souvent les capacités de production de GE Vernova (Saint-Nazaire et Cherbourg), or ce dernier est en « grande retraite », sans aucune vente d'éoliennes en mer depuis cinq ans. Si l'on retire ce « producteur fantôme » du calcul, les chiffres de la souveraineté européenne s'effondrent mécaniquement.
Le mur des « bottlenecks » de 2029 : Les experts prédisent désormais des risques de pénurie critiques dès 2029 pour les pales et 2030 pour les nacelles. La concentration du marché sur seulement deux fournisseurs européens fragilise l'ensemble de la chaîne de valeur. Les développeurs réclament au moins trois fournisseurs viables pour maintenir une saine concurrence et sécuriser les délais de livraison.
Une fragilité financière et technique persistante : Malgré le soutien public, les turbiniers restent convalescents. Siemens Energy a enregistré une perte nette colossale de 4,59 milliards d’euros en 2023, plombée par les défaillances de sa branche Gamesa. À cela s'ajoutent l'inflation des matières premières (acier, cuivre) et la hausse des taux d'intérêt, qui ont renchéri les coûts de production de près de 40 % en deux ans.
Les actions de lobbying du syndicat sectoriel Windeurope, visibles dans les messages publiés sur son site et les réponses à consultations, n’expriment pas ces doutes alors qu’on pourrait s’y attendre, de la part des développeurs qui en sont membres. Il est vrai que Siemens Gamesa et Vestas sont membres, eux aussi. Coordonner les positions parfois divergentes des membres d’un groupe de lobby sectoriel n’est pas la moindre des difficultés, lorsque l’on cherche une expression claire, lisible et influentes sur les fonctionnaires européens, les eurodéputés et les représentations permanentes des Etats membres.

Entre suspensions d'activité dans les usines et santé financière précaire, le duopole européen semble marcher sur une corde raide. Le risque est désormais que l'Europe, incapable de produire ses propres machines à temps, soit contrainte de choisir entre ralentir sa transition ou rouvrir la porte aux turbiniers chinois pour combler le vide. Il demeure une autre voie, consistant à construire un « AIRBUS des turbines » comme on a tenté celle d’un « AIRBUS des batteries », dans la lignée de grands projets européens toujours cités pour prouver qu’il existe malgré tout un champ des possibles stratégiques. A défaut, après les batailles des mots et des idées, « 30 % » restera peut-être dans les esprits comme la mesure des intentions réelles de souveraineté industrielle sur le vieux continent. Rendez-vous dans 10 ans.

Gilles Durand (Ecole de Guerre Economique)