Du 07 au 10 mai 2025, une attaque insurrectionnelle contre un bus de touristes au Cachemire indien fait 26 morts. New Delhi lance en réponse l'opération Sindoor au Pakistan, pendant laquelle elle utilise ses avions de combat Rafale, fleuron de l'avionneur français Dassault Aviation. Très rapidement, des informations circulent sur les réseaux sociaux chinois indiquant que plusieurs de ces aéronefs auraient été abattus par un chasseur pakistanais J-10C, de l'avionneur chinois Chengdu Aircraft Corporation. Si l’Inde a démontré sa capacité à mener des frappes en profondeur au Pakistan, les combats ont également révélé les capacités accrues des forces aériennes pakistanaises, appuyées par la Chine.
Après un silence assourdissant des autorités françaises quant à la véracité de ces pertes, les États-Unis entrent dans l'arène informationnelle plusieurs mois après les faits en fustigeant les manipulations chinoises dont celles impliquant le Rafale dans le rapport annuel au Congrès de la US-China Economic and Security Review publié en novembre 2025. Mais une mauvaise presse du Rafale ne serait-elle pas utile à un gain de part de marché du F35 de Lockheed Martin ?
La Chine transforme un incident en démonstration technologique
L’offensive informationnelle chinoise débute dès les premiers affrontements aériens, le 7 mai, à la suite d’une publication diffusée sur la plateforme Sina Weibo par un internaute chinois réputé proche des sphères du Parti communiste. Ce message relaie un prétendu communiqué du média australien QNews, affirmant que la France aurait exhorté l’Inde à immobiliser l’ensemble de ses Rafale après la perte supposée de trois appareils. Aucun communiqué de ce type n’ayant été publié sur le site du média concerné, ce post relevait donc d’une manipulation informationnelle.
Au lendemain des affrontements, paraît un article dans le quotidien China.com, relayant une communication pakistanaise : cinq avions de chasse indiens dont trois Rafale auraient été abattus par l'armée de l'air pakistanaises. La deuxième partie de l'article déroule une démonstration technologique du système chinois J-10 et de son missile PL-15 à l'origine de la défaite aérienne du Rafale.
Les jours qui suivent, plusieurs médias chinois dont la chaine nationale CCTV évoquent l'hétérogénéité du système aérien indien, composé entre autres des appareils Soukhoï Su-30MKI et Iliouchine A50 russes, du Sepecat Jaguar, du Mirage 2000 et enfin du Rafale. Ces récits ne dénigrent pas directement la puissance de feu du Rafale, mais le présente comme un maillon faible dans un système indien fragmenté (radars russes, avions européens multi-marques, doctrine opérationnelle disparate).
Sur les réseaux sociaux, les discussions s’intensifient, les internautes commentent sur RedNote la victoire du système intégré interconnecté chinois face à un ensemble indien disparate, sans incriminer directement, eux non-plus, la puissance de feu du fleuron français. L'un des posts les plus commentés sur ce conflit relaie la communication française d'Eric Trappier et Jérôme Bellanger, confirmant la perte d'un appareil Rafale et fustigeant la communication trompeuse du Pakistan. Ce post semble rétablir un certain équilibre face au narratif étatique chinois résolument offensif.
L’efficacité de la manœuvre informationnelle chinoise repose sur un savant dosage entre désinformation ciblée et argumentaire technique. Le post initial sur Sina Weibo, bien que mensonger, sert de détonateur pour orienter le débat vers une question légitime : celle de l’intégration des systèmes aériens indiens. En évitant de s’attaquer frontalement au Rafale, la Chine adopte une stratégie bien plus insidieuse : elle détourne l’attention vers les faiblesses structurelles de l’Inde, tout en mettant en avant les atouts de son propre écosystème aérien. Cette approche reflète une doctrine informationnelle rodée, déjà observée lors de crises précédentes (comme les tensions en mer de Chine méridionale), où Pékin combine manipulation ponctuelle et construction d’un récit de long terme. Pour les observateurs, le plus inquiétant n’est pas tant la fausseté de l’information initiale que la rapidité avec laquelle elle est reprise et amplifiée par des comptes influents, créant une forme de « vérité alternative » difficile à déconstruire.
