Les financements européens de défense, entre divergences européennes et influences américaines
Depuis près de dix ans, l’Union européenne développe des programmes de financements de l’industrie de l’armement. L’objectif est double : favoriser l’émergence d’un écosystème industriel européen grâce au développement de programmes d’armement communs, et encourager le réarmement des pays européens.
Les pays européens sont pourtant fracturés sur la place qui doit être accordée aux Etats-Unis et à son industrie de l’armement dans ces programmes, ainsi que sur la pertinence même du cadre européen pour répondre aux enjeux de sécurité du continent.
Les Etats-Unis disposent d’un levier diplomatique inégalé du fait de leur position, car certains pays européens considèrent comme vitales les garanties de sécurité américaines, et sont donc prêts à défendre les intérêts américains au sein même des institutions européennes. Cette confrontation en Europe risque de favoriser les intérêts américains dans le cadre de la construction des programmes de financement de l’Union européenne.
Fracture européenne face au projet « d’Europe de la Défense »
Si l’Europe de la défense est une idée ancienne, ce n’est qu’avec le traité de Maastricht de 1992 qu’elle s’impose réellement comme l’un des piliers de la communauté européenne sous la forme de la PESC (Politique étrangère et de sécurité commune). Mais des différences majeures de perceptions subsistent entre les pays européens et notamment vis-à-vis des pays de l’ancien bloc communiste, concernant le rôle de l’Union européenne en matière de sécurité. Si certains pays comme la France souhaitent que l’Union européenne devienne un acteur central de la défense du continent, disposant de sa propre autonomie stratégique. D’autres pays membres, notamment en Europe de l’Est, la considèrent avant tout comme un acteur économique et placent l’OTAN au centre de leur doctrine stratégique. La France apparait ainsi relativement isolée en Europe.
Figure 1 - Perceptions de l’Union européenne comme acteur en matière de sécurité par les États membres (2018)[i]
Mais cette fracture s’illustre également au travers des programmes de financement de l’Union européenne en matière de défense. L’Union européenne a mis en œuvre deux types de programmes de financement.
D’abord, des programmes de financements pour les Etats européens visant à financer des achats d’équipements militaires. On peut citer le programme « EDIRPA » qui assure un financement direct aux Etats ou le programme « SAFE », qui accorde des prêts à taux réduits aux Etats.
Ensuite, des programmes à destination des industriels européens afin de financer le développement et la production de systèmes d’armes, avec comme finalité d’encourager les Etats européens à coopérer et non développer individuellement des programmes similaires. On peut citer les programmes « EDIDP » ou du « Fonds européenne de la défense » (FED).
Cependant, les données issues de ces programmes de financement illustrent une forte disparité entre les pays européens quant au recours à ces dispositifs.
Figure 2 – Les bénéficiaires du Programme SAFE de l’Union européenne (2025)[ii]
Figure 3 – Le nombre de bénéficiaires par pays du Programme EDIDP en 2019[iii]
Alors que les pays de l’Est sont les principaux bénéficiaires en comparaison de leur PIB des prêts garantis par l’Union européenne en matière de réarmement : Pologne (43,7 M€), Roumanie (16,6 M€), Hongrie (16,2 M€), et pays Baltes (14,7 M€), leurs industries de la défense sont remarquablement absentes dans les programmes de coopération européenne. Ces programmes sont pourtant une nécessité absolue dans le cadre d’une autonomie stratégique européenne, les coûts d’investissement en R&D ayant explosé dans la défense.
Une divergence « Est-Ouest » en matière de politique de défense en Europe…
Cette divergence entre les pays européens est justifiée par l’Histoire et la géographie du continent.
Malgré la chute de l’URSS et des régimes socialistes du bloc de l’Est, l’Europe de l’Est s’est reconstruite du point de vue stratégique dans la peur de la Russie. Les pays baltes par exemple ont obtenu leur indépendance en 1991. Mais dès 1993, alors que les troupes russes stationnent encore en Estonie[iv], les trois pays font de l’entrée dans l’OTAN une priorité absolue[v].
Dès lors, depuis leur intégration dans l’alliance atlantique en 2004, la doctrine stratégique des pays baltes n’a cessé de réaffirmer le caractère central de l’OTAN dans la politique de défense et la nécessité absolue de conserver ce lien transatlantique[vi].
En totale opposition à cette vision, la France d’Emmanuel Macron a plusieurs fois affiché son scepticisme concernant l’alliance atlantique. De façon subtile dans la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale de 2017[vii] : « l’éloignement grandissant de la classe politique et de la population américaine à l’égard de l’Europe comme les évolutions politiques récentes aux États-Unis suscitent, plus que par le passé, des interrogations profondes en Europe ». Et de manière plus claire en 2019 quand le Président de la République a déclaré « Ce qu'on est en train de vivre, c'est la mort cérébrale de l'OTAN ».
