Les limites cognitives de la polémique sur les déchets nucléaires

« Même quand on est pour l’abandon du nucléaire, il y a des déchets qui existent. […] C’est un constat, les déchets existent déjà et il n’y a pas à ce jour de solution meilleure que le stockage en couche profonde. » affirmait l’ex-ministre socialiste de l’écologie Delphine Batho en 2018.

Il suffit en effet de constater qu’en France 37% de l’énergie primaire et près de 70% de l’électricité sont d’origine nucléaire pour avoir une idée de l’ampleur des problématiques soulevées par la question du retraitement des déchets radioactifs. Toutefois, s’il existe en France 1 640 000 m3 de déchets nucléaires, 90% d’entre eux sont compris dans les catégories les moins nocives pour l’homme et l’environnement. En effet, les matières radioactives usagées se classent en plusieurs catégories : Les déchets de très faible activité, de faible et moyenne activité à vie courte, de moyenne activité à vie longue, et enfin de haute activité. Ce sont ces deux dernières catégories qui sont au cœur des questions de stockage et de retraitement. Il faut noter que les déchets de haute activité (HA) et de moyenne activité à vie longue (MA-VL) représentent 3,2% du volume total des déchets radioactifs, et la quasi-totalité de la radioactivité française. Ces combustibles usagés proviennent principalement de centrales nucléaires, mais également d’usages médicaux, militaires, ou de la recherche scientifique. La masse de ces substances radioactives pose inévitablement la question de leur devenir, et donc naturellement celles de leurs potentiels retraitement et stockage.

Une controverse déjà ancienne

La production de déchets nucléaires commence en France dès les années 1950, suite au développement et à la multiplication des applications civiles et militaires de l’atome. Après des campagnes d’immersion des combustibles usagés, le manque de solutions de retraitement adaptées se fait sentir, et l’Agence pour la gestion des déchets radioactifs (ANDRA) voit le jour au sein du Commissariat à l’Énergie Atomique en 1979. Dans cette optique, la nécessité du retraitement des combustibles usagés les plus nocif fait réagir le législateur, qui adopte en 1991 la loi Bataille, laquelle prévoit trois options à explorer : La séparation-transmutation, l’entreposage de longue durée et le stockage profond, cette dernière option nécessitant la création d’un laboratoire. Au terme d’une sélection, la Meuse et la Haute-Marne sont choisies, puis regroupées au sein d’un site unique, à Bure. En parallèle du développement de solutions de stockage pour les déchets de faible et moyenne activité à vie courte (1992) ainsi que pour les déchets de très faible activité (2003), la question du devenir des déchets de moyenne activité à vie longue et de haute activité continue de se poser.

En 1998 les travaux de construction du laboratoire souterrain débutent avec le soutien de plusieurs élus locaux, malgré l’organisation d’une manifestation européenne d’opposition et une contestation qui s’enracine localement. Le laboratoire devient opérationnel en 2004, puis en 2005, l’ANDRA et le CEA rendent à l’État un rapport spécifiant que seule la voie du stockage en formation géologique profonde est une solution dimensionnée et pérenne au regard des enjeux et du volumes de déchets concernés.

Le processus n’est pas entravé pour autant

A la suite d’un débat public, le législateur retient en 2006 le stockage réversible profond comme solution de référence, puis le site de Bure est sélectionné par l’ANDRA pour accueillir le projet Cigéo (Centre Industriel de stockage réversible profond de déchets radioactifs), en vue d’entreposer les déchets les plus radioactifs en couche géologique profonde. En effet, les conditions géologiques y sont particulièrement stables. Une zone de 30 km2 est validée en 2010 par le gouvernement après avis de l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire). Si le projet Cigéo est approuvé, c’est dans cette dernière zone que le stockage aura lieu, à 500 mètres sous terre. Parallèlement à une opposition de plus en plus présente, un autre débat public est organisé en 2013, portant sur le projet Cigéo en lui-même. Bien que perturbé, il débouche en 2016 sur une loi précisant les modalités de création du site de stockage, notamment s’agissant de la question de la réversibilité. En 2019 un troisième débat public a lieu, à propos de la cinquième édition du plan national de gestion des matières et déchets radioactifs.

Actuellement, l’ANDRA œuvre en prévision du dépôt de la demande de déclaration d’utilité publique (DUP), qui devra déboucher sur une demande d’autorisation de création (DAC), pour enfin permettre la parution d’un décret autorisant la création de Cigéo, lequel devrait intervenir ultérieurement à 2025.

