Polluants éternels, l'expression qui a enterré l’industrie française de la lutte contre les incendies et de l’énergie verte
En 1999, un éleveur de Virginie-Occidentale, une multinationale chimique américaine et un avocat de Cincinnati ont déclenché l’affaire DuPont qui, vingt-cinq ans plus tard, a fermé une usine dans l’Oise et enterré un projet d’hydrogène vert. Ce n'est pas le hasard ni le manque de preuves scientifiques qui ont produit ce résultat. C'est une opération médiatique et judiciaire conduite avec méthode, depuis les prétoires américains jusqu'aux couloirs du Parlement européen.
La croisade informationnelle contre les PFAS
Wilbur Tennant, éleveur en Virginie-Occidentale, perd plus de cent bovins après que ses bêtes ont bu l'eau d'un ruisseau longeant une décharge de DuPont. L'avocat Robert Bilott, spécialiste du contentieux industriel, se saisi du dossier. La procédure judiciaire ouvre des milliers de documents internes révélant que DuPont dissimulait, depuis des dizaines d’années, leurs données toxicologiques sur le PFOA et le PFOS. Ces deux molécules sont depuis interdites en Europe. Sa transformation en croisade planétaire est une opération distincte, qui mobilise acteurs et financements.
Le premier levier de cette croisade, est un article du New York Times Magazine paru le 6 janvier 2016. Il s’agit d’un article de Nathaniel Rich intitulé « The Lawyer Who Became DuPont's Worst Nightmare ». Façonné en duel à la David contre Goliath, le texte transforme un dossier technique en récit grand public, hors du cercle juridique et scientifique. C'est ce narratif qui sert directement de base au scénario du film Dark Waters, sorti en novembre 2019 avec Mark Ruffalo dans le rôle de Bilott. Hollywood devient la plateforme mondiale de l'opération. Le film fige le récit dans l'imaginaire collectif et rend tout argumentaire (technique et industriel) structurellement inaudible.
Le second axe concerne l'organisation des ONG américaines. L'Environmental Working Group (EWG) milite pour une réglementation des PFAS depuis le début des années 2000. Son budget annuel dépasse 10 millions de dollars. Ses principaux financeurs sont trois grandes fondations philanthropiques américaines, la « David and Lucile Packard Foundation », la « JPB Foundation » et la « William and Flora Hewlett Foundation ». L'EWG compte à son conseil d'administration Drummond Pike, cofondateur de la « Tides Foundation », organisation philanthropique progressiste, et tire environ un tiers de ses ressources de fondations privées. Par ailleurs, l'EWG tient une base de données publiques recensant les sites de contamination aux PFAS aux États-Unis, outil repris en modèle par le « Forever Pollution Project » en Europe. Cet outil présente les zones impactées par les PFAS via des cartes interactives, lesquelles inondent le champ visuel du lecteur ce que les chiffres n’arrivent pas à faire.
La sortie de Dark Waters, aux Etats-Unis d’Amérique en novembre 2019, est associée à une campagne baptisée « Fight Forever Chemicals », conduite par la société de production « Participant » avec l'EWG comme partenaire principal, ce dernier assurant le relais institutionnel et législatif. En six mois après la sortie du film, les mentions du terme « forever chemicals » augmentent de 62 % dans l'espace médiatique, selon les propres données de la campagne, publiées dans son dossier de candidature aux SDG Action Award. Cela illustre la phase d'amplification d'une opération informationnelle, pour peu qu'on en examine la provenance. Ce n'est pas le résultat d'une veille médiatique indépendante, mais une donnée auto-déclarée, produite par Participant dans ses dossiers de candidature à des prix de communication (SDG Action Awards de l'ONU, Shorty Awards). Elle ne s'accompagne d'aucune valeur de référence, d'aucun corpus défini, d'aucun outil de mesure nommé ni d'aucune validation tierce. Surtout, cette hausse du volume médiatique n'était pas un constat a posteriori : c'était un objectif fixé d'avance par la campagne, qui inscrivait parmi ses indicateurs « une augmentation mesurable des articles sur les forever chemicals dans les six premiers mois après la sortie ». L'organisation se fixe la cible, puis revendique l'avoir atteinte. Le chiffre ne mesure pas une prise de conscience spontanée, mais le rendement de sa propre stratégie de placement.
