L’impact des biais cognitifs en intelligence économique

En juillet 2021, le Général Eric BUCQUET, Directeur de la DRSD déclarait : « Nous sommes en guerre économique ». En janvier 2022, le rapport de la Commission Bronner (p.13) ajoute : « le durcissement du contexte géopolitique mondial entraîne une logique d’affrontement permanent qui caractérise la conflictualité à l’ère numérique ». La densification des rapports de forces internationaux confère à l’activité d’intelligence économique (« IE ») une fonction vitale et une ressource puissante à disposition des acteurs économiques. Dans une logique d’anticipation aussi bien stratégique qu’opérationnelle, l’IE permet d’agir face aux opérations de prédation économiques, de protection du patrimoine matériel et immatériel, et de défense des intérêts économiques nationaux.

L’activité d’IE repose d’une part, sur les capacités cognitives des hommes, et d’autre part, sur un travail méthodique de traitement de l’information suivant le cycle du renseignement (cf2R). Soumise aux filtres du cerveau humain (culture, croyances, éducation), l’information en tant que matière première de l’IE, est immanquablement affectée par nos biais cognitifs. Sur fond de bataille de l’attention, les problématiques liées à l’impact de notre inconscient en IE mettent en lumière les enjeux de l’impact des biais cognitifs dans le traitement de l’information et les risques dans le processus de prise de décision.

La cognition et les biais : définitions

La cognition peut se définir comme « le processus par lequel des systèmes naturels […] acquièrent des informations sur leur monde, en construisent des représentations, les transforment en connaissances par des opérations spécifiques, puis les mettent en œuvre dans des activités, des comportements ou des fonctionnements. » (Chrystel BESCHE-RICHARD, Raymond CAMPAN, « COGNITION », Encyclopædia Universalis [en ligne]).

Le terme de biais cognitif a été introduit par les psychologues, Daniel KAHNEMAN et Amos TVERSKY au début des années 1970 afin d’expliquer certaines tendances de comportements irrationnels. Dans leur ouvrage de référence, « Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée », KAHNEMAN et TVERSKY expliquent la dichotomie entre 2 modèles de pensées, le système 1, (rapide, instinctif et émotionnel) et le système 2, (lent, logique et réfléchi). Sur cette base, KAHNEMAN et TVERSKY définissent l’heuristique de jugement comme une opération mentale dont les biais en sont les vecteurs de distorsion.  

En 1999, un ancien officier de la CIA, Richard HEUER, connu pour avoir développé une méthode de réduction d’impact des biais cognitifs, ACH (Analysis of Competing Hypothesis, p.3), définit un biais cognitif comme « une erreur mentale causée par des stratégies de traitement simplifié de l’information », pourtant indispensables à la prise de décision.

L’impact des biais dans le traitement de l’information

La pratique de l’intelligence économique ne saurait être réduite à l’aspect technique du traitement de la donnée. En effet, l’activité « cognitive » du traitement de l’information fait appel à « l’ensemble des processus mentaux lié à la connaissance tels que la perception, la mémorisation, le raisonnement, la résolution de problèmes », (DYEVRE Axel, « Renseignement, facteur humain et biais cognitifs », Revue Défense Nationale, 2015/1 (N° 776), p. 80-86). Les biais cognitifs interviennent au sein même de ces opérations mentales spécifiques de traitement de l’information et viennent orienter les comportements, transformer le message. Dès 1948, Claude SHANNON, le père de la théorie de l’information montre que cette dernière « subit, dans ses transformations (codage, transmission, décodage) l’effet irréversible et croissant de la dégradation ». 

À ce jour, 288 biais cognitifs ont été documentés par les partenaires du projet RECOBIA (Reduction of Cognitive Biases in Intelligence Analysis) porté par l’Union Européenne entre 2012 et 2015, dont 31 ont été identifiés comme les plus pertinents dans le travail d’analyse.

Par ailleurs, 189 biais ont été structurés dans un codex par les entrepreneurs américains Buster Benson et John Manoogian III autour de 4 problématiques principales identifiées, que les biais aident à traiter :

  • La surcharge informationnelle.
  • La quête de sens 
  • Le besoin d’agir vite.
  • De quoi devons-nous nous souvenir ?

