« L’État profond » en Ouzbékistan : entre luttes internes et jeux d’influence
L’existence d’un « État profond » en Ouzbékistan a été mise en lumière en novembre 2024, à la suite de la tentative d’assassinat orchestrée contre Komil Allamjonov, un homme politique ouzbek opposé à ce réseau.
Le terme d' « État profond » désigne un réseau secret de personnes appartenant à différents échelons et institutions d'un État (hauts fonctionnaires, diplomates, magistrats, militaires, membres des services de renseignement, policiers, etc.), qui agirait de manière occulte, formant une hiérarchie parallèle. Il influencerait la politique conduite par les autorités officielles dans un sens pouvant être contraire aux objectifs pour lesquels ces dernières auraient été élues. L’État profond se perpétue indépendamment des résultats des élections, pouvant ainsi contrecarrer toute tentative de réformes ou tout mouvement social auxquels il serait opposé.
Le « bureau »
En Ouzbékistan, ce réseau est connu sous le nom de « Bureau ». Ses membres, des hommes politiques et des hommes d’affaires issus de l’élite du pays, sont ouvertement opposés aux réformes de libéralisation et de démocratisation portées par l’actuel président ouzbek, Chavkat Mirziyoyev. Certains membres seraient même issus du SGB, le service de sécurité de l’État. Ancrés dans une vision conservatrice du pouvoir, ils cherchent à maintenir l’architecture bureaucratique héritée de la période communiste et soviétique en vigueur de 1991 à 2016 en s’appuyant sur la coercition, la corruption et l’intimidation.
Les modes opératoires employés par les membres du « Bureau » illustrent une stratégie d’influence multiforme et graduelle. Ils exercent des pressions économiques et politiques sur d’autres hommes d’affaires et fonctionnaires par divers moyens, comme la manipulation informationnelle via le contrôle de la blogosphère pour mener des campagnes de diffamation, l’expropriation d’entreprises par le biais de l’intimidation, les extorsions selon les modes opératoires des mafias, ou encore l’élimination d’opposants. L’objectif premier de l’État profond demeure alors le maintien d’un pouvoir oligarchique et opaque en freinant l’application de réformes qui feraient de l’Ouzbékistan un pays plus démocratique. Pour concrétiser sa vision, le réseau a mis en place une « task force » : une force d’intervention secrète et non officielle, ou en d’autres termes, un bras armé chargé d’exécuter les missions sensibles.
À la tête de cette organisation se trouverait Otabek Umarov, gendre du président Mirziyoyev (marié à Shahnoza Mirziyoyeva) et ancien chef adjoint du service de sécurité présidentiel. Personnalité influente, il est aussi propriétaire d’importants actifs dans les secteurs bancaires, immobiliers, pétroliers, gaziers et pharmaceutiques. Umarov serait à l’origine de la création du « Bureau », et par extension, de la « task force ». Il contrôlerait donc les services de sécurité du pays, une partie du gouvernement et des grandes entreprises.
Une lutte interne pour le pouvoir, menée en coulisses, semble se dérouler en Ouzbékistan. Cette rivalité prend la forme d’un affrontement asymétrique où la corruption, la manipulation des sanctions américaines, ou encore l’élimination d’opposants politiques deviennent des instruments de contrôle. Les événements récents laissent apparaître un système de contre-gouvernance cherchant à redéfinir la trajectoire politique du pays et l’équilibre institutionnel interne.
Entre réformisme et conservatisme, les risques de l’opposition politique : l’exemple de Komil Allamjonov
Au sein du paysage politique ouzbek, Komil Allamjonov s’impose comme une figure institutionnelle et un acteur symbolique du réformisme et de la démocratisation. Homme politique et homme d’affaires proche de la famille présidentielle, il est un fervent défenseur des réformes de démocratisation promues par le président Mirziyoyev. Son engagement l’oppose de facto aux partisans de la conservation de l’héritage soviétique : il devient alors une cible à neutraliser pour le « Bureau ».
Ancien chef adjoint de l’administration présidentielle et attaché de presse du président, Komil Allamjonov a également dirigé le département de la politique de l’information de cette même administration. En parallèle, il a été directeur général par intérim de l’Agence ouzbèke de presse et d’information et président du conseil d'administration de la Fondation publique pour le soutien et le développement des médias nationaux aux côtés de Saida Mirziyoyeva, la fille du président. Il est aujourd’hui considéré comme la personne la plus influente dans l’espace médiatique ouzbek, ce qui lui confère une position stratégique d’intermédiaire entre le pouvoir politique et la société civile.