Car cette hausse fut délibérément fabriquée, et le dossier l'assume : sous l'intitulé « A bias towards press and publicity » (« un parti pris pour la presse et la publicité »), Participant écrit avoir « conçu à dessein la campagne comme une trajectoire de moments dignes d'être repris par la presse », via des partenariats avec les éditeurs NowThis et Vox Media et un rapport sur l'eau calibré « pour un effet maximal sur les marchés de l'information locale ». Ces bilans, révisés à la hausse selon la version consultée, passent de 13 à 14 textes législatifs et de 19 à 43 multinationales engagées, signe de leur caractère promotionnel. L’indicateur marketing est invérifiable et mouvant, le « +62 % » est ensuite blanchi par sa reprise, jusqu'à circuler comme un fait établi. Il atteste seulement que le récit a saturé l'espace, ce qui était l'objectif, et non que la science ait tranché.
De plus, dès l'origine, la campagne vise l'Europe : intervention de Mark Ruffalo et Robert Bilott devant le Parlement européen, rencontre avec son président et engagements de multinationales à supprimer les PFAS, selon les bilans des organisateurs.
La rhétorique de l'empoisonnement transatlantique
Dans le rapport du CR451 « Polluants éternels « : Guerre informationnelle autour des PFAS » de 2025 il est identifié trois temps dans cette mécanique discursive : simplification, dramatisation, amplification.
La simplification est sémantique avant d'être argumentative. Le 2 janvier 2018, Joseph G. Allen publie dans le Washington Post un article d'opinion, et non étude scientifique, où il emploie pour la première fois le terme « forever chemicals ». Il couvre une famille de 4 000 à 12 000 composés aux propriétés et aux toxicités radicalement différentes. En France, la traduction ajoute un glissement supplémentaire. Forever chemicals devient « polluants éternels ». Le terme neutre de « produit chimique » devient « polluant », connoté très négativement. Cette bascule entre dans le grand public français le 12 mai 2022 avec « Vert de rage : Polluants éternels » de Martin Boudot (France 5), diffusé dans l'Envoyé spécial de France 2, consacré à la contamination dans la région lyonnaise.
La dramatisation repose sur un syllogisme délibérément abusif, que le rapport du CR451 identifie comme la structure argumentative principale du camp anti-PFAS. Certains PFAS sont dangereux, c'est prouvé pour le PFOA et le PFOS. Nous devons donc interdire les substances dangereuses. Donc il faut interdire tous les PFAS. La conclusion est abusive, et les sources scientifiques les plus sérieuses le démontrent.
Ainsi, l’Académie des sciences française, dans son rapport du 25 mars 2025, rappelle que « seul le PFOA est classé cancérigène » et que les propriétés des PFAS « varient considérablement, certains sont mobiles, d'autres immobiles, certains bioaccumulables, d'autres non. Cette hétérogénéité rend difficile une lecture claire et homogène de leurs impacts. »
Le même rapport conteste directement le terme central de l'opération informationnelle : les PFAS « sont persistants mais non éternels comme le veut l'idée couramment admise ». L'Académie des sciences invalide ainsi l'expression même de « polluants éternels » qui sert de moteur à toute la campagne.
L'association entre PFAS et perturbateurs endocriniens constitue également un second raccourci, que les sources institutionnelles elles-mêmes démentent. L'INRS est explicite : « certaines PFAS sont également des perturbateurs endocriniens » et non la totalité. Prétendre que tous les PFAS sont des perturbateurs endocriniens revient à extrapoler les effets documentés de quelques molécules à une famille dont la science reconnaît elle-même qu'elle en ignore presque tout.
L'amplification est le troisième temps. Le terme « forever chemicals », une fois popularisé par la campagne Fight Forever Chemicals, s'impose progressivement hors du cercle militant. Il est officiellement intégré au dictionnaire Dictionary.com en 2023, selon les bilans publiés par les organisateurs aux SDG Action Awards. En France, le rapport du CR451 souligne la traduction en « polluants éternels » reprise par plusieurs agences régionales de santé dans leurs communications officielles. Lorsqu'une institution publique adopte le vocabulaire militant, la distinction entre récit construit et fait établi disparaît du débat.
Ce modèle américain est exporté tel quel vers l'Europe.