Bien que les biais cognitifs soient souvent présentés de manière négative, ils font néanmoins partie intégrante du raisonnement puisqu’ils représentent un rôle essentiel dans le mécanisme de la prise de décision. Sans biais, pas de décision. Comme le souligne Albert MOUKHEIBER, docteur en neurosciences cognitives, « parfois, lorsque l’on prend des raccourcis, on se trompe, mais parfois on est plus efficace […] les biais dépendent souvent du contexte dans lesquels ils sont utilisés ». D’autant plus que le contexte d’activité de l’IE est le plus souvent complexe et incertain.

Le raisonnement par la preuve versus le raisonnement motivé

Selon Albert MOUKHEIBER, il existe 2 types de raisonnements, le raisonnement par la preuve, comme un détective qui avance dans son enquête au fur et à mesure de l’apparition des preuves et un autre, le raisonnement motivé, celui de l’avocat. Tandis que le premier construit son raisonnement en fonction de l’apparition d’indices, le second construira son raisonnement sur la base d’un objectif à atteindre.

En IE, le raisonnement motivé est un risque majeur d’altération du travail d’analyse, les fonctions cognitives étant particulièrement exposées aux représentations mentales de la réalité. En fonction des filtres (culture, éducation, religion) auxquelles l’information est soumise et les individus confrontés, le cerveau donnera l’illusion de percevoir la « vérité », qui n’est finalement qu’une réalité de l’instant. Le raisonnement motivé, basé selon la croyance de ce qui est juste et non pas selon ce qui est, représente un dangereux gage de subjectivité pour un travail dont l’exploitabilité est conditionnée à son aspect factuel.

Dans la recherche d’informations en source ouverte (OSINT), ce type de raisonnement appellera à sélectionner des informations selon l’objectif à atteindre, c’est le biais de confirmation, l’un des plus courants, l’un des plus puissants. En suivant ce cheminement, le risque est de tomber dans l’effet de tunnel. Ce dernier induit une focalisation sur le sujet traité et une perte de vue de l’ensemble du contexte. Par conséquent, le danger qui en ressort est de succomber aux bulles de filtres et chambres d’écho, favorisé par l’ensemble des biais auxquels s’ajoutent les recommandations algorithmiques des réseaux sociaux, ces derniers étant largement utilisés en OSINT.

La décision absurde, cauchemar des dirigeants

Le physicien Étienne KLEIN nous dit : « il y a toutes sortes de biais cognitifs qui interviennent entre l’émission d’un message […] et sa réception et qui font qu’à la fin le message peut être complètement transformé, même parfois […] transformé en son contraire » (Thinkerview, 13/12/2021).

L’incertitude de l’environnement actuel et le contexte de surcharge informationnelle rendent les décideurs davantage en proie à l’intrusion des biais cognitifs dans la décision stratégique et pose le danger de la prise de décision absurde, véritable vulnérabilité pour les entreprises et leur personnel.  

Le sociologue français Christian MOREL, définit les décisions absurdes comme des « erreurs radicales et persistantes, dont les auteurs agissent avec constance et de façon intensive contre le but qu’ils se sont donnés ». Ce type de décision est pourtant prise par des individus « rationnels, éduqués, sérieux » dont les comportements ont été influencés par des mécanismes cognitifs qui les ont conduits à prendre des décisions vouées à l’échec malgré leur capacité de discernement, à l’image de la chute de l’empire Kodak.

Face à une décision stratégique dont les résultats demeurent inconnus, le dirigeant aura tendance à vouloir recueillir le maximum d’informations afin de « contrôler » (illusoirement) la situation et faire un choix qu’il croit rationnel. Le cumul des biais d’excès de confiance et de rationalité chez les dirigeants peut conduire à des décisions contraires à leurs intérêts et à ceux de l’entreprise, allant jusqu’à sa faillite.

Quelles mesures sont déployées par les pouvoirs publics pour réduire l’impact des biais cognitifs en intelligence économique ?

L’axe institutionnel : une prise de conscience à l’échelle Européenne

« Savoir pour prévoir afin de pouvoir » (Auguste COMTE, XVIIIème).