Le refus de l’Espagne en juin 2025 d’augmenter son budget de la défense à 5 % du PIB, ainsi la publication en parallèle de sa « Stratégie d’action internationale 2025-2028 » qui présente l’autonomie stratégique européenne comme principale priorité[viii], constituent également un marqueur de cette division.
… Qui entraine une opposition frontale des politiques industrielles de défense des pays européens
Ces divergences de politiques de défense entrainent mécaniquement une incompatibilité des politiques industrielles de défense entre les pays européens, qui se retrouve divisés en deux groupes.
D’un côté, les principaux producteurs et exportateurs d’armements. Si ces pays se livrent une guerre économique féroce pour les contrats internationaux d’armement, les pays d’Europe de l’Ouest sont les moteurs et principaux bénéficiaires des financements européens aux industriels. Leur objectif est double : d’une part, un objectif d’autonomie stratégique, notamment porté par la Grèce, la France ou l’Espagne, mais également un objectif économique, dans lequel se retrouvent l’Italie et l’Allemagne.
De l’autre côté du continent, la politique industrielle de défense se concentre sur un objectif majeur : l’acquisition des meilleures garanties de sécurité possible face à la Russie. Par conséquent, la politique de défense de ces Etats est centrée autour de l’acquisition en masse de système d’armes, en particulier américains, et la production sous licence d’armes étrangères[ix]. En 2024, la Pologne a ainsi été le premier importateur d’arme de l’Union européenne, et s’est approvisionnée à 45 % auprès des Etats-Unis et 42 % auprès de la Corée du Sud, le reste étant réparti parmi les pays occidentaux[x]. Ces pays de l’Est sont donc plus intéressés par les financements européens visant à acheter de l’armement. Il est également dans leur intérêt, contrairement aux pays d’Europe de l’Ouest, que ces financements soient ouverts aux armements extra-européens et notamment américains.
Les garanties américaines de sécurité, un levier de guerre économique face à l’Europe
Dans ce cadre, l’intérêt stratégique des Etats-Unis est d’empêcher le découplage de l’Europe, et de garantir les débouchés nécessaires à son complexe militaro-industriel américain pour financer le maintien de sa supériorité technologique dans le domaine de la défense. Pour cela, les Etats-Unis vont s’appuyer sur les divisions entre pays européens.
La guerre d’influence américaine débute dès 1998 à l’issue de la déclaration de Saint-Malo, durant laquelle Tony Blair et Jacques Chirac propose la création de la Politique de Sécurité et de la Défense Commune (PSDC) de l’Union européenne. Madeleine Albright, secrétaire d’Etat américaine prononce alors un discours à l’OTAN qui structure encore aujourd’hui le débat européen en matière de politique de défense, dans lequel elle précise la règle des « 3D » :
« Any initiative must avoid preempting Alliance decision-making by de-linking ESDI from NATO, avoid duplicating existing efforts, and avoid discriminating against non-EU members. »[xi]
Les Etats-Unis dénoncent ainsi la mise en place d’un processus de coopération européenne en matière de défense qui sortirait du cadre de l’OTAN, dupliquerait des compétences exercées par l’OTAN, ou exclurait certains pays de l’OTAN. Les Etats-Unis vont alors chercher à casser la dynamique politique du projet, dont la France est à leurs yeux l’élément moteur.
« Many American officials and experts still see France as intent on pushing the United States out of Europe »[xii]
Le rapport de l’Institut d’Etudes de Sécurité en 2000[xiii] illustre bien l’inquiétude américaine quant au positionnement du Royaume-Uni et de l’Allemagne vis-à-vis de cette initiative. Les États-Unis vont alors mobiliser leur diplomatie envers les États membres de l’UE afin de freiner la mise en œuvre du projet politique issu du sommet de Saint-Malo
« The United States will look to the governments of the United Kingdom especially, but also those of Germany, Italy, the Netherlands and other EU members, to ensure that ESDP does not take on a neo-Gaullist character as it develops »[xiv]
Dans ce but, les Etats-Unis vont pouvoir compter sur le soutien des pays de l’ancien bloc de l’Est, et le contexte leur est grandement favorable ! L’année 1999 est caractérisée par l’entrée de la Pologne, de la Tchéquie et de la Bulgarie dans l’OTAN, ainsi que la préparation de l’intégration en 2004 des pays baltes, de la Roumanie, Slovénie et Slovaquie. Ces nouveaux entrants, pour qui les garanties de sécurité de l’OTAN sont une priorité en matière de politique de défense, sont donc naturellement beaucoup plus perméables au point de vue américain. Et à partir de 2004, avec l’entrée des pays baltes et de la Pologne dans l’UE, les craintes américaines concernant la PSDC vont trouver échos : chez les États baltes, qui vont ainsi soutenir le respect de la règle des « 3D » de Madeleine Albright, mais également en Roumanie où les initiatives européennes en matière de défense sont considérées comme un risque vis-à-vis du maintien des garanties de sécurité américaines :
« EU’s narrative on strategic autonomy in defence, as well as with the European Commission’s growing role in regulating the defence industrial sector, might produce ruptures in the relationship with the US. »[xv]
Par conséquent, avec l’élargissement de l’UE et de l’OTAN, les Etats-Unis disposent désormais d’alliés en Europe pour défendre leurs intérêts.
