L’offensive cognitive chinoise dans les universités

L’offensive de l’espionnage chinois dépasse largement les secteurs industriels, stratégiques ou militaires. Cette prédation informationnelle se constate également dans les domaines de la recherche et de l’innovation, notamment dans le milieu universitaire. Les cibles principales sont souvent les domaines d’études à double intérêt stratégique, civil et militaire : aéronautique, biotechnologie, océanographie, robotique, intelligence artificielle... Il est important de rappeler que ces secteurs sont mis en avant dans le plan “Made In China 2025”, et que la récolte des données de recherche est logiquement un enjeu majeur de l’expansion économique chinoise.

La France n’est pas à l’abri de la prédation informationnelle chinoise sur ses universités prestigieuses, qu’elles soient scientifiques, technologiques ou même liées à la haute administration. Bien qu’elle semble l’une des principales cibles en Europe, la réponse stratégique semble cloisonnée aux pratiques défensives de la guerre informationnelle.

Les universités françaises cibles privilégiées     

Les premières alertes ont été surtot décryptées avec la grille de lecture du pillage technologique tel qu'il avait été pratiqué au cour de la guerre froide par le Bloc de l'Est.  Le premier coup d’éclat date de 2005 avec l’affaire Valéo. Une étudiante chinoise, Li-li Wuang, est alors en stage à l’usine de Guyancourt de Valéo dans le cadre de ses études à l’Université de Technologie de Compiègne. En avril, l’équipementier dépose plainte à son encontre pour vol de données informatiques. Sont ensuite retrouvées chez elle des informations stratégiques confidentielles de l’entreprise, dont des documents sur des futurs modèles. À cela s’ajoute un nombre important de messages codés sur ses boîtes mails provenant de Chine. Elle sera condamnée pour “abus de confiance” et remise en liberté après 53 jours de détention.

Cette affaire a permis de mettre en lumière l’état de l’infiltration informationnelle de la Chine dans les universités françaises. Cette infiltration s’est intensifiée par la suite ; en 2007 est signé un accord de reconnaissance des diplômes entre la Chine et la France.  Le site de Campus France rappelle que cet accord a permis à la Chine de reconnaître “tout diplôme de l’enseignement supérieur reconnu par l’Etat français”[i]. Cela a induit la multiplication des étudiants chinois en France : “après les étudiants marocains, les étudiants chinois sont les plus nombreux à venir étudier en France[ii].

Cette intensification partenariale a naturellement induit une intensification des opérations offensives chinoises. Suite à l’affaire Valéo, d’autres cas d’offensives ont été mis en lumière. Exemple plutôt récent : la thésarde chinoise Wu Xuan, accusée d’avoir dérobé des informations sensibles dans un laboratoire de recherches à Metz[iii] et un autre à Strasbourg[iv]. D’autres exemples sont relevés dans l’ouvrage d’Antoine Izambard publié en 2015 : France Chine, les liaisons dangereuses. Il évoque notamment un nombre important de mariages entre des étudiantes chinoises et militaires français dans la région brestoise.

Une prédation peu documentée

La prédation chinoise dans le monde universitaire reste peu documentée en France. On peut néanmoins relever plusieurs travaux qui évoquent le sujet. C’est notamment le cas d’un rapport d’information du Sénat, rédigé à l’initiative du sénateur André Gattolin. Celui-ci évoque les stratégies d’influence extra-européennes, et notamment chinoise, dans le monde universitaire français et alerte sur ses pratiques offensives. Dans un entretien accordé à France Culture[v], le sénateur revient sur ce rapport : il décrit une menace ”protéiforme” ainsi que l’importance des moyens déployés par la Chine.

Il évoque le fait qu’un certain nombre des faits signalés le sont par la presse. L’étude de celle-ci permet de distinguer plusieurs techniques offensives de guerre informationnelle. Déjà évoqué, l’infiltration des universités par les étudiants chinois en échange international est largement utilisée. Ceux-ci peuvent être des sources conscientes de renseignement ou non. À ce titre, il est important de souligner la culture de renseignement chinoise. Comme évoqué dans un article de l’Express[vi] par le directeur de la Direction Générale de la Sécurité Extérieure (DGSE) lors d’une conférence à l’Ecole Nationale de l’Administration (ENA) en 2019 : “il est évident que les étudiants chinois qui viennent en ce moment dans nos grandes écoles répètent à leur pays ce qu’ils y font et ce qu’il s’y dit”. Par ailleurs, ce même article revient sur la dangerosité de la multiplication des partenariats entre universités françaises et chinoises. Ces dernières sont parfois liées à de puissants groupes chinois et souvent très proches du pouvoir à Pékin.