Inde, Indonésie : une stratégie chinoise en deux temps
Fin mai, le quotidien China.com revient à la charge dans sa rubrique militaire, en affirmant cette fois-ci que la bataille des airs au Cachemire remportée par le J-10 chinois aurait fait tanguer le contrat signé en février 2022 entre Dassault et le gouvernement indonésien cadrant la vente de 42 Rafales. Certaines sources occidentales confirment ce fait, notamment la plateforme française Intelligence Online`, indiquant que l'Armée de l'air indonésienne aurait donné son accord de principe pour acquérir 42 avions de chasse chinois J-10. Il s'agit là de la première véritable tentative de déstabilisation directe des échanges entre la France et l'Indonésie.
S’il est impossible d’affirmer que le contrat français ait réellement été menacé, celui-ci a néanmoins été entériné par la visite du président Emmanuel Macron à Jakarta les 28 et 29 mai 2025. Quelques mois plus tard, le 15 octobre 2025, une déclaration du ministre indonésien de la Défense est venue confirmer les anticipations d’Intelligence Online : l’Indonésie s’engage également à acquérir 42 avions J-10. La justification avancée par Jakarta repose sur une volonté de diversification des approvisionnements militaires, afin de limiter toute forme de dépendance stratégique.
Les prises de parole chinoises précédemment citées suggèrent que la nature du narratif, ainsi que l’état final recherché, dépendent étroitement du positionnement de l’émetteur. Tandis que les canaux étatiques chinois se distinguent par une certaine virulence et n’hésitent pas à recourir à la mésinformation, les internautes adoptent une posture plus mesurée, abordant le sujet sous un angle davantage technique.
Le cas indonésien révèle une stratégie chinoise en deux temps : d’abord semer le doute sur la fiabilité du Rafale, puis proposer une alternative « clé en main » avec le J-10. Ce qui frappe, c’est la cohérence entre les discours médiatiques et les offres commerciales : les articles de China.com insistent sur la simplicité logistique du J-10, un argument taillé pour des pays comme l’Indonésie, confrontés à des budgets limités et à des flottes hétérogènes. La visite de Macron à Jakarta, bien que symboliquement forte, ne suffit pas à contrer un narratif déjà ancré, d’autant que la Chine joue sur un autre levier : la promesse d’une autonomie technologique, sans dépendance aux sanctions américaines (comme celles qui frappent les acheteurs de Su-35 russes). En Indonésie comme en Malaisie ou en Thaïlande, Pékin mise sur un marketing de la souveraineté, présentant ses équipements comme une solution pour échapper à la tutelle occidentale.
La France face au défi du récit
Le Ministère français des Armées et des Anciens Combattants se contente le 23 février 2026 d’un court décryptage présentant la guerre informationnelle en court contre le Rafale, qu’il illustre par deux exemples de posts pro-pakistanais sur les réseaux sociaux. La note, relativement courte, renvoie à un rapport américain de la Commission d’examen économique et sécuritaire États-Unis-Chine du Sénat américain qui aurait rendu public le rôle des dispositifs informationnels de la Chine dans la campagne contre le Rafale.
A l'exception de ce bref décryptage du ministère des Armées, la France n'a pas davantage pris position pour défendre son fleuron industriel. Elle n'est pas non plus montée au créneau sur les plateformes chinoises, bien qu’elle y prenne régulièrement la parole par l’intermédiaire des comptes de l'Ambassade de France en Chine.
Dans ce moment charnière de l'histoire du Rafale, tombé pour la première fois au combat, une réaction rapide visant à rétablir les faits aurait sans doute été opportune. Il était en outre prévisible que cet épisode serait exploité au profit de son concurrent direct, le J-10 chinois. Le silence français interroge. Limitée à un démenti d’ordre technique, la réponse officielle apparaît comme un contre-feu insuffisant, d’autant plus que les plateformes chinoises telles que Weibo et Douyin demeurent largement hermétiques aux contre-discours occidentaux. Dès lors, plusieurs questions se posent : pourquoi le gouvernement français a-t-il communiqué si tardivement et avec une telle retenue ? Pourquoi cherche-t-il à s’abriter sous le parapluie américain alors même que la France constitue bien la première cible de cette offensive informationnelle ?
