Mali : la guerre économique comme outil d’effondrement politique

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Depuis septembre 2025, le Mali traverse une crise énergétique d'une ampleur sans précédent. Le Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans, connu sous l'acronyme JNIM et affilié à Al-Qaïda, a imposé un blocus méthodique sur les approvisionnements en carburant, transformant cette ressource vitale en arme de guerre économique. Cette stratégie, d'une redoutable efficacité, paralyse progressivement l'ensemble de l'économie malienne et met à nu les failles structurelles d'un État déjà fragilisé par une décennie d'instabilité.

Plus qu'un simple épisode de violence, cette crise illustre une mutation profonde des conflits contemporains en Afrique de l'Ouest, où la maîtrise des flux logistiques prime désormais sur le contrôle territorial classique. En ciblant systématiquement les convois de camions-citernes en provenance de Côte d'Ivoire et du Sénégal, le JNIM ne cherche pas à conquérir Bamako par la force des armes, mais à provoquer l'effondrement progressif du régime par l'asphyxie économique et sociale. Cette approche révèle une compréhension aiguë des vulnérabilités d'un pays dépendant à plus de 90% des importations pour répondre à ses besoins énergétiques.

Sources de la crise énergétique

En 2012, un coup d'État renverse le président Amadou Toumani Touré. Cet évènement engendre une insurrection touarègue au Nord et l'implantation durable de groupes djihadistes sur une large portion du territoire. L'intervention militaire française, lancée en janvier 2013 sous le nom d'opération Serval puis prolongée par l'opération Barkhane, permet de contenir temporairement l'expansion djihadiste. Mais ces interventions ne parviennent pas à restaurer l'autorité étatique sur l'ensemble du pays.

En 2020 et 2021, deux coups d'État militaires portent au pouvoir une junte dirigée par le colonel Assimi Goïta, qui promet de rétablir la sécurité et la souveraineté nationale. Depuis la prise de pouvoir par la junte, la situation sécuritaire se dégrade considérablement. Le retrait progressif des forces françaises et européennes crée un vide sécuritaire que les groupes armés s'empressent de combler. C'est dans ce contexte fragile que le JNIM décide, à partir de septembre 2025, d'activer un nouveau levier de pression : le blocage des approvisionnements en carburant.​

Le Mali présente une vulnérabilité géographique et économique majeure. Pays enclavé de près de 20 millions d'habitants, il ne dispose d'aucune raffinerie industrielle fonctionnelle et importe la quasi-totalité de ses produits pétroliers depuis les ports d'Abidjan en Côte d'Ivoire et de Dakar au Sénégal. Ces importations transitent par plusieurs axes routiers stratégiques. Mais leur sécurisation nécessite des moyens militaires considérables. Avant la crise, environ 100 à 120 camions-citernes pénétraient quotidiennement sur le territoire malien pour alimenter les stations-service. Dès le début du blocus, le JNIM intensifie ses attaques contre ces convois. Près d'une centaine de camions sont incendiés et plusieurs chauffeurs sont enlevés. De nombreux transporteurs sont contraints de suspendre leurs activités suite aux menaces faites par le JNIM. Le mode opératoire choisi par JNIM n’est pas nouveau. En 2023, un blocus similaire avait déjà été observé à Tombouctou. Mais le groupe d’insurgé a cette fois concentré ses efforts les camions-citernes pétroliers et à une fréquence supérieure.

Les autorités maliennes tentent d'organiser des escortes militaires pour sécuriser les convois, mais ces mesures se révèlent insuffisantes face à la mobilité et à la connaissance du terrain dont disposent les insurgés. En quelques semaines, les stocks s'effondrent, les files d'attente s'allongent devant les rares stations encore approvisionnées. Pour faire face à cette crise, la revente du carburant sur le marché noir s’intensifie. Les prix triplent et passent de 900 à 2700 francs CFA, soit d’1,47 à 4,41 dollars, mais peut parfois grimper jusqu’à 5000 francs CFA.

