Les ripostes américaines aux stratégies russes de dépendance gazière

Lorsque Gazprom annonce l’addition de deux pipelines gaziers au projet Nord Stream lors du Forum économique de Saint-Pétersbourg (SPIEF) organisé en juin 2015 ; soit deux mois avant l’entrée officielle de l’armée de la Fédération de Russie dans le conflit syrien, peu d’analystes envisageaient les positions miroir des territoires ukrainiens et syriens comme vecteurs de concentration de pipelines et gazoducs de transit et de connexion des corridors énergétiques Est-Ouest (Russie/Europe via l’Ukraine mais également Téhéran/côtes syrienne/libanaise) et Sud-Nord (essentiellement Arabie Saoudite-Qatar) alimentant le marché de l’énergie européen et partiellement mondial visant à priver la Russie de son marché traditionnel de survie dans un contexte supplémentaire de sanctions imposées par Washington sur un mode assez invariable.

La composition du consortium

De manière consécutive aux échecs du South Stream et du Turkish Stream et considérant désormais la supériorité aérospatiale militaire russe assez indépassable, le Nord Stream 2 Agreement est signé en septembre 2015 par un consortium d’actionnaires de tous horizons géopolitiques incluant notamment Royal Dutch Shell, OMV, BASF/Wintershall/Engie/E.On dans un contexte où la tentative occidentale longue des cinq dernières décennies de créer le plus grand marché mondial de l’énergie selon des frontières Est/Ouest courant depuis le Kazakhstan jusqu’à l’Ukraine et depuis l’Algérie en passant par la Libye, les pays du Golfe jusqu’à l’Iran avait échoué à endiguer ou s’approprier/pénétrer les développements technologiques et industriels de la Chine, de la Russie et de l’Iran dans le contexte supplémentaire où l’indépendance énergétique américaine par la fracturation hydraulique (Shale) présentait des bilans de cashflow rarement positifs eu égard à des contingences à la fois techniques et de viabilité de court terme des puits tandis que, par ailleurs, les Etats-Unis ne soutenaient plus la croissance mondiale depuis 2008 ; autrement dit, n’étaient plus les premiers importateurs d’énergie et donc ses "price-settlers" par ricochet, à l’avantage de la Chine.

Le cheminement historique des rapports de force

Dans la bataille qui a opposé la Russie et les Etats-Unis quant à l’approvisionnement énergétique de l’Europe, un bref historique s’avère d’emblée nécessaire. Avec l’accord entre Gazprom et les actionnaires précités intervenu en 2015 et cristallisant le projet Nordstream 2, il est entendu que Gazprom conserve l’actionnariat majoritaire avec 51% des parts de Capital ; E.on, Royal Dutch Shell, BASF/Wintershall et OMV en détenant 10%, tandis que la compagnie d’énergie ENGIE en contrôle 9 puis 10% également après que Gazprom lui vend un dernier pour cent. Au final, la capacité combinée des 3e et 4e pipelines du corridor trans-baltique est prévu pour atteindre 55 milliards de m3/an : l’équivalent de Nordstream 1 mais contrairement aux deux premières lignes lesquelles prennent leur origine à Vyborg, Nordstream 2 est plannifié pour commencer à Ust-Luga.

Par ailleurs, chacun des actionnaires a déjà des racines ancrées en Russie. La Compagnie E.On opère cinq centrales d’énergie, Royal Dutch Shell contrôle 27.5% du Capital du projet Sakhalin-2, OMV est un partenaire de la Russie datant de l’Union Soviétique. Par exemple, en 1968, le groupe devient la première compagnie d’Europe de l’Ouest à signer un contrat d’approvisionnement en gaz au profit du territoire européen correspondant. Enfin, Wintershall et Engie cumulent déjà des parts au sein de Nordstream1.

Autrement dit, l’approvisionnement du marché européen par la Russie avec des coûts 30% inférieurs à tout autre compétiteur n’est pas une nouveauté. Que des spéculations sur les marchés européens fassent artificiellement monter les prix de revente, non plus ; arguant désormais de surcroît de l’argument d’une transition écologique nécessaire cautionnant une priorité accordée aux énergie alternatives mais insuffisante au regard de la demande, tandis que le LNG (Liquefied Natural Gas) et le nucléaire sont les énergies dont l’impact environnemental est le plus neutre.