L'encerclement normatif de l'Union européenne
L'IPEN, réseau mondial de plus de 700 ONG environnementales, milite activement depuis 2004 dans le cadre de la Convention de Stockholm pour l'inscription des PFAS sur la liste des polluants organiques persistants. Ses interventions publiques aux Conférences des Parties réclament l'inscription du PFOA à la Convention. Cette pression aboutit. Le règlement délégué (UE) 2020/784 du 8 avril 2020 transpose en droit européen l'inscription du PFOA à l'Annexe A de la Convention de Stockholm et interdit sa fabrication, sa mise sur le marché et son utilisation depuis le 4 juillet 2020. Première norme, première restriction des débouchés industriels.
En décembre 2019, l'Allemagne soumet à l'ECHA un dossier de restriction sur le PFHxA, l'acide undécafluorohexanoïque, substance sur laquelle repose la chimie de produits Capstone™ fabriqués par Chemours Company, dans l’Oise. Chemours est une filiale issue de la scission de DuPont en 2015, et hérite des activités fluorées. Le dépôt du dossier s'accompagne d'une pression de ChemSec, HEAL et Générations Futures pour accélérer les restrictions REACH. Cette pression aboutit au règlement (UE) 2024/2462 du 19 septembre 2024, qui introduit des restrictions progressives sur le PFHxA avec effet à compter du 10 avril 2026 pour les mousses anti-incendie, fabriquées par Chemours. Seconde norme, quasi-totalité des débouchés de l'usine visés.
En janvier 2023, cinq États, Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Norvège et Suède, déposent auprès de l'ECHA une demande de restriction au titre du règlement REACH. Dans l'espace médiatique, cette démarche est systématiquement présentée comme une demande d'interdiction totale. La confusion entre les deux termes est une constante du discours anti-PFAS.
Cette confusion est stratégique. Une restriction REACH n'est pas une interdiction : le dossier de 2023 prévoit dix-huit mois de transition puis des dérogations sectorielles et reste, à ce jour (juin 2026), une simple proposition, aucune interdiction générale n'est en vigueur. La requalifier en « interdiction totale » sert trois buts :
• Mobiliser : un enjeu binaire, la santé contre le poison, rallie l'opinion là où une restriction technique ne le permet pas.
• Enfermer l'adversaire : comme la restriction porte sur « tous les PFAS », elle force les industriels à défendre la famille entière, PFOA et PFOS compris, donc à paraître refuser toute protection.
• Verrouiller la norme : elle fait de toute restriction réelle un compromis perçu comme modéré et met le législateur sous pression.
L'instrument médiatique central de cette exportation est le « Forever Pollution Project », consortium de seize médias européens dont Le Monde en France. À partir de 2022, il cartographie les sites de contamination aux PFAS sur le continent selon une méthodologie dite de « contamination présomptive », publiée dans une revue scientifique à comité de lecture, qui consiste à présumer de la contamination autour d'un site sur la base de son activité industrielle, en l'absence de prélèvements confirmatoires et tout en donnant une légitimité scientifique. Le projet a retenu seulement six molécules PFAS pour ses données de concentration, le PFAS Data Hub du CNRS, qui a repris et élargi ce travail, le documente explicitement dans sa page méthodologique. Au total, 21 426 sites sont classés comme « présumés contaminés » sans mesure réalisée sur place.
Journalismfund Europe, principal financeur du « Forever Pollution Project », publie ses donateurs pour 2025 : l'Union européenne arrive en tête avec 2 865 138 euros, soit 49 % du budget total. Le fonds philanthropique britannique Arcadia, fondé par l'héritière du groupe Tetra Pak, Lisbet Rausing, arrive en deuxième position avec 1 949 886 euros, soit 33 %. Or, c'est cette même Union européenne qui pilote, via l'ECHA, la procédure REACH par laquelle une restriction des PFAS pourrait être imposée aux industriels européens. Une institution finance donc à titre majoritaire un consortium journalistique qui documente et cible des industriels soumis à sa propre procédure réglementaire. Ce conflit d'intérêt structurel n'a, hélas, jamais été posé publiquement dans le débat.
La consultation publique de l'ECHA sur le dossier de restriction, ouverte du 22 mars au 25 septembre 2023, a reçu plus de 5 600 commentaires représentant plus de 100 000 pages selon le RIVM (institut néerlandais de santé publique) co-rédacteur du dossier. Ce volume illustre la capacité de la coalition à saturer l'espace de délibération technique. Les industriels, désunis et enfermés dans un registre technique, n'ont pas su produire une réponse coordonnée de même ampleur.