Cette escalade ne résulte pas d'une simple opportunité tactique, mais s'inscrit dans une logique de représailles et de stratégie politique délibérée. En juillet 2025, les autorités maliennes avaient interdit la vente de carburant hors stations-service dans certaines zones rurales, notamment autour de Nioro, une ville proche de la frontière mauritanienne. Cette mesure visait explicitement à priver les groupes djihadistes de leurs moyens d'approvisionnement, le carburant étant transporté et vendu en jerricanes dans ces régions éloignées. Le JNIM présente donc le blocus comme une réponse directe à cette politique. Il affirme défendre les populations rurales contre ce qu'il qualifie d'oppression du régime militaire. Au-delà de cette justification, le groupe poursuit un objectif stratégique clair : démontrer l'incapacité du gouvernement à garantir les besoins essentiels de la population et à protéger les circuits économiques vitaux.   Le JNIM ne cherche pas seulement à punir l’État : il veut se poser en alternative.

Acteurs et logiques

La situation sécuritaire malienne rassemble 3 types d'acteurs aux intérêts divergents et aux capacités inégales.

Le JNIM constitue l'acteur central de cette crise. Né en mars 2017 de la fusion de plusieurs groupes djihadistes sahéliens. Ce groupe se distingue par son approche pragmatique et décentralisée du pouvoir. Il impose progressivement la charia dans les zones qu'il contrôle. Des taxes sont prélevées sur les populations et leurs activités économiques et le port du voile est progressivement rendu obligatoire. Les insurgés exploitent en parallèle les circuits d'économie illicite, notamment le trafic de stupéfiants et le commerce d'or. Plus de 600 attaques du JNIM au Mali ont été recensées depuis le début de l'année 2025, visant aussi bien les forces armées maliennes que les civils que les instructeurs russes d'Africa Corps. Les insurgés ont considérablement renforcé leur arsenal militaire avec la saisie d’équipements lors d'embuscades contre les forces régulières. Ils financent leurs opérations par des prises d'otages suivies de demandes de rançons considérables. En novembre 2025, la libération de trois otages, dont deux ressortissants émiratis et un Iranien, aurait rapporté au JNIM plus de 50 millions d'euros, conférant au groupe une capacité financière sans précédent.

Le JNIM instaure aussi une fiscalité parallèle. Les transporteurs payent pour traverser certaines zones. Ces taxes financent les opérations et entretiennent la loyauté des combattants. En retour, le groupe assure une forme de sécurité locale. Il s’impose ainsi comme un substitut de gouvernance.

La guerre actuelle n’est pas seulement militaire, c’est une guerre de perception et de légitimité. Le JNIM a compris l’importance de l’image et du récit. Ses messages valorisent la discipline et la justice islamique. Ils dénoncent la corruption et l’incompétence de la junte afin d’exploiter échecs et les frustrations sociales. La junte communique surtout par déni ou menace et se veut rassurante sur la situation sécuritaire. Les communiqués officiels sont contredits par les réalités visibles. Les médias qui font état de la situation réelle, ou ayant des propos contraires aux intérêts du régime sont interdits au fil du temps.  La population perd confiance dans les annonces de victoire. Le contrôle narratif devient alors un champ de bataille à part entière.

Face à cette menace, la junte militaire malienne peine à maintenir son autorité. Le général Assimi Goïta a promis de restaurer la sécurité et la souveraineté du pays, mais la réalité du terrain contredit ces ambitions. Les Forces armées maliennes, malgré des efforts de réorganisation et de rééquipement ne parviennent pas à s’imposer. Le manque de logistique et de formation adaptées aux combats asymétrique en sont les principales causes. La prolongation indéfinie de la transition politique ainsi que les exactions commises par les Famas et les instructeurs russes alimente un sentiment de défiance au sein de la population. Ce sentiment de défiance envers la junte favorise l’assise du groupe auprès des populations. En provoquant une pénurie de carburant, le JNIM exacerbe le mécontentement des populations et révèle l'incapacité du régime à assurer ses fonctions élémentaires.

Le gouvernement rassure depuis plus de 2 mois les Maliens en assurant la sécurisation des convois de pétrole. Mais ces discours résonnent de plus en plus creux face à des pénuries qui s'installent dans la durée. Certes, certains convois ont réussi à atteindre Bamako. Mais ils sont encore trop rares pour retrouver une situation stable. La fermeture des écoles et universités sur l'ensemble du territoire national durant 2 semaines symbolise l'ampleur de la paralysie du pays.​ L’État perd de ce fait, la bataille des perceptions.

De la guerre territoriale à la guerre des flux

Ce blocus illustre une mutation profonde des modalités de la guerre en Afrique subsaharienne. Contrairement aux affrontements conventionnels où la victoire se mesure à la prise de territoires ou à la destruction des forces adverses, la stratégie du JNIM repose sur la paralysie fonctionnelle de l'État.