L'impulsion allemande dans ce projet gazier

Quoique de nombreuses compagnies d’origine européenne diverse soient venues se greffer au projet, l’impulsion politique fondamentale est venue d’Allemagne, contrainte par ailleurs par les dispositions strictes de la législation du marché de l’énergie européen tandis que dans le même temps, poursuivant ses propres intérêts et la capitale berlinoise de présenter le projet Nordstream 2 en choisissant d’en démontrer tout l’intérêt purement économique en faveur des citoyens de l’UE contre la France soutenant davantage le nucléaire civil et notamment les dérivés de l’Hydrogène. A la fin du mois de décembre 2015, l’Office du Cartel Fédéral d’Allemagne vote une décision autorisant les compagnies européennes à prendre des parts de Capital dans le projet, actant ainsi la registration légale du joint-venture.

Le projet Nordstream 2 correspond à un calcul d’intérêts financiers dans le cadre d’une tentative des Etats-Unis illusoirement devenus indépendants énergétiquement par le fracking de vouloir contraindre le marché européen à l’achat de LNG transatlantique au prix fort via des terminaux et flottes de supertankers inexistants au demeurant et/ou pour un coût rigoureusement prohibitif au détriment des citoyens et consortiums d’énergie européens. Dans ce contexte, Nord Stream 2 établit définitivement une sécurité d’approvisionnement en gaz aux consommateurs sur le territoire européen au moment où l’Europe connaît un déclin de production de gaz domestique en ligne avec une demande d’importation en constante augmentation. En effet, selon les estimations de l’AIEA (IAEA) y compris dans le cadre d’une transition énergétique visant l’objectif non-atteint de 20% d’énergies renouvelables en 2020, les projections d’importation de gaz naturel liquéfié (LNG) telles que crédibles en 2016 objectivent une croissance de 149 milliards de mètres cubes d’ici 2040 au sein du portfolio énergétique européen après les chutes drastiques de production de gaz décidés par les Pays-Bas, l’Allemagne et le Royaume-Uni représentant à eux 3, 75% de la production européenne.

Nord Stream 2 est implémenté par la Compagnie Nordsteam2 AG Project. L’origine géographique de ce pipeline traversant la mer Baltique est localisé proche de la ville d’Ust-Luga située dans la région de Léningrad et son point de destination finale rejoint la région germanique de Greifswald après un parcours couvrant 1224 km avec une capacité totale de 55 millions de mètres cubes /an et capacité agrégée des deux bras de Nord Stream de 110

Les retombées des sanctions financières à l'égard de la Russie

(Entre 2007 et 2015 ; date d’entrée de la Russie dans le conflit syrien)

D’un point de vue strictement objectif, les sanctions économiques et/ou financières votées par le congrès américain, souvent imité par l’Union Européenne, privent successivement l’approvisionnement de gaz russe à l’Europe via différentes routes/corridors :

  • Des corridors géorgiens (2008), puis ukrainiens (2014)
  • Des corridors bulgares et dans le prolongement du Balkan Stream (Deep sea corridors passant sous la mer Noire (annexion de la Crimée, 2014)
  • Constructions ou projets de hubs énergétiques/corridors alternatifs contournant les monopoles de Gazprom (ex : Kazakhstan, Turkmenistan) sous l’impulsion de Washington via des initiatives turques (ex : SGC-TANAP)
  • Tentative de sabotage des projets Nordstream 1et 2 par voie non-kinétique (arguments de légalité) corrélée à des pressions sur certains gouvernements des pays concernés associée à une campagne de guerre informationnelle et relayée par les opérations menées sur les différents théâtres du territoire européen
  • A ceci pourrons-nous encore citer la tentative de réduction de l’espace géographique maritime de la Russie (Mer Baltique/Mer Noire/mer Caspienne), avec des tentatives additionnelles de priver la Fédération d’une partie de sa zone économique (ZEE) dans l’océan Arctique : zone cruciale à la fois pour un projet de route Arctique et l’approvisionnement de la Chine en énergie y compris en hiver grâce aux dernières technologies brise-glace russes.