Un affaiblissement des programmes de financements qui profite aux Etats-Unis
Avec le développement ces dernières années de programmes de financement européen de l’industrie de l’armement, les pays d’Europe de l’Est, et notamment la Pologne et les pays baltes, ont donc défendu les intérêts américains en Europe, et ce, de plusieurs manières.
D’abord, en réduisant leur participation au sein des programmes européens. Les pays baltes par exemple, du fait des contentieux entre les Etats-Unis et l’Europe, et notamment concernant la participation des entreprises américaines aux programmes européens, ont réduit leur participation à ces programmes[xvi], la préservation des garanties de sécurité américaines ayant été privilégiée.
Ensuite, en utilisant leur pouvoir politique au sein du processus décisionnel de l’Union européenne pour adapter la législation européenne. Ainsi, quand en 2022, la Commission européenne présente le dispositif EDIRPA permettant aux Etats membres d’acheter avec des fonds européens de l’armement, AmCham EU, l’un des principaux lobbys américains en Europe, soutien ouvertement[xvii] l’ouverture du dispositif et de ses successeurs (SAFE et EDIP) aux entreprises extra-européennes et en particulier américaines. Deux critères font alors l’objet de toutes les tractations.
Pour commencer, la question du pourcentage minimal de composants européens dans les systèmes d’armes éligibles aux financements de l’Union européenne. Ce chiffre est stratégique tant pour les industriels européens qu’américains car un pourcentage faible signifie que les Etats pourraient s’approvisionner plus largement auprès de pays tiers, et plus le pourcentage est élevé, plus il favorise les industriels européens de la défense.
Le second critère concerne les armes produites en Europe par des industriels européens, mais dont la technologie et la propriété intellectuelle appartient à des entreprises de pays tiers, comme dans le cas de la production d’armes américaines ou sud-coréennes sous licence par la Pologne.
Pour les programmes EDIRPA et SAFE, l’opposition entre les pays européens a conduit le pourcentage à être fixé à 65 %. Et concernant la propriété intellectuelle des systèmes d’armes, l’urgence du réarmement face à la guerre en Ukraine a conduit à l’abandon ce critère.
Cependant, dans le cadre des négociations concernant le programme EDIP, le Parlement européen a proposé[xviii] d’une part l’augmentation du pourcentage à 70 % de la valeur du produit final, et la création d’un critère de « design authority » qui exclut de fait les achats d’armement étrangers produits sous licence en Europe.
Les négociations concernant ces critères ne peuvent cependant pas être réduites à une opposition Est-Ouest. Si les pays de l’Est souhaitent effectivement un assouplissement des critères pour pouvoir se procurer des équipements à moindres couts et livrables plus rapidement, certains pays européens comme l’Italie et la Suède souffrent également de ces critères, car leur industrie de défense est liée par de multiples partenariats aux industriels américains et britanniques, contrairement à la majorité des industriels français et allemands, qui s’en retrouvent donc favorisés[xix].
In fine, dans l’accord informel entre le Parlement et le Conseil européen du 16 octobre 2025, la France a obtenu gain de cause. Si le pourcentage minimal de composant européen est maintenu à 65 %, l’accord stipule clairement que les entreprises européennes doivent détenir une « autorité de conception » complète sur les armements pour qu’ils soient éligibles au titre du programme EDIP[xx].
Paul Caillard (SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique)
[i] Dennison, Susi, Ulrike Franke, et Pawel Zerka. « The nightmare of the dark: The security fears that keep Europeans awake at night ». European Council on Foreign Relations (ECFR), 23 juillet 2018. https://ecfr.eu/special/the_nightmare_of_the_dark_the_security_fears_that_keep_europeans_awake_at_n/.
[ii] Toute l'Europe, « Défense : qui sont les pays bénéficiaires des 150 milliards de prêts de SAFE ? », Toute l'Europe, 19 septembre 2024, https://www.touteleurope.eu/l-ue-dans-le-monde/defense-qui-sont-les-pays-beneficiaires-des-150-milliards-de-prets-de-safe/.