L’Intelligence Économique est un outil d’aide à la décision dont la discipline se trouve au confluent de plusieurs concepts si bien qu’elle « a toujours autant de mal à trouver sa place dans la pensée économique et industrielle » (MOINET, 2013)

Néanmoins, les décideurs commencent à appréhender les possibilités offertes par l’IE à l’image du financement du projet d’étude de l’impact des biais cognitifs dans l’analyse du renseignement, le projet RECOBIA (REduction of COgnitive BIAses in Intelligence Analysis). Porté par l’Union Européenne entre 2012 et 2015 pour un total de  4 445 420 d’euros dans le cadre du programme européen de soutien à la recherche, le programme FP7 (budget de 50 milliards d’euros de 2007 à 2013), ce projet a été coordonné par CEIS (désormais Avisa Partners), et soutenu par 9 acteurs des secteurs défense, digital, conseil, université et sécurité. À titre d’information, les programmes successeurs du FP7,  Horizon 2020 (2014-2020) et Horizon Europe (2021-2027), sont respectivement dotés de 80 et 95,5 milliards d’euros. Selon les conclusions du projet Recobia, il était question qu’un programme de formation tiré des enseignements du projet soit conçu, mais nous n’en n’avons pas trouvé de trace.

L’axe de la recherche : les balbutiements de la psychologie sociale et des sciences cognitives

« L’intelligence économique s’inscrit scientifiquement et pragmatiquement dans les sciences humaines et sociales […] elle s’est développée au carrefour de plusieurs disciplines […] bien que cela reste encore embryonnaire – la psychologie (en particulier la psychologie sociale), la sociologie et la philosophie. » (Revue Internationale de l’Intelligence Economique, Nicolas MOINET, 2009).

Dans un contexte d’infobésité et d’agitation, l’importance des forces de l’irrationnel et en particulier de l’émotionnel n’épargnent pas les dirigeants. En 2002, les travaux de KAHNEMAN sur la finance comportementale, la psychologie appliquée à la finance, démontrent l’irrationalité des comportements indépendamment des enjeux du sujet traité, notamment l’aversion au risque.

Pour l’heure, les biais cognitifs bénéficient du statut seul d’observation clinique. Des structures telles que l’IRSEM, l’Institut du Cerveau, ou bien encore le centre de Neuro-imagerie du CEA, Neurospin via des publications, des conférences, des évènements annuels, contribuent à la vulgarisation des biais cognitifs, à leur compréhension. Bien que transversal, la problématique de réduction de l’impact des biais cognitifs en milieu professionnel garde un caractère confidentiel et n’est que peu, si ce n’est, pas étudié.

En marge des pouvoirs publics, il est intéressant de préciser que certains acteurs de la société civile, prennent le sujet des biais cognitifs et de l’esprit critique à leur compte pour les vulgariser, à l’image de la chaîne youtube, « La Tronche en Biais ».

Propositions d’axes de réflexion pour réduire l’impact des biais cognitifs en IE, une approche transversale

Les vertus du doute et de l’esprit critique

Au IVème siècle av. J.C., les Stoïciens considéraient que « la meilleure preuve de la qualité philosophique d'un individu est non pas ce qu'il dit, mais la manière dont il se comporte ». Quelques siècles plus tard, Roger MUCHIELLI, psychosociologue français nous dit que l’un des actes subversifs élémentaires est de réduire l’accès à l’enseignement de l’esprit critique. (Subversion, MUCHIELLI, 1971). A l’heure de la multiplication des fausses informations propulsées par les technologies, et du risque de corruption de l’information, le doute et le développement de l’esprit critique sont plus que jamais des enjeux de premier plan.

« Le doute est le moteur de la recherche mais aussi son combustible », (Étienne KLEIN, 2021). Ce précepte est repris par la commission BRONNER qui recommande la création d’une « cellule interministérielle dédiée au développement de l’esprit critique ». Dans une société dominée par l’incertitude, les croyances peuvent avoir la vertu d’apaiser les inquiétudes puis à l’inverse, entre des mains malveillantes, peuvent servir de « l’asservissement jusqu’à l’abrutissement » (Science et croyance : l'illusion du vrai et la certitude du faux, André BRAHIC, 2013, pp59-85). Pour garder une liberté intérieure et s’émanciper de la « servitude volontaire » (Etienne LA BOETIE, 1549) il apparaît nécessaire et urgent de (ré)introduire à doses significatives la philosophie et les sciences dans les enseignements académiques et professionnels.

La conjugaison des subjectivités

« Plusieurs études font état de la tendance naturelle de l’être humain à considérer que les messages qui lui sont communiqués sont a priori véridiques » (TOMAS, DURAND, BOULAY, RENARD, Revue Internationale d’IE, Vol.13, 2021).