Cette approche s'inspire de tactiques éprouvées lors des grands conflits du 20eme siècle, où le contrôle des ressources énergétiques jouait un rôle déterminant. Durant la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne nazie dut constamment adapter sa stratégie militaire en fonction de ses approvisionnements limités en pétrole, privilégiant la « Blitzkrieg » ou « Guerre éclair » pour économiser le carburant et cherchant désespérément à s'emparer des champs pétrolifères du Caucase. De même, les chocs pétroliers de 1973 et 1979 démontrèrent la capacité de l'arme énergétique à déstabiliser des économies entières et à influencer les politiques internationales. Au Mali, le JNIM transpose ces leçons à une échelle nationale, pour créer une situation de rareté artificielle qui frappe l'ensemble de la société.​

Le rapport de force entre le JNIM et l'État malien se caractérise par une asymétrie fondamentale. Sur le plan militaire strict, les Forces armées maliennes disposent théoriquement de moyens supérieurs en termes d'effectifs, notamment via un appui des troupes de l’Africa Corps. Ces avantages se révèlent néanmoins inefficaces face à un adversaire qui évite l'affrontement direct et privilégie les embuscades. Le JNIM bénéficie d'une connaissance intime du terrain. Il possède des relais au sein des populations locales et d'une capacité de mobilité qui lui permet de frapper là où l'État est le plus vulnérable. En ciblant les convois de carburant, le groupe ne cherche pas à infliger des pertes militaires massives, mais à créer un effet de strangulation progressive qui paralyse l'économie et mine la confiance de la population envers ses dirigeants.

Cette stratégie s'avère d'autant plus efficace que le Mali ne dispose d'aucune alternative immédiate pour ses approvisionnements énergétiques. La négociation d'un approvisionnement d'urgence auprès de la Russie pour 50 000 tonnes de carburant,  après deux mois de blocus, apparait comme tardive mais pourrais potentiellement permettre de soulager les effets de la crise.

La dimension symbolique et psychologique du blocus revêt une importance capitale. En empêchant la circulation du carburant, le JNIM frappe au cœur du quotidien des Maliens. Les témoignages recueillis à Bamako illustrent l'ampleur du désastre humain. Karim Coulibaly, chauffeur de bus d'une trentaine d'années, déclare être resté 3 jours devant une station-service, passant 2 nuits dans sa voiture, pour obtenir 13 litres d'essence rationnés. Mamadou Coulibaly, électricien de 23 ans, raconte avoir dû pousser sa moto sur 20 kilomètres après avoir épuisé son carburant, se retrouvant sans travail et sans argent. Ces situations individuelles se multiplient à l'échelle de millions de personnes, créant un sentiment d'impuissance et de frustration qui se retourne inexorablement contre le régime.

Les transports publics tournent au ralenti, les taxis-motos doublent leurs tarifs, les marchés se vident, et même les produits alimentaires de base deviennent inaccessibles pour une population plus de 43% vit déjà sous le seuil de pauvreté.​

Le carburant comme instrument de conquête politique

La stratégie du JNIM repose sur une compréhension fine des vulnérabilités de l'État malien et sur l'exploitation méthodique de ces faiblesses. Le blocus du carburant ne constitue pas une fin en soi, mais un moyen d'atteindre plusieurs objectifs complémentaires. Sur le plan économique, la paralysie des transports et de la production industrielle provoque des pertes considérables et accélère la dégradation des conditions de vie. Les coupures d'électricité peuvent se prolonger entre 6 à 10h.  L'électricité n'est fournie que 6 heures quotidiennes par la société Énergie du Mali, alors que 40% de la production repose sur des centrales thermiques fonctionnant au fioul. En pleine période de récoltes, les engins agricoles restent immobilisés faute de carburant. La collecte des productions céréalières devient alors impossible, et le prix des denrées alimentaires augmentent de 18% depuis août.​