Dans son engagement pour la démocratisation, il a été à la tête de réformes massives et continues dans le pays qui visaient à transformer le gouvernement répressif en démocratie ouverte, alors même qu’il travaillait au sein de l’administration présidentielle. Il a œuvré pour une plus grande liberté d’expression, un journalisme indépendant et une plus grande transparence dans les institutions de l’État.
Malgré son engagement, Komil Allamjonov n’a pas échappé aux controverses. Ses activités économiques et entrepreneuriales, menées en parallèle de ses fonctions gouvernementales, ont suscité des accusations de pratiques monopolistiques et de conflits d’intérêts. Il a toujours nié avoir usé de son statut dans les institutions étatiques pour promouvoir ses intérêts personnels. Ces attaques, souvent menées par des détracteurs appartenant au camp conservateur, traduisent une stratégie de délégitimation orchestrée par le « Bureau », visant à présenter les opposants comme corrompus et opportunistes afin d’affaiblir leur influence sur l’opinion publique.
Un mois avant la tentative d’assassinat dont il a été la cible, Komil Allamjonov a annoncé de manière inattendue son retrait du gouvernement pour se consacrer au secteur privé et se concentrer sur ses projets : l’apport de technologies et d’investissements en Ouzbékistan.
Derrière la trajectoire de Komil Allamjonov se dessine un rapport de force systémique : d’un côté, une élite réformiste cherchant à démocratiser et à libéraliser le pays, de l’autre, une élite conservatrice cherchant à préserver l’héritage soviétique. Ayant occupé des postes à haute responsabilité dans l’administration présidentielle et étant un fervent défenseur des réformes démocratiques, Komil Allamjonov devient alors une figure de la lutte interne pour le contrôle du pouvoir et un opposant sérieux aux intérêts de l’État profond.
La tentative de manipulation des sanctions américaines
Ulugbek Shadmanov et Stanislav Tsatskin, individus liés de près à l’État profond, ont été les acteurs d’une tentative avortée de manipuler le système de sanctions américain afin d’affaiblir des adversaires internes : Komil Allamjonov et Dmitry Li, directeur de l’Agence pour les projets prospectifs. Cette manœuvre illustre l’étendue de l’influence et des relations du « Bureau », ainsi que sa capacité à opérer sur des terrains extérieurs. En instrumentalisant des outils de régulation économique, les membres du réseau ont cherché à transformer un instrument de politique internationale en arme utilisée dans un conflit politique domestique.
Ulugbek Shadmanov, surnommé le « roi du ciment » d’Ouzbékistan, est le plus grand producteur de ciment d’Ouzbékistan et d’Asie centrale. Il est propriétaire à 100 % d’United Cement Group (UCG), une société offshore enregistrée à Chypre et basée à Tachkent et Almaty, qui contrôle la moitié des activités cimentières ouzbèkes. Proche d’Otabek Umarov, présumé coordinateur du Bureau, il serait le propriétaire nominal de tous ses actifs et de toutes ses affaires.
Aidé de Stanislav Tsatskin, son partenaire commercial, les deux hommes ont ciblé et fait pression sur Ovik Mkrtchyan, un homme d’affaires ouzbek d’origine arménienne, afin qu’il exploite ses relations américaines dans le but de nuire à Komil Allamjonov et Dmitry Li.
Mkrtchyan est un des entrepreneurs de Shadmanov, mais aussi le fondateur de Gor Investment Limited, une société d’investissement basée à Londres comptant parmi son conseil consultatif des hommes politiques américains de premier plan : l’ancien secrétaire d’État et ancien directeur de la CIA Mike Pompeo, l’ancien secrétaire à l’Énergie et gouverneur du Texas Rick Perry, et l’ancien diplomate américain Thomas Shannon.