De même, l’influence chinoise sur les universités françaises s’illustre par des techniques offensives à plus grande échelle. On peut ici souligner le rôle majeur des Instituts Confucius qui représentent des relais d’influence puissants pour le pouvoir chinois, notamment sur les questions des “trois T” : Taïwan, Tibet et Tiananmen. Sur ces questions, les pressions chinoises exercées sur le monde universitaire sont très virulentes. Le rapport Gattolin cite notamment le cas d’une annulation à Sciences Po d’une conférence du dalaï-lama en septembre 2016 et le maintien de celle-ci à l’Inalco malgré ”des lettres de l’ambassade” et ”des menaces sous-entendues d’arrêt, voire de retrait de bourses”[vii]. Les étudiants chinois eux-mêmes peuvent être des relais de la propagande chinoise au sein des universités françaises[viii] .

Les “petites victoires” françaises face à la prédation chinoise

Face à cet enjeu, il faut souligner certains efforts des organes de l’Etat et d’acteurs du monde académique et universitaire pour limiter voire contrer la menace chinoise.

Outre son ouvrage, Antoine Izambard a publié deux articles sur ce sujet paru au journal Challenges. Il évoque la prise de conscience au plus haut sommet de l’Etat de l’ingérence chinoise dans les universités françaises. On y apprend la création d’un plan “Chine” entre le Quai d’Orsay et le Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), mis sur pied en 2017 et ayant pour but de limiter l’ingérence chinoise. Mais l’exécutif ne s’arrête pas là : en 2021, l’Inspection Générale des Finances (IGF) remet un rapport d’alerte au gouvernement sur le sujet. Ce rapport, classé secret défense, met l’accent sur la nécessité d’une sensibilisation aux mesures de protection. La question des zones à régime restrictif (ZRR)[ix] est notamment décrite comme “aléatoire”.

Pour faire face à ce problème, plusieurs initiatives ont été mises en place. Le ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation a notamment mis en place avec la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) un plan d’action. Celui-ci prévoit l’emploi plus fréquent d’agents spécialisées dans la contre-ingérence économique. Le but est de sensibiliser les acteurs universitaires et des ministères affiliés aux pratiques de prédation chinoise. Mais ce n’est pas la seule mesure mis en place par les acteurs de l’Etat. La surveillance occupe toujours la majeure partie des actions préventives contre l’ingérence chinoise.

Mais les services de renseignement ne sont pas les seuls acteurs dans le domaine ; le Service de l’information stratégique et de la sécurité économique (SISSE) joue pareillement un rôle majeur. En 2017, le service est intervenu pour empêcher la conclusion d’un pacte entre l’université Paris-Saclay et l’entreprise publique chinoise TusHoldings6. Cette dernière est très liée à l’université Tsinghua, établissement prestigieux de formation des cadres du Parti, dont Xi Jinping lui-même.

Un autre exemple de “petite victoire” remportée par l’action de l’Etat concerne l’activisme du géant Huawei auprès de Télécom Paris. Cette école d’ingénieurs prestigieuse est notamment partenaire de la Direction générale de l’armement (DGA). L’action de l’Etat a permis de rompre les contrats doctoraux avec Huawei, malgré un don de 700 000 euros du géant chinois.

De la nécessité d’une contre-offensive française

Malgré les mesures mises en place et les réussites en conséquence, la menace ne semble pas faiblir.  Les cas d’offensives chinoises se multiplient et l’ingérence chinoise reste très ancrée dans les établissements prestigieux français. Que ce soit dans le projet novateur ISblue, à l’Ecole des Mines de Saint Etienne ou encore au sein du prestigieux CNRS, la prédation chinoise est partout.