Sur le plan social, le blocus génère un effet domino qui touche tous les secteurs d'activité et toutes les couches de la population. La fermeture des écoles et universités prive des millions d'élèves et d'étudiants d'éducation, compromettant l'avenir d'une génération déjà marquée par une décennie de conflits. Les services de santé sont perturbés, les hôpitaux peinant à maintenir leurs générateurs en fonctionnement. Les petits commerçants, artisans et travailleurs informels, qui représentent l'essentiel de l'économie malienne, voient leurs revenus s'effondrer. Ousmane Dao, vendeur de céréales de trente-deux ans au Marché rose de Bamako, explique que contrairement aux années précédentes, les prix des céréales ne baissent pas malgré la période des récoltes, en raison des difficultés de transport et de transformation. Hamidou Maïga, gérant d'une épicerie, constate des ruptures de stock sur des produits pourtant fabriqués localement, comme les pâtes alimentaires et les yaourts, les entreprises ne parvenant plus à produire faute d'électricité. Cette détérioration généralisée des conditions matérielles d'existence nourrit un ressentiment croissant envers le gouvernement militaire, accusé d'incompétence et d'indifférence face aux souffrances de la population.​

Sur le plan politique, le blocus permet au JNIM de se positionner comme une alternative face à l'État défaillant. Son discours affirme que la junte ne peut plus protéger le peuple. Il diffuse des vidéos de camions incendiés et de marchés vides. Ils renforcent l’idée que le régime est impuissant. Le groupe promet la stabilité en échange de la soumission. Cette guerre de perception mine la cohésion nationale. Les messages rassurant de la junte, misant sur la cohésion nationale face au blocus perdent de la crédibilité face à la réalité économique. La population juge par la disponibilité de l’essence et du riz.

Face à ces épreuves, les Maliens développent des stratégies de survie parfois dangereuses. Chaka Doumbia, mécanicien de vingt-deux ans, explique : « Je mélange du solvant pour diluer la peinture avec de l'alcool. Avec ça, on a de quoi faire marcher son moteur » ; au risque d'enflammer sa machine si le dosage est incorrect.[lxi]

Logique d’effondrement progressif

Évaluer l'issue de cette confrontation nécessite d'abandonner les critères traditionnels de victoire militaire. L’affrontement entre le JNIM et les Famas ne donnera pas lieu à une bataille décisive, ni à la prise de Bamako. La guerre se joue dans la durée, dans l'accumulation des échecs quotidiens du régime, dans l'érosion progressive de sa légitimité et de sa capacité d'action. De ce point de vue, le JNIM enregistre des succès stratégiques considérables sans avoir remporté de victoire militaire spectaculaire.

En imposant un blocus qui paralyse l'économie nationale, le groupe démontre qu'un État peut être mis à genoux sans affrontement direct, simplement en coupant ses lignes d'approvisionnement vitales. Cette réussite doit beaucoup à la vulnérabilité structurelle du Mali, mais elle reflète également une évolution plus large des conflits africains, où le contrôle des flux peut primer sur le contrôle des territoires.​

Pour la junte malienne, la crise du carburant représente une menace existentielle. Le régime militaire justifiait sa prise de pouvoir par la promesse de restaurer la sécurité et la souveraineté nationale. Objectifs dont elle est manifestement incapable d'atteindre.

La population, initialement disposée à accorder un crédit de confiance aux militaires, bascule progressivement dans la défiance et la colère. La confiance en la junte commence à s'éroder face à l'impossibilité du régime de tenir sa promesse de sécurité. La résilience des populations a ses limites, tout comme la promesse de sécurité du régime. La menace véritable ne vient donc pas d'une conquête militaire, mais d'un effondrement silencieux du consentement populaire. Il pourrait ouvrir la voie à de nouvelles turbulences politiques, mais aussi à des compromis avec les insurgés.​

Les forces russes, déployées principalement pour la formation des troupes maliennes et la conduite d'opérations de contre-insurrection, ne parviennent pas à inverser le rapport de force face aux groupes djihadistes. Pire encore, leur présence attire les critiques internationales en raison des violations des droits humains et des pertes civiles massives dont elles sont accusées. Le JNIM exploite cette dimension en présentant son combat non seulement contre le régime malien, mais aussi contre l'influence étrangère, qu'elle soit occidentale ou russe. Cette rhétorique nationaliste et religieuse trouve un écho croissant au sein d'une population épuisée par plus d’une décennie de guerre et de privations.