Ulugbek Shadmanov et Stanislav Tsatskin avaient demandé une première fois à Ovik Mkrtchyan de solliciter ses relations avec Pompeo et Shannon afin d’inclure deux ressortissants ouzbeks, Komil Allamjonov et Dmitry Li, dans les listes de l’Office of Foreign Assets Control (OFAC). Après avoir décliné cette demande, Mkrtchyan a été victime de représailles : ses projets ont commencé à stagner et ont été mis en attente. De plus, un de ses associés a reçu la visite de Stanislav Tsatskin qui a menacé ouvertement Ovik Mkrtchyan et a affirmé que « M. Shadmanov détruirait personnellement » ses projets.
Son refus a entrainé une escalade violente : il a été arrêté, détenu illégalement et torturé durant 85 jours, du 17 janvier 2024 au 11 avril 2024, par Shadmanov et Tsatskin, accompagnés de membres du service de sécurité de l’État (SGB). Lors de cette détention, ils lui ont réclamé 70 millions de dollars et ont exigé son aide afin de rassembler des preuves contre Komil Allamjonov et Dmitry Li dans le but de les inscrire sur les listes de sanctions américaines.
Ovik Mkrtchyan a porté plainte contre Ulugbek Shadmanov auprès du bureau du procureur général d’Ouzbékistan. Le 10 décembre 2024, ce dernier a été arrêté à Dubaï aux Émirats arabes unis où il a été détenu illégalement durant 30 jours avant d’être extradé vers l’Ouzbékistan le 9 janvier 2025.
Shadmanov avait déjà fait l’objet d’une enquête demandée par les États-Unis et l’Ukraine : il était soupçonné de coopérer avec la Russie et de l’aider à contourner les sanctions occidentales. En 2021, United Cement Group (UCG) qui opérait en Ouzbékistan et en Russie, a racheté la participation du gouvernement ouzbek dans l’une des plus grandes cimenteries du pays, Kyzylkumcement. Même si la transaction a été qualifiée de transparente, elle s’est déroulée sans appel d’offres formel et avec une forte décote. UCG a ainsi acquis le contrôle de 50 % de la capacité de production de ciment d’Ouzbékistan. Wesley Hunt, membre du Congrès américain, a affirmé qu’il s’agissait d’une monopolisation au profit de la Russie sous couvert d’une privatisation. Il a aussi accusé l’entreprise de violer les sanctions américaines instaurées contre la Russie.
Ces éléments démontrent que l’État profond ne se limite pas à une influence interne : il tente d’instrumentaliser et de manipuler des outils de régulation économique internationaux pour défendre ses intérêts politiques. Le champ de bataille qui était initialement le paysage politique ouzbek s’est déplacé pour atteindre une dimension internationale. Le « Bureau » démontre qu’il est, en réalité, une structure hybride capable à la fois d’influencer la sphère politique domestique et d’atteindre les circuits économiques internationaux.
La violence politique comme outil de régulation
La tentative d’assassinat visant Komil Allamjonov perpétrée le 26 octobre 2024 révèle l’existence d’une violence politique instrumentalisée par l’État profond comme un outil de répression de ses opposants. Le réseau neutralise les figures perçues comme une menace pour leurs intérêts politiques.
Les faits ont eu lieu vers 1 h 40 alors que la voiture de Komil Allamjonov s’arrêtait à un passage à niveau, rue Ifor, dans le district de Kibray, dans la région de Tachkent. Deux individus ont ouvert le feu sur la voiture Range Rover dans laquelle lui et son chauffeur, S.S. (identité complète non révélée), se trouvaient. Les assaillants ont tiré à quatre reprises et ont, par la suite, pris la fuite en scooters électriques.
Quelques jours plus tard, en novembre 2024, les autorités ouzbèkes ont déclaré avoir identifié sept personnes comme étant impliquées dans cette tentative d’assassinat. Cinq d’entre elles ont été arrêtées, dont K.S. (identité complète non révélée), qui avait fui au Kazakhstan, et Javlon Yunusov, qui avait fui à Séoul en Corée du Sud où il possède plusieurs entreprises (JV Korea, Abu Bakr Production).
Les deux hommes qui n’ont pas été arrêtés par les autorités ouzbèkes avaient fait l’objet d’une notice rouge d’Interpol : Bislan Rasayev et Shamil Temirkhanov, deux citoyens russes d’origine tchétchène accusés par les forces de l’ordre d’être entrés sur le territoire ouzbek pour livrer les armes nécessaires à l’assassinat.