L’encerclement médiatique et institutionnel en France
En France, selon le rapport du CR451, le tapissage médiatique est documenté avec précision. Sur la période 2024-2025, 3 288 articles paraissent dans la presse nationale et le mot-clé PFAS génère 58 979 citations sur X pour la seule année 2024. Les pics coïncident systématiquement avec des événements programmés : 7 820 messages le jour du vote à l'Assemblée nationale de la loi n° 2025-188 du 27 février 2025 visant à protéger la population des risques liés aux substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées, 1 423 lors du vote au Sénat. En janvier-février 2025, sept événements distincts se succèdent en six semaines sans interruption : un reportage sur France 2, deux campagnes d'ONG simultanées, une semaine d'action européenne coordonnée, une procédure judiciaire collective, et enfin l'adoption de la loi. Chaque événement implique un acteur différent. Aucun n'est spontané. La séquence qui, du 14 janvier au 27 février 2025, conduit à la loi n° 2025-188 est une cadence, non une coïncidence.
En amont, une journaliste du Monde, Stéphane Horel, qui revendique sur son CV : « Experte en manipulation de la science à des fins commerciales et en stratégies de lobbying des industries toxiques ». Celle qui coordonne l'enquête en maîtrise donc les ressorts mieux que quiconque. En septembre 2023, elle lance le Forever Lobbying Project (FLP) : 46 journalistes, 16 pays, et revendiquera, à propos de son travail sur les PFAS, en avoir « sorti le sujet du service environnement pour le propulser au niveau politique et européen ».
Le 14 janvier 2025, Le Monde publie le FLP. Deux jours plus tard, France 2 diffuse « PFAS : la grande intox de l'industrie », explicitement « en collaboration avec le Forever Lobbying Project » : l'émission nomme Tefal et Arkema, au moment précis où la proposition de loi Thierry attend sa deuxième lecture. Tout indique que l'accord entre le FLP et France Télévisions précède la publication car on ne monte pas un prime time en deux jours : les deux lancements sont coordonnés. Le 27 janvier s'ouvre la semaine d'action européenne. Ainsi, Générations Futures la justifie en renvoyant aux « importantes révélations dévoilées par le journal Le Monde sur les gigantesques campagnes que les lobbies mènent pour retarder et affaiblir l'action européenne et nationale contre les PFAS », signe une tribune dans Le Monde et adresse, le 5 février, une lettre de plus de trente organisations au gouvernement. L'Assemblée vote le texte le 20 février 2025.
Le travail journalistique est ainsi converti en carburant politique par l'ONG. Ce que chaque acteur savait des plans des autres n'est pas établi ; ce que la séquence démontre l'est : en quarante-quatre jours, le journal de référence, la télévision publique et l'ONG militante ont joué chacun leur rôle dans un même tempo, dont Horel est en amont.
Des agences régionales de santé (ARS) reprennent dans leurs communications le terme militant de « polluants éternels ». La ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher, soutient publiquement la proposition de loi initiée par le député écologiste Nicolas Thierry. Générations Futures est elle-même déclarée représentant d'intérêts auprès de la Haute Autorité pour la Transparence de la Vie Publique (HATVP) avec six déclarations sur la thématique PFAS sur un total de vingt-et-une. La loi n° 2025-188 du 27 février 2025 est le produit de cet encerclement.
Elle arrive cependant après les faits industriels : la direction américaine de Chemours annonce la fermeture de son site de l’Oise en janvier 2025. Ce ne sont pas les parlementaires français qui ont fermé Chemours. Ce sont les deux normes européennes de 2020 et 2024, elles-mêmes produites par une pression d'ONG à plusieurs niveaux, depuis les Conférences des Parties de la Convention de Stockholm jusqu'aux couloirs du Parlement français, en passant par les procédures REACH à Bruxelles. La loi française n'est que la confirmation locale d'un encerclement déjà accompli.
Face à cet encerclement, les industriels ont répondu par des communiqués institutionnels, des argumentaires techniques et un lobbying discret. La méthode était inadaptée. Opposer des acronymes chimiques à « polluants éternels » revenait à accepter un désavantage structurel dans un débat dont le terrain réel n'était pas scientifique mais sémantique. En avril 2024, la CGT refusait de rejoindre la mobilisation des salariés de Seb, y voyant un « chantage à l'emploi », et lançait son propre « collectif PFAS » : le camp industriel était lui-même divisé. Le financement étranger du Forever Pollution Project n'a jamais été rendu visible dans le débat public. Le camp industriel a perdu non par manque d'arguments mais faute d'avoir identifié le terrain réel du conflit.