Pros, antis et arbitres

A mesure de son avancée, des oppositions multiples ont fait face à ce projet, elles se sont poursuivies à chacune de ses étapes et se poursuivent encore. Elles s’ancrent dans un refus global de l’énergie nucléaire, de ses usages et conséquences, qu’ils soient civils ou militaires, et se structurent tant au niveau européen que national autour d’organisations écologistes et de diverses organisations non gouvernementales (ONG). Les plus actives sont Greenpeace et Sortir du nucléaire, autour desquelles gravitent une myriade d’organisations de taille plus réduite (EODRA, BureStop…), regroupant des citoyens et élus locaux.

Face à ces oppositions, les promoteurs du projet s’insèrent dans un écosystème tant industriel qu’étatique. L’ANDRA, en tant que maître d’ouvrage de Cigéo, est le premier défenseur du site, bien qu’elle insiste sur son indépendance vis-à-vis des autres acteurs de la filière nucléaire. Ces derniers comptent d’abord l’entreprise EDF, dont l’État est actionnaire majoritaire, ainsi qu’Orano et le CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique). Ces trois acteurs sont les financeurs du projet, soutenu par les pouvoirs publics au titre des enjeux qu’il soulève, en termes d’indépendance énergétique, de souveraineté, et d’avenir de la filière nucléaire française.

Au centre du conflit informationnel concernant l’enfouissement des déchets radioactifs, on retrouve des acteurs « non-alignés ». Il s’agit d’entités institutionnelles qui produisent du contenu relié directement ou indirectement à Cigéo. A titre d’exemple, on peut citer l’ASN ou l’IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire), mais aussi le Clis (Comité Local d’Information et de Suivi) ou encore la justice française. Ces sujets neutres sont à l’origine de rapports, expertises, décisions judiciaires ou administratives, à vis-à-vis desquels les opposants comme les tenants du projet se positionnent afin de maximiser les gains ou de limiter les pertes dans la guerre de l’information par le contenu qui se déroule. Dotés d’une forte légitimité, ils sont autant d’inconnues dans l’équation cognitive que les combattants informationnels tentent de résoudre.

Ces « arbitres » sont cependant critiqués épisodiquement, à l’image de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP), accusée de « faire le jeu » de l’ANDRA à l’occasion du débat de 2013. Le refus des opposants de participer au débat visait alors à dénoncer une discussion « perdue d’avance » selon eux, ces derniers avançant que prendre part aux concertations était un moyen pour l’État de légitimer démocratiquement Cigéo. Toutefois, ce boycott est allé jusqu’à l’interruption de réunions publiques, permettant aux partisans du projet de capitaliser sur le refus du dialogue, la dénonciation d’actions « coup de poing », et ainsi de contrer la volonté des opposants de délégitimiser le débat public.

Une asymétrie constante

De manière générale, le projet fait l’objet d’un rapport de forces constant et asymétrique. Constant car ininterrompu depuis les prémices de Cigéo dans les années 1990, et asymétrique du fait de la difficulté pour les opposants de s’armer cognitivement pour obtenir des victoires décisives dans la lutte informationnelle qu’ils mènent contre l’ANDRA et les acteurs de la filière nucléaire. Fait notable, l’alternance politique n’a à aucun moment entamé la volonté de l’État de mener à bien ce projet, et ce y compris quand Cigéo n’existait pas et qu’il n’était question que de l’établissement d’un laboratoire de recherche. Cigéo étant une manifestation tangible de la politique publique de gestion des déchets radioactifs, de nombreux moyens sont déployés afin d’assurer la réussite du projet : Textes législatifs, financements publics, aides aux collectivités…

Ces multiples outils mis au service de l’avènement du site de stockage sont autant de fronts sur lesquels les opposants doivent se battre, avec des possibilités limitées.  En effet, l’initiative appartenant aux tenants du projet, c’est principalement l’ANDRA qui met en œuvre une stratégie de communication adaptée à ses objectifs principaux : L’acceptabilité sociale maximale du projet Cigéo, en vue de permettre sa réalisation sans heurts. Dans ce but, en tant qu’exploitante du laboratoire de Bure, l’Agence tient une position dominante lui permettant de rythmer les débats.