De plus, les autorités ont intercepté une vidéo datant du 27 octobre 2024 dans laquelle deux hommes échangeaient à propos d’une fusillade qui avait eu lieu à Tachkent la veille, et prétendaient en être à l’origine. Ils ont précisé que cet acte avait été commis dans un intérêt supérieur et qu’ils avaient fait ça uniquement pour l’argent : des individus leur avaient promis 1,5 million de dollars pour assassiner Komil Allamjonov.
Les autorités sont parvenues à identifier les deux tireurs : Shokhrukh Ahmedov, le garde du corps et le chauffeur de Javlon Yunusov, et Ismoïl Jahongirov, inclus dans les sept suspects impliqués dans la tentative d’assassinat. Après avoir ouvert le feu sur la voiture, ils ont pris la fuite et se sont réfugiés à 240 kilomètres de Tachkent, dans la boîte de nuit « Seoul » située à Ferghana, près de la frontière kirghize.
Les investigations ont révélé un schéma d’organisation hiérarchisée, menant à l’identification de connexions entre les accusés et les hauts fonctionnaires ouzbeks :
Javlon Yunusov, un des accusés, aurait été le bras droit d’Otabek Umarov dans la vallée de Ferghana et aurait joué le rôle de coordinateur opérationnel local. Il serait également un membre haut placé de la « task force ».
Natalia Fen est la propriétaire de la boîte de nuit dans laquelle se sont réfugiés les auteurs de la fusillade. Elle est aussi mariée à Javlon Yunusov et est amie avec Shahnoza Mirziyoeva, une des filles du président ouzbek.
Otabek Umarov, ancien chef adjoint du service de sécurité présidentielle ouzbek et présumément à la tête du « Bureau », est le gendre du président Mirziyoyev. Il a fui l’Ouzbékistan le 23 novembre 2024, après avoir été licencié.
Komil Allamjonov, qui représentait déjà une menace par sa position et ses actions en faveur de la libéralisation et la démocratisation de l’Ouzbékistan, a renforcé son statut de cible à neutraliser en se confrontant directement au « Bureau ». En effet, il a tenté d’entraver les activités de la « task force » à plusieurs reprises et de révéler l’existence de l’État profond au sein du gouvernement au printemps 2024. Son intervention avait effectivement déclenché une enquête, interrompant brièvement le travail de la « task force » et provoquant la fuite d’un certain nombre d’individus liés à Otabek Umarov à Dubaï, comme Ulugbek Shadmanov. Komil Allamjonov ayant œuvré de concert avec Dmitry Li, ce dernier a également été catégorisé par le « Bureau » comme un opposant à neutraliser et a été la cible d’une tentative de meurtre, nettement moins documentée et médiatisée.
Les conséquences de l’instruction de l’affaire
Durant l’enquête, une vague de licenciements s’est tenue le 22 novembre 2024. Un certain nombre de hauts responsables de la sécurité à Tachkent ont perdu ou ont quitté leur emploi, ainsi qu’une douzaine d’officiers du SGB, posant alors la question de leur appartenance au « Bureau » :
Abdusalam Azizov, chef du service de sécurité de l'État ;
Alijon Ashurov, chef du département de la sécurité intérieure du service de sécurité de l'État ;
Sarvar Ashurov, un assistant du Premier ministre de l'Ouzbékistan ;
Akhrorjon Adkhamov, chef du service d'enquête criminelle du ministère de l'Intérieur ;
Doniyor Tashkhojayev, premier chef adjoint du département principal des affaires intérieures de Tachkent ;
Timur Sobirov, chef du département du crime organisé à Tachkent.
Par ailleurs, le procès tenu devant le tribunal militaire ouzbek en février 2025 a abouti à la condamnation de dix individus accusés d’avoir participé à la tentative d’assassinat de Komil Allamjonov. Les noms de cinq inculpés ont été dévoilés :
Shukhrat Rasulov, ancien chef du département de la sécurité intérieure du service de sécurité présidentiel, Shokhrukh Akhmedov et Ismoïl Jahongirov ont été condamnés à 23 ans de prison ;
Javlon Yunusov, considéré comme un acteur essentiel ayant joué le rôle d’intermédiaire entre les auteurs de la tentative d’assassinat et ceux qui l’ont orchestrée, a été condamné à 18 ans et 6 mois de prison ;
Doniyor Tashkhojayev, ancien premier chef adjoint du département de la police de Tachkent, a écopé de 7 ans de prison pour avoir tenté de dissimuler le crime, d’entraver l’enquête, et d’avoir couvert les crimes de Javlon Yunusov, notamment les extorsions qu’il pratiquait contre des hommes d’affaires de Tachkent.