[iii] Hélène Masson, « European Defence Industrial Development Programme (EDIDP). Results of the EDIDP 2019 and EDIDP 2020 calls. Data and insights » (Autre publication n°00/2021, Fondation pour la Recherche Stratégique, juillet 2021), https://www.frstrategie.org/sites/default/files/documents/specifique/EDIDP.pdf.
[iv] ERR News. « Thirty years since the last Russian forces left Estonia. » ERR News, 30 août 2024.
https://news.err.ee/1609437929/thirty-years-since-the-last-russian-forces-left-estonia.
[v] Tony Lawrence, « Estonia: Size Matters », PRISM 10, n° 2 (2023) : 20,
https://ndupress.ndu.edu/Portals/68/Documents/prism/prism_10-2/prism_10-2_18-37_Lawrence.pdf.
[vi] Kaitseministeerium. « National Security Concept 2017. » Kaitseministeerium, 2017.
Gouvernement estonien. « National Security Concept of Estonia ». Kaitseministeerium, 22 février 2023.
[vii] Ministère des Armées, Revue stratégique de défense et de sécurité nationale, 2017,
https://www.diplomatie.gouv.fr/IMG/pdf/2017-revue_strategique_dsn_cle4b3beb.pdf.
[viii] Ministère des Affaires étrangères, de l'Union européenne et de la Coopération (Espagne), Spain's Foreign Action Strategy 2025-2028: Foreign Policy with a Distinct Identity (Rapport, 3 septembre 2025), https://www.exteriores.gob.es/es/PoliticaExterior/Documents/EAE_2025-2028/Estrategia%20Acci%C3%B3n%20Exterior%20Ingl%C3%A9s.pdf.
[ix] « La Slovaquie envisage l'achat de chars sud-coréens K-2 « Black Panther », fabriqués sous licence en Pologne, » Zone Militaire (Opex360), 27 février 2025, https://www.opex360.com/2025/02/27/la-slovaquie-envisage-lachat-de-chars-sud-coreens-k-2-black-panther-fabriques-sous-licence-en-pologne/.
[x] M. George, K. Djocik, H. Zain, P. Wezeman, et D. Wezeman, « Trends in international arms transfers, 2024 », SIPRI Fact Sheet, mars 2025, https://www.sipri.org/sites/default/files/2025-03/fs_2503_at_2024_0.pdf.
[xi] Margarita Šešelgytė, « Baltic Concerns and Moderate Engagement », L'Europe en Formation n° 389 (2019) : 177,
https://shs.cairn.info/revue-l-europe-en-formation-2019-2-page-177?lang=en.
[xii] Stanley R. Sloan, « The United States and European Defence », Chaillot Paper 39 (Paris : Institut d’études de
sécurité de l’Union de l’Europe occidentale, avril 2000), p.7,
https://www.iss.europa.eu/sites/default/files/EUISSFiles/cp039e.pdf
[xiii] Ibid.
[xiv] Ibid.
[xv] Simona R. Soare, « Romania's Perception of the EU Defence Industrial "Toolbox" », ARES COMMENT #95 (mars
2024), https://www.tehnomil.net/wp-content/uploads/2024/05/ARES-95-Comment.pdf.
[xvi] Margarita Šešelgytė, « Armament and Transatlantic Relationships: The Baltic States Perspective », ARES
COMMENT #47 (Paris : Institut français de relations internationales et stratégiques (IRIS), novembre 2019),
https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2019/11/Ares-47.pdf.
[xvii] AmCham EU. « European Defence Industry Reinforcement through Common Procurement Act (EDIRPA) ». 24
octobre 2022.
[xviii] Dragoş Benea, « Modification du FEDER, du Fonds de cohésion et du Fonds pour une transition juste en ce qui concerne des mesures spécifiques pour faire face aux défis stratégiques dans le contexte de l'examen à mi-parcours » (Rapport A10-0129/2025, Parlement européen, 2 juillet 2025), https://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-10-2025-0084_EN.html.
[xix] Federico Santopinto, « The Involvement of Third-Country Entities in EU Defence Industrial Policies and the “European Design Authority” Concept », ARES Policy Paper n°114 (IRIS, juin 2025), https://www.iris-france.org/wp-content/uploads/2025/06/ARES_2025_06_114_Design_Authority_PolicyPaper.pdf.
[xx] European money for European defence: European Parliament secures EDIP agreement, » Renew Europe, 16 octobre 2025, https://www.reneweuropegroup.eu/news/2025-10-16/european-money-for-european-defence-european-parliament-secures-edip-agreement.