Les fermetures sont la traduction concrète de cet encerclement.
Dans le Gard, Solvay annonce le 24 septembre 2024 l'arrêt de production de son site de Salindres, spécialisé dans la fabrication d'acide trifluoroacétique, l'unique producteur européen de cette molécule, composant essentiel des traitements antiviraux et anticancéreux. Quelques mois plus tôt, en février 2024, Générations Futures avait révélé des concentrations élevées de PFAS dans les cours d'eau adjacents à l'usine. Dans sa justification officielle, Solvay invoque explicitement « un durcissement des réglementations française et européenne sur les PFAS, nécessitant d'importants investissements qui ne seraient pas justifiés au regard de la performance du site ». Soixante-huit postes sont supprimés sur quatre-vingt-seize. La production sera désormais importée d'Asie, affranchie de toute contrainte réglementaire comparable.
C'est dans l'Oise que les conséquences touchent simultanément deux filières stratégiques.
La première filière concerne la sécurité incendie. L'usine Chemours produit des télomères Capstone™, composants des mousses anti-incendie AFFF (Aqueous Film-Forming Foam). Les mousses AFFF sont l'agent extincteur le plus efficace contre les feux d'hydrocarbures de classe B. Le règlement (UE) 2024/2462 du 19 septembre 2024 programme leur interdiction progressive : les mousses destinées aux services publics d'incendie sont visées dès le 10 avril 2026, celles pour l'aviation civile au 10 octobre 2029. C'est précisément ce que produit l'usine Chemours. En mars 2024, Générations Futures relève une hausse de concentration de PFAS dans la rivière Oise en aval du site. Mi-2024, l'ARS déconseille par « précaution » la consommation de poissons en aval de Creil et d'œufs produits à Villers-Saint-Paul, site de Chemours. Fin janvier 2025, la direction mondiale de Chemours annonce la fermeture totale du site, effective fin juin 2025. Cinquante-neuf salariés sont licenciés.
La seconde filière touche à l'indépendance énergétique. Le 12 janvier 2023, Chemours annonce un investissement de 200 millions de dollars pour construire sur ce même site de Villers-Saint-Paul une unité de production de Nafion. Le Nafion est une membrane échangeuse de protons fluorée, composant clé pour la production d'hydrogène vert. Le projet prévoit 80 emplois. La région Hauts-de-France accorde 800 000 euros de subvention. L'État s'engage à le soutenir via l'ADEME, et le ministre Roland Lescure y salue « un signal majeur pour la politique industrielle française ». L'Académie des sciences, dans son rapport du 25 mars 2025, confirme l'absence d'alternative viable : « tout porte à considérer que l'on ne puisse pas, à court terme, se passer de PFAS » pour la transition énergétique, citant explicitement les membranes de type Nafion. À l'automne 2024, l'investissement est gelé sous l'effet conjugué du retournement du marché de l'hydrogène et de la pression normative REACH sur les fluoropolymères. En janvier 2025, avec la fermeture du site, le projet est définitivement abandonné. L'entreprise a anticipé la norme avant même qu'elle soit entrée en vigueur.
La France perd donc sur le même site, au même moment, sa capacité à produire un composant pour la sécurité incendie industrielle et civile ainsi qu’un composant stratégique pour sa transition énergétique. Ces deux pertes ne figurent dans aucun bilan produit par le camp anti-PFAS. La fermeture de sites de production européens ne supprime pas les PFAS du marché français : elle déplace leur fabrication vers des zones sans contrainte réglementaire comparable. Le consommateur prétendument protégé des PFAS produits sous contrôle européen sera exposé aux PFAS importés sans traçabilité.
Wilbur Tennant, l'éleveur de Virginie-Occidentale dont les bovins mouraient en 1999, ignorait qu'il venait de mettre en mouvement une chaîne qui, vingt-cinq ans plus tard, fermerait une usine dans l'Oise et enterrerait un projet d'hydrogène vert. Il ignorait également que le résultat final de cette chaîne ne serait pas la disparition des PFAS du quotidien des Français, mais leur importation depuis des pays sans Convention de Stockholm, sans procédure REACH, sans ARS.