Les tentatives d’assassinat de Komil Allamjonov et de Dmitry Li ne doivent pas être comprises isolément : elles s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie globale de violence régulatrice perpétrée au sein d’un système politique instable, lieu d’affrontement de deux camps rivaux. L’élimination d’opposants envoie un signal clair à quiconque souhaite suivre leur chemin : toute tentative de transformation profonde du système et toute opposition directe et formelle au « Bureau » seront sanctionnées.
L’instrumentalisation de la violence politique comme outil de régulation met en évidence la fragilité de la sphère institutionnelle ouzbèke. La coexistence d’une élite réformatrice et d’un réseau conservateur usant de méthodes coercitives crée une zone grise de gouvernance. Les manœuvres politiques menant à l’élimination d’opposants ont mis en lumière les luttes internes et les jeux d’influence qui se déroulent à Tachkent pour la détention du pouvoir.
Les signes d’une possible ingérence de la Tchétchénie
L’implication de ressortissants d’origine tchétchène dans la tentative d’assassinat de Komil Allamjonov introduit une nouvelle variable dans le conflit interne ouzbek : celle de l’ingérence étrangère de la Tchétchénie.
Parmi les exécutants identifiés lors de l’enquête figurent Bislan Rasayev et Shamil Temirkhanov, déjà connus pour leur proximité avec le président de la République tchétchène. Condamnés à des peines allant de 15 ans à 20 ans de prison en Turquie en 2021 pour avoir pris part à la tentative d’assassinat de détracteurs de Ramzan Kadyrov, ils avaient bénéficié d’une libération anticipée inattendue au bout de 7 mois grâce à l’intervention personnelle du dirigeant tchétchène. L’hypothèse d’une ingérence de la Tchétchénie dans les affaires internes ouzbèkes émerge alors, et la question de liens et d’intérêts convergents entre Grozny et le « Bureau » se pose.
Le 26 décembre 2024, Ramzan Kadyrov a publié un communiqué sur sa chaîne Telegram dans lequel il a démenti les informations faisant état de son implication dans l'assassinat de Komil Allamjonov, les qualifiant de provocation. Il a caractérisé la tentative d’assassinat de rumeur alimentée par les médias occidentaux, et a ensuite nié toute implication de la Tchétchénie dans les événements du 26 octobre 2024, se vantant même que la cible serait morte s’il avait été l’instigateur de cette attaque. Il a également défendu Otabek Umarov de toute implication dans la tentative d’assassinat, le qualifiant de personne loyale au président Mirziyoyev.
Ramzan Kadyrov a continué son communiqué en recommandant à Komil Allamjonov et Dmitry Li de ne pas se positionner en tant que victimes et de se reprocher certaines actions, comme d’avoir tenté de faire tomber l’administration de Chavkat Mirziyoyev en privant le président de personnes fiables.
Le lendemain de la publication de ce message, le bureau du procureur général d'Ouzbékistan a inculpé Rasayev et Temirkhanov dans la tentative d’assassinat d’Allamjonov. Ils sont accusés d’être entrés illégalement dans la République d'Ouzbékistan, d’être sortis du pays, de non-déclaration de crime, ainsi que de trafic illégal d'armes à feu.
Face à la prise de parole de Ramzan Kadyrov, plusieurs membres du gouvernement ouzbek se sont à leur tour exprimés. Odiljon Tojiyev, député à la Chambre législative de l'Oliy Majlis (parlement ouzbek), a publiquement et fermement condamné l’ingérence du président tchétchène dans les affaires internes de l’Ouzbékistan, ainsi que les menaces proférées contre les fonctionnaires Komil Allamjonov et Dmitry Li. Il a également exigé des excuses publiques de la part de Ramzan Kadyrov et l’a exhorté à apporter son aide aux autorités ouzbèkes dans la localisation et l’extradition des suspects. Par ailleurs, Odiljon Tojiyev a appelé le bureau du procureur général de la Russie à enquêter sur les actions de Kadyrov et à contribuer à l’extradition de Rasayev et Temirkhanov.