La légitimité du discours scientifique

En tant que productrice d’un grand nombre d’expertises et de rapports directement appuyés sur les observations de terrain, elle place d’emblée le débat sur un terrain qui lui est favorable, celui de la science. Forte d’une importante capacité de recherche, elle contribue imperceptiblement à faire de la maîtrise scientifique du sujet le préalable à la participation aux débats concernant Cigéo. On constate notamment ce succès en termes de lutte informationnelle lorsque l’on décompte le nombre de contre-expertises, qu’elles soient le fruit d’ONG, d’associations locales, ou encore citoyennes. Le fait pour l’ANDRA d’avoir ainsi normé le débat lui confère de fait un avantage stratégique.

L’ANDRA développe également une série de réflexions liées à la question du temps. La dimension temporelle du projet Cigéo pose en effet des questions nouvelles : Comment envisager un complexe dont la sûreté devra être assurée plusieurs dizaines de milliers d’années ? Dans ce cadre, un large pan de la communication de l’ANDRA repose sur la notion de durée. L’agence produit effectivement une documentation abondante en la matière, s’associe à des vidéastes, prend part à diverses émissions télévisuelles, radiophoniques, podcasts, afin de présenter ses réflexions à un large -et si possible jeune- public.

Ces éléments de communication permettent de susciter non pas le conflit sur des sujets sensibles directement liés au nucléaire, mais plutôt le dialogue dans une perspective d’interrogations autour de la responsabilité collective à l’égard des générations futures. La déconnexion ainsi faite entre l’industrie nucléaire et l’enjeu de la gestion de ses déchets est un facteur d’apaisement propre à lisser l’image de Cigéo.

Les discours contradictoires des opposants

Face à cet arsenal cognitif, les opposants usent eux aussi de la notion temporelle dans leurs argumentaires. La réplique aux arguments scientifiques des tenants de l’enfouissement se construit autour du refus de laisser les générations futures devoir gérer la problématique du traitement des déchets nucléaires, et plus généralement autour du rejet du nucléaire, via l’invocation des risques inhérents à son usage. En effet, les ONG mobilisent d’abord autour de la question sociétale du choix de l’énergie atomique, plus facilement compréhensible et porteuse dans l’opinion publique, et ensuite seulement à l’aide d’enjeux locaux et/ou plus techniques.

La complexité des enjeux relatifs à l’enfouissement des déchets radioactifs, la manne locale représentée par l’industrie nucléaire, et l’existence d’apparentes contradictions dans le discours de certains opposants sont autant de freins à l’établissement d’une offensive informationnelle efficace. On peut par exemple évoquer le refus en bloc de toute solution d’enfouissement, lequel s’accompagne dans le même temps d’une dénonciation du manque de sûreté d’un stockage en surface, comme cela peut être le cas à l’usine de retraitement de La Hague.

De plus, le processus au long cours dans lequel s’insère le projet Cigéo a été marqué par diverses étapes, chacune étant l’occasion d’un nouveau départ pour les opposants, qui y voient l’occasion de recentrer leurs efforts. Cependant, l’avancée de Cigéo semble difficile à stopper. Poussée par l’État, l’industrie nucléaire, et un certain nombre d’acteurs locaux, la « politique des petits pas » visant à imposer le projet Cigéo conduit à des effets de cliquet successifs, imposant un rythme, un calendrier qui contraints les opposants à s’adapter face à cette stratégie du fait accompli. Cette dépendance des opposants qui ne peuvent agir qu’en réaction permet aux tenants du projet de conserver l’initiative, malgré les éventuelles déconvenues survenant à l’occasion de la parution d’expertises de l’Autorité de Sûreté Nucléaire ou encore de décisions administratives retardant les échéances prévues.

Une lutte du faible qui n’arrive pas à dépasser le cap de la contestation de principe

Ainsi, force est de constater que même si la guérilla informationnelle des opposants se poursuit à mesure des avancées du projet Cigéo, rien ne semble pouvoir stopper l’inexorable offensive communicationnelle des partisans de l’enfouissement. Les rares déconvenues de l’ANDRA concernant en majorité des aspects juridiques ou techniques du projet, sur lesquelles les opposants peuvent difficilement capitaliser, bien qu’elles soient systématiquement présentées comme des avancées majeures dans la lutte anti-Cigéo. Finalement, à moins d’une modification majeure dans la politique publique de gestion des déchets nucléaires, ou de la survenance d’un évènement venant profondément remettre en cause la solution du stockage souterrain, la bataille de l’information faisant rage à Bure sera difficile à gagner pour les opposants.

Guillaume Brechler