Sonia Hernandez
Auditrice de la 50ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique
SOURCES
1. Nathaniel Rich, « The Lawyer Who Became DuPont’s Worst Nightmare », The New York Times Magazine, 6 janvier 2016. https://www.nytimes.com/2016/01/10/magazine/the-lawyer-who-became-duponts-worst-nightmare.html
2. Directive 2006/122/CE du 12 décembre 2006 relative à la limitation du PFOS, EUR-Lex. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A32006L0122
3. Participant, « Participant Launches “Dark Waters” Campaign To Fight Forever Chemicals » (communiqué), PR Newswire, 18 novembre 2019. https://www.prnewswire.com/news-releases/participant-launches-dark-waters-campaign-to-fight-forever-chemicals-300961122.html
4. Environmental Working Group (EWG) – déclaration fiscale Form 990 (budget et revenus), ProPublica Nonprofit Explorer. https://projects.propublica.org/nonprofits/organizations/522148600
5. EWG, « A Deeper Dive into Our Funding » https://www.ewg.org/who-we-are/funding-reports
6. EWG, « Drummond Pike » https://www.ewg.org/who-we-are/our-board/drummond-pike
7. EWG, « PFAS Contamination Map » https://www.ewg.org/interactive-maps/pfas_contamination/
8. Participant Media, « Fight Forever Chemicals Campaign », The Shorty Awards – 5th Annual Social Good Awards, 2021. https://shortyawards.com/5th-socialgood/fight-forever-chemicals-campaign-2
9. UN SDG Action Campaign, « Fight Forever Chemicals Campaign », SDG Action Awards, 2020. https://sdgactionawards.org/fight-forever-chemicals-campaign/
10. AFP, « Mark Ruffalo urges EU “heroism” in chemical pollution fight » (intervention au Parlement européen), France 24, 5 février 2020. https://www.france24.com/en/20200205-mark-ruffalo-urges-eu-heroism-in-chemical-pollution-fight
11. CR451 (Harbulot, de Morgny, Alexandre), « Polluants éternels : guerre informationnelle autour des PFAS », 2025. https://cr451.fr/rapport-polluants-eternels-guerre-informationnelle-autour-des-pfas/
12. Joseph G. Allen, « These toxic chemicals are everywhere — and they won’t ever go away » (tribune), The Washington Post, 2 janvier 2018. https://www.washingtonpost.com/opinions/these-toxic-chemicals-are-everywhere-and-they-wont-ever-go-away/2018/01/02/82e7e48a-e4ee-11e7-a65d-1ac0fd7f097e_story.html
13. Martin Boudot, « Vert de rage : Polluants éternels » (France 5), diffusé dans l’Envoyé spécial de France 2, 12 mai 2022. https://www.france.tv/france-5/vert-de-rage/
14. Académie des sciences, « Les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) » (rapport), 25 mars 2025. https://www.academie-sciences.fr/sites/default/files/2025-03/Rapport%20PFAS%20-Version%20d%C3%A9f.pdf
15. INRS, « PFAS (“polluants éternels”) : ce qu’il faut savoir ». https://www.inrs.fr/actualites/pfas-polluants-eternels-explications.html
16. IPEN, interventions à la Convention de Stockholm (Conférences des Parties). https://ipen.org/conferences/cop9
17. Convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants (POP) – liste des « nouveaux POP » (PFOS 2009, PFOA 2019, PFHxS 2022), Secrétariat de la Convention. https://chm.pops.int/TheConvention/ThePOPs/TheNewPOPs/tabid/2511/Default.aspx
18. Règlement délégué (UE) 2020/784 du 8 avril 2020 (inscription du PFOA, Convention de Stockholm), EUR-Lex. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A32020R0784
19. Règlement (UE) 2024/2462 du 19 septembre 2024 (restrictions sur le PFHxA), EUR-Lex. https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX%3A32024R2462
20. ECHA, « Per- and polyfluoroalkyl substances (PFAS) » – proposition de restriction universelle (REACH) et état de la procédure (avis RAC/SEAC, 2026). https://www.echa.europa.eu/hot-topics/perfluoroalkyl-chemicals-pfas
21. Forever Pollution Project, « The Map of Forever Pollution » (carte européenne, ≈ 23 000 sites contaminés / 21 500 présumés), 2023. https://foreverpollution.eu/map/