Rasul Kusherbaev, ancien membre de l'Oliy Majlis et conseiller du ministre de l'Écologie, a publié un communiqué sur son canal Telegram dans lequel il déclare que menacer ouvertement des Ouzbeks de la sorte relève du terrorisme. Dans ses propos, il a aussi appelé à un contrôle plus strict des citoyens tchétchènes entrant en Ouzbékistan et à la suspension des vols en provenance de ce pays et à destination de Grozny pour garantir la sécurité nationale.
L’affaire Komil Allamjonov a été l’élément révélateur d’une probable influence extérieure dans la sphère politique ouzbèke et de l’instrumentalisation des tensions internes par un acteur extérieur. L’implication de citoyens russes d’origine tchétchène et le communiqué ambigu publié par Ramzan Kadyrov laissent présager l’existence de liens entre l’État profond ouzbek, la Tchétchénie et possiblement la Russie, pour qui Grozny demeure un important vecteur d’influence. Néanmoins, aucun lien direct n’est pour le moment avéré.
Ainsi, la tentative d’assassinat de Komil Allamjonov a mis en lumière les luttes internes de pouvoir opposant une élite conservatrice, voulant préserver l’héritage bureaucratique post-soviétique, à une élite réformatrice engagée dans un processus de démocratisation et de libéralisation de l’Ouzbékistan. Les stratégies et modes d’actions employés par l’État profond (manipulation informationnelle, corruption, coercition, intimidation, etc.) révèlent une structure de pouvoir parallèle enracinée dans les sphères gouvernementales, institutionnelles et économiques cherchant à prendre le contrôle du pouvoir. L’instrumentation des listes de sanctions américaines, les tentatives d’élimination d’opposants et les signes d’une possible ingérence tchétchène illustrent l’élargissement du conflit et le déplacement du champ de bataille, initialement domestique, à l’échelle internationale. Au-delà du cas Allamjonov, l’affrontement de ces deux modèles de gouvernance, ouverture démocratique et système répressif, met en évidence la fragilité de l’architecture institutionnelle ouzbèke. Le pays se trouve alors à un tournant crucial où se confrontent deux visions difficilement conciliables pour assurer un avenir politique certain.
Johana RAULT (SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique)
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Алламжонов появился и предостерег от «дезинформации». Его заявление прозвучало на фоне слухов о том, что он «сбежал за границу». Ozodlik [en ligne]. 18 juillet 2024. Disponible sur : https://rus.ozodlik.org/a/33040459.html
Закулисье покушения на Алламжонова: обвиняемые получили от 7 до 23 лет. Ozodlik [en ligne]. 12 février 2025. Disponible sur : https://rus.ozodlik.org/a/zakulisje-pokusheniya-na-allamzhonova-obvinyaemye-poluchili-ot-7-do-23-let/33312621.html
Комил Алламжонов объявил о выходе из всех своих бизнес-проектов. Spot [en ligne]. 27 juillet 2022. Disponible sur : https://www.spot.uz/ru/2022/07/27/allamjonov/
Кто такой Джавлон Юнусов, которого подозревают в покушении на соратника Саиды Мирзиёевой и при чем тут младший зять президента. Ozodlik [en ligne]. 26 novembre 2024. Disponible sur : https://rus.ozodlik.org/a/kto-takoy-zhavlon-yunusov-kotorogo-podozrevayut-v-pokushenii-na-soratnika-saidi-mirziyoyevoy/33216030.html
Кто такой Улугбек Шадманов, который контролирует почти половину цементного бизнеса Узбекистана? Ozodlik [en ligne]. 30 décembre 2024. Disponible sur : https://rus.ozodlik.org/a/kto-takoy-ulugbek-shodmonov-kotoryy-kontroliruet-pochti-polovinu-tsementnogo-biznesa-uzbekistana-/33257123.html
«Сказал водителю: "Дави на газ!"». Комил Алламжонов дал первое интервью после покушения. Ozodlik [en ligne]. 24 février 2025. Disponible sur : https://rus.ozodlik.org/a/komil-allamzhonov-dal-pervoe-intervjyu-posle-pokusheniya-/33326378.html