Face à ce constat, l’être humain ayant un besoin fondamental de cohérence, il aura naturellement tendance à rechercher des informations qui viendront confirmer son idée de départ même s’il la sait fausse. Prendre le parti de la confrontation des points de vue en allant chercher un opposé au sien, permettra de nuancer le propos et d’obtenir plusieurs perspectives afin de penser autrement et finalement d’enrichir l’information et réduire l’impact des biais.

Vérifier la fiabilité de l’information

Dans la pratique de l’intelligence économique, la vérification de la fiabilité de l’information est un prérequis de base. Bien que le risque d’influence soit impossible à éliminer, il sera néanmoins diminué par une méthode de questionnement face à l’information.

À l’image de la grille d’analyse proposée par Julien MACHET, professeur en physique à l’académie de Lyon, cet outil pédagogique d’analyse de fiabilité de l’information  propose un filtre composé de 5 axes de questionnement (CORTECS) :

  • Le cadre : Dans quel espace médiatique l’information est-elle diffusée ? Quelles sont mes connaissances personnelles sur le sujet ? Ai-je un lien avec l’auteur de l’information ?
  • L’enjeu : L’enjeu est-il important ? Que peut changer cette information ? Pour qui ?
  • La source : Quelle est la compétence de l’auteur sur le sujet ? Peut-on recouper cette information ?
  • La forme : Quel format de communication ? Quelles précautions prendre par rapport à ce format ?
  • Le fond : Quels sont les éléments de langage utilisés ? Quel type de raisonnement est utilisé ?

Si l’exhaustivité des critères est illusoire, cet outil permet de couvrir un large éventail de paramètres pour caractériser de manière structurée la fiabilité de l’information et d’acquérir un « degré de liberté intérieure » (Boris CYRULNIK, 2021) nécessaire au développement de l’autonomie de pensée, de l’esprit critique. La question préalable à l’utilisation de cet outil étant de s’assurer que l’information a bien été comprise par le lecteur.

Le consensus des mots

« La signification d’un terme dépend de la constellation mentale de celui qui l’utilise » (La Dialectique, Paul FOULQUIE, 1949).

Afin de préserver la fiabilité du message entre l’émetteur et le récepteur, il faudrait prêter une attention particulière à la précision des termes et des concepts utilisés (Clément VIKTOROVITCH, 2021). L’exigence de justesse sémantique prémunira les interlocuteurs contre une ambigüité de langage non désirée, aux potentiels effets ravageurs.

Concentrer l’effort sur la robustesse de la méthode

« L’intelligence économique s’inscrit scientifiquement et pragmatiquement dans les sciences humaines et sociales », (MOINET, 2009). Au carrefour de plusieurs disciplines, l’intelligence économique souffre de sa « logique de marginalité ».

« Les faiblesses de la sociologie et des sciences sociales résultent dans une large mesure d’une philosophie et d’une épistémologie défaillantes » (René BASSOUL, Revue Française de Sociologie, 1960, pp.247-248). Par le caractère arbitraire des disciplines de sciences humaines et sociales, la légitimité de l’intelligence économique trouvera sa place, à l’image de publications scientifiques, par la concentration de l’effort sur la structure et la robustesse de la méthode avec laquelle l’information doit être traitée.

Conclusion 

Au sein d’environnements le plus souvent complexes et incertains, la pratique de l’IE a pour mission de transformer l’information en une connaissance opérationnelle en vue d’acquérir un avantage stratégique ou concurrentiel.

Dans un contexte de tensions géopolitiques mondiales, l’information peut être « (i) une connaissance pour laquelle il faut adopter une posture critique ; (ii) une ressource qu’il faut savoir protéger ; (iii) une arme face à laquelle il est important de savoir se défendre. » (Thibault RENARD)

En tant qu’outil d’aide à la décision, la pratique de l’IE implique une exigence personnelle cognitive. En l’absence de programme transversal de réduction d’impact des biais cognitifs de la part des pouvoirs publics, il est nécessaire d’en appeler à la modération individuelle, au développement du collectif, à (re)connaître ses propres vulnérabilités, adopter une approche proactive la plus rationnelle et rigoureuse possible afin de transformer l’information stratégique en une connaissance opérationnelle, au service du décideur.

Avec tous mes remerciements à Cyril RIVAL et Thibault RENARD de leurs conseils avisés pour l’écriture de cet article.

Florence Pouzet