22. Alissa Cordner et al., « PFAS Contamination in Europe: with “Expert-Reviewed” Journalism », Environmental Science & Technology, 58(15), 2024, DOI : 10.1021/acs.est.3c09746. https://pubs.acs.org/doi/10.1021/acs.est.3c09746
23. CNRS, PFAS Data Hub – page Méthodologie (six molécules retenues ; 21 426 sites « présumés contaminés »). https://pdh.cnrs.fr/methodology/
24. Journalismfund Europe, « Donors » (financement du Forever Pollution Project : UE 49 %, Arcadia 33 %). https://www.journalismfund.eu/about-us/organisation/donors
25. RIVM (institut néerlandais de santé publique), « PFAS restriction proposal » (consultation ECHA : 5 600+ commentaires, 100 000+ pages). https://www.rivm.nl/en/pfas/restriction-proposal
26. « Complément d’enquête. PFAS : la grande intox de l’industrie » (en collaboration avec le Forever Lobbying Project), France 2, 16 janvier 2025. https://www.franceinfo.fr/replay-magazine/france-2/complement-d-enquete/complement-d-enquete-pfas-la-grande-intox-de-l-industrie_6979073.html
27. Stéphane Horel, CV https://www.stephanehorel.fr/cv/
28. Alcyone Wemaëre, « Exposing Industrial Pollution and Creating the “Forever Chemicals” Beat » (entretien avec Stéphane Horel), Global Investigative Journalism Network, 19 février 2025. https://gijn.org/stories/exposing-industrial-pollution-and-creating-the-forever-chemicals-beat/
29. Forever Pollution Project, « The Forever Lobbying Project », 14 janvier 2025. https://foreverpollution.eu/lobbying/
30. Corporate Europe Observatory, « Chemical reaction: new report exposes corporate lobby threat to EU PFAS restriction », 14 janvier 2025. https://corporateeurope.org/en/2025/01/chemical-reaction-new-report-exposes-corporate-lobby-threat-eu-pfas-restriction
31. Générations Futures, « Une semaine de mobilisation contre les PFAS » (semaine d’action du 27 janvier). https://www.generations-futures.fr/actualites/semaine-pfas-site-victimes/
32. LCP – Assemblée nationale, « Polluants éternels : l’Assemblée adopte définitivement un texte visant à réduire l’usage des PFAS », 20 février 2025. https://lcp.fr/actualites/polluants-eternels-l-assemblee-adopte-definitivement-un-texte-visant-a-reduire-l-usage
33. Assemblée nationale, question parlementaire sur les PFAS. https://questions.assemblee-nationale.fr/q17/17-413QE.htm
34. LOI n° 2025-188 du 27 février 2025 visant à protéger la population des risques liés aux PFAS, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000051260902
35. Solvay, « Acide trifluoroacétique (TFA) – Salindres » https://www.solvay.com/fr/tfa
36. Usine Nouvelle, « Dans le Gard, l’usine Solvay ferme… ». https://www.usinenouvelle.com/article/dans-le-gard-l-usine-solvay-ferme-et-les-salaries-s-interrogent-sur-leur-exposition-aux-pfas.N2229137
37. ARS Hauts-de-France, « Mise à jour des recommandations de non-consommation des poissons… ». https://www.hauts-de-france.ars.sante.fr/mise-jour-des-recommandations-de-non-consommation-des-poissons-peches-proximite-de-la-plateforme
38. France 3 Hauts-de-France, « Pollution aux PFAS : l’usine Chemours annonce sa fermeture » https://france3-regions.franceinfo.fr/hauts-de-france/oise/pollution-aux-pfas-l-usine-chemours-annonce-sa-fermeture-dans-l-annee-59-emplois-sont-menaces-3114778.html
39. Chemours, « Chemours Expands Nafion Ion Exchange Material Production in France » (communiqué, 12 janvier 2023). https://www.chemours.com/en/news-media-center/all-news/press-releases/2023/chemours-expands-nafion-ion-exchange-material-production-in-france-to-support-growing-market-demand
40. Ministère de l’Économie, « Roland Lescure salue la décision d’investissement en France du groupe américain Chemours » (communiqué, 12 janvier 2023). https://presse.economie.gouv.fr/12012023-cp-roland-lescure-salue-la-decision-dinvestissement-en-france-du-groupe-americain-chemours/