Le silence français s’explique en partie par une culture institutionnelle qui privilégie discrétion et canaux diplomatiques traditionnels. Pourtant, dans un environnement asiatique où les décisions officielles sont largement influencées par l’écosystème des réseaux sociaux, cette retenue ne deviendrait-elle pas un handicap ? Le décryptage du ministère des Armées, publié près d’un an après les faits, arrive bien trop tardivement pour influencer les débats en Asie. Pire, en s’appuyant sur un rapport américain, la France donne l’impression de sous-traiter sa défense informationnelle, alors même qu’elle dispose d’outils sous-utilisés comme ses ambassades, ses attachés de défense, ou encore ses partenariats avec les médias locaux, encore faut-il préférer pour cela du personnel français à du personnel local. La condition sine qua non au déploiement d’une réponse adaptée réside en la prise de conscience de Paris quant à l’urgence de la situation, et l’importance d’allouer des moyens à une stratégie narrative proactive, incluant des cellules de veille spécialisées et sinophones, des experts en influence de crise, et une présence renforcée sur les plateformes chinoises. À défaut, chaque silence laisse le champ libre à des récits adverses, comme celui d’un Rafale français « vulnérable » ou « mal soutenu ».
Une neutralité américaine intéressée
Dans le rapport au Sénat américain précédemment cité, seules quelques lignes sont dédiées à la dénonciation de la campagne de dénigrement du Rafale. Le rapport renvoie lui-même le lecteur, en note de bas de page, à un article de John Leicester publié dans AP NEWS (agence de presse généraliste basée aux États-Unis), où le journaliste spécialisé résume le rôle des ambassades chinoises dans l'instrumentalisation du résultat des affrontements aériens. Ce dernier article fait état de la découverte, par les services de renseignement français, d’une implication coordonnée de personnels issus des ambassades chinoises à l’étranger. Ceux-ci auraient mené des actions de persuasion auprès d’acheteurs potentiels afin de les dissuader d’acquérir de nouveaux Rafale et de les inciter, en alternative, à se tourner vers des équipements chinois dont le J-10.
Ni le rapport de décryptage français ni le rapport américain ne proposent d’analyse approfondie de la campagne de communication chinoise. Or, la mise au jour de ses mécanismes aurait permis à la France d’adopter une ligne de défense plus structurée face à des enjeux critiques touchant à la réputation de son fleuron industriel de défense. Au lieu de cela, le ministère français choisit de s’appuyer sur le rapport américain, lequel cite lui-même des sources issues des services de renseignements français. Cette circularité des références s’apparente davantage à une dénonciation stérile sans réelle portée stratégique qu’à l’élaboration d’une véritable doctrine de riposte informationnelle.
L’attitude des États-Unis dans cette affaire interroge aussi. Leur rapport au Congrès mentionne bien les manœuvres chinoises, mais sans insister, comme s’il s’agissait d’un détail parmi d’autres. Plusieurs hypothèses peuvent expliquer cette neutralité calculée : d’abord, Washington n’a aucun intérêt à ce que la France renforce sa position en Asie, où le F-35 reste l’avion de combat privilégié des alliés américains. Ensuite, une polémique ouverte sur le Rafale risquerait de braquer Paris, un partenaire clé dans la rivalité avec la Chine. Enfin, les États-Unis ont eux-mêmes une longue histoire de campagnes d’influence, ce qui les rend peu enclins à dénoncer des pratiques qu’ils maîtrisent eux-mêmes.
La France se retrouve donc isolée, en étaux entre une Chine offensive et des Etats-Unis ambigus. Cette situation soulève une question cruciale pour l’industrie française : comment se doter rapidement d’un écosystème informationnel agile et autonome capable de défendre les intérêts français à l’étranger ? Sans réponse, les succès industriels français resteront toujours vulnérables aux offensives de leurs concurrents, qui eux ont compris l’importance non pas de la seule détention, mais l’utilisation de l’information.
Damien Lorinet
Auditeur de la 49ème promotion MSIE MBA Exec Management Stratégique et Intelligence Economique