Enjeux régionaux : la contamination du modèle de guerre économique

La crise liée au blocus du JNIM au Mali dépasse les frontières du pays pour interroger l'ensemble de l'architecture sécuritaire et économique de l'Afrique de l'Ouest. Les États voisins observent avec inquiétude la capacité d'un groupe insurgé à paralyser une économie nationale en quelques semaines. Ils s’interrogent également sur leur propre vulnérabilité face à des stratégies similaires. Le Burkina Faso et le Niger, qui affrontent eux aussi des insurrections djihadistes. Également dirigés par des juntes militaires, ces pays présentent des fragilités comparables en termes de dépendance énergétique et de faiblesse logistique. La Côte d'Ivoire et le Sénégal, bien que plus stables politiquement, voient leurs routes commerciales vers le Sahel menacées par l'insécurité, ce qui affecte leurs économies et leurs positions régionales. L'effondrement du Mali aurait des répercussions sécuritaires et économiques sue l'ensemble de la région.​

Cette situation révèle les limites des approches sécuritaires classiques face aux nouveaux modes opératoires des groupes armés. Les doctrines de contre-insurrection héritées des conflits du 20ème siècle. Fondées sur le contrôle territorial et l’affrontement direct des forces ennemies, ces méthodes se révèlent inadaptées face à des adversaires qui privilégient la guerre des flux et l'asphyxie économique. Sécuriser les convois de carburant nécessite des moyens militaires considérables, que peu d'États sahéliens peuvent mobiliser durablement. Les tentatives de diversification énergétique, notamment vers le solaire, se heurtent aux délais de mise en œuvre et aux investissements massifs requis, sans parler de l'instabilité politique qui décourage les investisseurs. Mais sans stabilité politique et sécurité sur les axes routiers, toute solution durable reste hypothétique.​

Au-delà de l'Afrique de l'Ouest, la crise malienne offre un aperçu inquiétant des conflits futurs dans un monde de plus en plus contraint par les ressources et marqué par les changements climatiques. La capacité des groupes armés non-étatiques à exploiter les vulnérabilités systémiques des États, à transformer des nécessités quotidiennes en armes de guerre préfigure une nouvelle ère de conflits. La robustesse logistique et énergétique deviendra aussi importante que la puissance militaire classique. Cette évolution interroge également le rôle des acteurs internationaux. Les interventions militaires extérieures ont montré leurs limites. Les organisations régionales comme la CEDEAO ou l'Union africaine peinent à formuler des réponses coordonnées, paralysées par les divisions politiques et le manque de moyens.​

Le carburant, nerf de la guerre du 21ème siècle

Le blocus du JNIM offre une leçon brutale sur la nature changeante de la guerre moderne. En transformant le carburant en arme économique, le JNIM a démontré qu'il est possible de mettre un État à genoux sans conquérir sa capitale, sans détruire son armée dans une bataille rangée, sans même contrôler la majorité de son territoire. Cette stratégie d'asphyxie progressive, fondée sur l’exploitation des vulnérabilités logistiques et énergétiques, s'avère d'une efficacité redoutable. Le blocus du carburant ne constitue pas simplement une tactique parmi d'autres, mais révèle une mutation profonde des rapports de force, où la maîtrise des flux vitaux prime désormais sur les affrontements militaires traditionnels. Pour le Mali, les conséquences sont catastrophiques : économie paralysée, services publics indisponibles, population exsangue, et régime au bord de l'effondrement. La junte militaire, qui promettait sécurité et souveraineté, se révèle être dans l’incapacité de garantir les besoins élémentaires de ses citoyens.

Cette crise interroge également l'ensemble de la région ouest-africaine sur sa capacité à faire face à des menaces similaires. La dépendance énergétique commune, la fragilité des infrastructures, et la montée en puissance des groupes armés non-étatiques créent un environnement propice à la reproduction du modèle malien dans d'autres pays.

Sans réponse coordonnée, sans investissements massifs dans la sécurisation des routes et la diversification énergétique, sans réforme profonde des gouvernances pour restaurer la confiance des populations, l'Afrique de l'Ouest pourrait de basculer dans une ère de conflits prolongés où l'arme économique supplantera progressivement l'affrontement militaire.

La bataille de Bamako se joue désormais sur le terrain de la résilience. Celui qui contrôle le carburant contrôle le pays. Le JNIM l’a compris avant l’État. Son succès partiel repose sur une stratégie simple, efficace et durable. Le Mali illustre ainsi un nouveau paradigme de guerre : une guerre où l’économie devient champ de bataille un instrument de pouvoir.

 

Manon Cognet
MBA Stratégie et Intelligence Économique SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique

 

Notes

[lvi] Ibid. 

[lix] Ibid.