Le projet "Three Seaes Initiatives"

En d’autres termes, si la Russie a regagné sa place internationale et officiellement depuis son intervention remarquée sur le théâtre du conflit syrien en 2015, un projet de « containment belt » ou ceinture d’endiguement destinée à limiter son pouvoir et capacité de recréer son « heartland », pour reprendre la formule d’Halford Mackinder, voit le jour la même année sous l’impulsion de Washington et au plan européen, de la Pologne et de la Croatie avec l’idée d’un  « front » s’étirant depuis la Mer Baltique, la mer Adriatique et jusqu’à la mer Noire.

L’objectif annoncé est celui de créer une plateforme politique par la promotion de l’interconnectivité aux plans de l’énergie, des infrastructures et les projets de digitalisation en Europe centrale et de l’Est.  L’initiative des trois mers correspond aux frontières physiques des nations participantes (Pologne/Roumanie/Autriche/Bulgarie/Croatia/Hongrie/Estonie/Lettonie/Lutuanie/Slovaquie/Slovénie et la République Tchèque). Sur la forme, le projet est économique, destiné à faciliter l’implémentation d’un corridor ou hub d’échanges commerciaux s’étendant du Nord au Sud. Depuis les années 1950, la plupart des interconnections en Europe de l’Est se sont concentrées le long de l’axe Est-Ouest. L’Initiative des 3 mers se propose de corriger cet héritage soviétique en développant des corridors énergétiques, des infrastructures et réseaux de communication le long de l’axe Nord-Sud.

Dans le secteur de l’énergie et sous l’impulsion de Washington qui a, par ailleurs, fait de la Pologne sa base avancée de l’OTAN sur le territoire européen, l’initiative prévoit la construction d’un corridor de LNG reliant la Pologne à la Lituanie avec l’idée initiale que les Etats-Unis fourniraient ce LNG ou à tout le moins, pouvait-on le supposer. D’autre part, la construction de nouveaux terminaux de LNG est lancée en Croatie. Enfin, une initiative vise la connexion des réserves hydrocarbonées de Roumanie à une large périphérie et possiblement une interconnexion avec le trans-Adriatique pipeline en Grèce et en Italie.

La recherche de la limitation de la dépendance à l'égard de la Russie

L’interconnexion de tous ces hydrocarbones ambitionne une réduction de la dépendance énergétique de l’Europe centrale et de l’est vis-à-vis de la Russie et objective la nécessité de construction de nouveaux axes de connectivité Nord-Sud, notamment ferroviaires, ce que la Chine réalise, par ailleurs déjà en Bulgarie, Serbie, Croatie via son format concurrent (16+1). Les autres « fronts » d’actions mettent en exergue la nécessité d’implémenter une interconnectivité digitale afin d’adapter les échanges commerciaux  à l’ère automatisée et digitalisée des technologies 5G.

L’initiative Three Seaes Initiative réunit 48 mégaprojets pour un fonds de développement initial de €100 milliards, tandis qu’estimés à €570 milliards, et apparaît comme la tentative de l’UE de résister à la fois aux formats économiques alternatifs proposés par Beijing, dont le 16, voire 17+1 et de décourager l’influence russe notamment énergétique, mais également culturelle et on pensera ici à la lutte, ô combien romaine et chrétienne, entre orthodoxie orientale et catholicisme d’occident.

La dimension géopolitique de l’Initiative des 3 mers correspond à une ceinture de « containment » des anciens empires terrestres eurasiatiques (Russie, Chine), avec une attention particulière à apporter à la position ambiguë de la Turquie et la politique néo-ottomane qu’elle poursuit, au-delà de toute crainte de la recréation d’un intermarium (entre les mers) au sein de l’espace européen.