Comment expliquer ce manque d’efficacité de la réaction française ? Plusieurs réponses peuvent être apportées. Comme évoqué dans le rapport Gallotin et celui de l’IGF, la naïveté des acteurs universitaires est un frein à la mise en place des mesures prévues. Cette faiblesse cognitive est évoquée dans l’Art de la Guerre économique, au chapitre 5 : “Les ingénieurs et énarques, auxquels on pourrait ajouter les scientifiques, campent sur une vision épurée des confrontations entre puissances. Cet état de désarmement cognitif se manifeste aussi sur d’autres terrains”.

D’autres freins sont évoqués par le rapport Gallotin : le manque de moyens, de réactivité des organes de l’Etat, d’adaptation des mesures mises en place face à une menace protéiforme, de coordination entre tous les acteurs concernés ou encore la protection insuffisante par le droit.

Il est nécessaire de répondre à ces enjeux afin de protéger la création de connaissance stratégique de la France, mais aussi la souveraineté des établissements de formation des acteurs de demain. La Chine lance une nouvelle offensive avec la coordination des académies des sciences sociales qu’elle déploie vers le monde universitaire français. En octobre 2023, la venue de trois délégations scientifiques chinoises au siège du CNRS confirme cette volonté chinoise d’approfondir ses liens avec la France. Cette approche relève d’une volonté d’occuper le terrain cognitif en revendiquant sa force qu’elle estime être aujourd’hui au niveau du monde occidental. Pour ne pas « être le dindon de la farce » d’une telle démarche, cela passe évidemment par une prise de conscience collective pour pallier au désarmement des acteurs du monde universitaire, de la recherche et de l’innovation. À cela doit suivre la mise en place de mesures visant à renforcer l’efficacité et la force de frappe des acteurs de la guerre informationnelle. Mais combler le désarmement cognitif et matériel par une simple approche défensive pourrait se révéler insuffisant. À l’heure où la prédation est omniprésente, mieux vaut s’armer en conséquence.

Rémy Adams,
étudiant de la 2ème promotion Renseignement et Intelligence Économique (RensIE)

 

Sources

 

Notes

[i] Les établissements d'enseignement supérieur en France | Campus France. Campus France. Disponible sur : https://www.chine.campusfrance.org/fr/enseignement-superieur-fiche-etablissement

[ii] Carrière, A., (2014). Les écoles d’ingénieurs françaises séduisent les étudiants chinois. Le Figaro Etudiant. Disponible sur : https://etudiant.lefigaro.fr/les-news/actu/detail/article/les-ecoles-d-ingenieurs-francaises-seduisent-les-etudiants-chinois-4174/

[iii] Le laboratoire de conception fabrication commande (LCFC) du campus des Arts et Métiers

[iv] Le laboratoire de recherche ICube de l’INSA Strasbourg.

[v] Ingérence dans l'université française : "Les moyens mis en œuvre par la Chine sont sans précédent", (2023). France Culture. Disponible sur : https://www.radiofrance.fr/franceculture/ingerence-dans-l-universite-francaise-les-moyens-mis-en-oeuvre-par-la-chine-sont-sans-precedent-2270900

[vi] Saviana, A., (2023). Espionnage chinois : de l'ENA à Polytechnique, le réveil douloureux des grandes écoles. L'Express. Disponible sur : https://www.lexpress.fr/societe/espionnage-chinois-de-lena-a-polytechnique-le-reveil-douloureux-des-grandes-ecoles-ZH37TSQGRVCRNGBT5JUDPEBRIE/

[vii] Nevé, S. L., (2021). La stratégie d’influence de la Chine dans l’enseignement supérieur français. Le Monde.fr. Disponible sur : https://www.lemonde.fr/education/article/2021/10/05/la-strategie-d-influence-de-la-chine-dans-l-enseignement-superieur-francais_6097226_1473685.html

[viii] Girard, E., (2023). DGSE, DGSI, services russes et chinois... L’Inalco, une école parisienne prisée des espions. L'Express. Disponible sur : https://www.lexpress.fr/societe/dgse-dgsi-services-russes-et-chinois-linalco-une-ecole-parisienne-prisee-des-espions-WZTNKU5YLBBQFO6VMXN6YY2AK4/

[ix] Définition de ZZR selon l’ANSSI : ”locaux abritant des activités de recherche ou de production stratégiques”