Mickael Doublet
Etudiant de la 25ème promotion Initiale Stratégie et Intelligence Economique

Note

L’arsenal cognitif légal des Etats-Unis
Dispositif cognitif 1 
Privilège exclusif et « exorbitant », pour citer le mot du Général De Gaulle, de l’US FED de la création illimitée de monnaie souvent connotée de « worth thin air » puisque désindexée de l’étalon-or depuis 1971 et le plus souvent non-adossée à des contre-valeurs réelles ouvrant ainsi le champ à un appareil spéculatif potentiellement décorrélé des économies réelles, déterminant par ricochet la croissance et le taux de chômage dans la majorité des pays dont la Banque centrale dépend du taux directeur fixé par l’US FED.
Dispositif cognitif 2
Privilège du Congrès américain de voter des sanctions économiques et financières contre toute entité étatique et/ou acteurs non-étatiques à travers le monde interdisant de fait aux nations de réaliser du commerce avec l’entité visée au risque de voir ses entreprises privées d’accès aux marchés et système bancaire américains dans un contexte où l’USD est devenu la devise de réserve de la plupart des nations du monde et que 88% du commerce international se réalisait encore en USD en 2016, notamment celui de l’énergie sans lequel aucune croissance n’est possible dans un pays.
Dispositif cognitif 3
USD SWIFT System ; dispositif quantitatif comptable vérifiant via une alliance de banques américaines depuis 1973 l’ensemble des transactions financières réalisées par les nations adhérentes, éliminant ainsi la possibilité d’un commerce avec un Etat frappé de sanctions économiques et/ou financières par le Congrès Américain.
C’est dans ce contexte que l’UE a, par exemple, tenter de créer un Special vehicle of payment (SVP), INSTEX basé à Paris afin de permettre à ses entreprises de pouvoir continuer de réaliser du commerce avec Téhéran dans le prolongement du retrait unilatéral des Etats-Unis du JCPOA en 2018, avant de céder très largement aux pressions de Washington et quelques années après que la Banque BNP-Paribas avait été poursuivie en extraterritorialité pour avoir réalisé une transaction bancaire avec la République Islamique iranienne et condamnée à une amende-record exemplaire de $ 9 milliards.
On peut également imaginer une configuration d’action non-kinétique, par exemple une « colour revolution » orchestrée, par exemple encore, au Vénézuela visant la captation de l’Oronico Belt et de la société pétrolière nationalisée PDVSA capitalisant à elle seule 20% des réserves mondiales de pétrole, tandis que tentant de placer un représentant conciliant non élu par le suffrage direct national via le format d’un groupe LIMA. On peut encore conceptualiser et systématiser une théorie visant à étouffer un pays par l’interface externe (sanctions économiques/financières) jusqu’au point de favoriser le « social unrest, la colour revolution » et l’instabilité politique et retenir les investisseurs étrangers d’investir dans les infrastructures d’énergie jusqu’à soumission de l’Etat/Chef de l’Etat en faillite/désamour aux conditions des organisations internationales de prêts (World Bank, FMI) consentis en USD ; contexte assez répandu que l’on pourrait, par exemple, situer en Argentine ou au Nigéria d’il y a quelques années.
Les deux institutions financières internationales (World Bank, FMI) sont en appui de ce dispositif.
Dispositif cognitif 4
Une structure idéologique articulant les diverses chambres d’échos à travers les différents organes politiques, médiatiques/corps intermédiaires et les sociétés civiles puisant cortex et éléments de langage assez régulièrement et de façon assez homogène dans les thèses de l’Atlantic Council, Trilateral Commission, Council of Foreign Relations en occident, par exemple et dans l’ensemble de la sphère atlantiste démocratique et libre.
La guerre informationnelle contre le projet Nordstream trouve donc la logique interne de son fondement dans l’échec de capture du plus grand marché de l’énergie mondiale courant potentiellement de la Baltique à l’Afrique de l’Ouest, Lybie, Yemen, Iran et remontant jusqu’au Kazakhstan en privant la Russie de son marché traditionnel de survie et de création d’une partie de son GDP limitant le dynamisme de son avancée technologique et, d’autre part, privant la Chine de l’énergie nécessaire à son développement