Rapport de force informationnel : la tentative de rachat des Chantiers de l’Atlantique par Fincantieri

La tentative de rachat par Fincantieri, armateur italien leader de la construction navale en Europe,  des Chantiers de l’Atlantique est particulièrement intéressante à l’heure où de nombreux médias et personnalités politiques européens parlent du besoin d’une Europe de la défense  ou d’une majeure intégration des principales industries européennes pour créer des “champions européens“, capables de résister à la concurrence des géants chinois et américains.

La question des intérêts industriels divergents au sein de l’Europe

L’existence d’intérêts divergents entre de nombreux pays de l’Union Européenne (UE), dont la France et l’Italie, fait régulièrement surface lors de négociations qui concernent des dossiers stratégiques, comme la souveraineté étatique des secteurs clés de l’industrie et de l’économie nationale. Le sujet de cet article sera de démontrer comment la nécessité stratégique française de ne pas céder le contrôle du seul chantier naval capable de construire les portes-avions nucléaires de la marine militaire française a donné lieu à un rapport de force informationnel entre Fincantieri et différents acteurs français, forçant le géant italien à abandonner son projet de rachat de Saint-Nazaire.

Le projet de rachat des Chantiers de l’Atlantique par l’armateur italien commence le 19 mai 2017, quand Fincantieri annonce le rachat de 66,66% du capital de STX France, branche française de l’entreprise coréenne STX Offshore & Shipbuilding, devenant ainsi actionnaire majoritaire des Chantiers de l’Atlantique. L’objectif déclaré de Fincantieri est de “créer un leader global dans les secteurs des hautes technologies de la construction navale“.

L’ambiguïté du pouvoir politique français

L’offre d’achat par Fincantieri, seul acteur à avoir déposé une offre de rachat du site de construction naval français auprès du tribunal coréen de Seoul, ne fait pas l’unanimité. Le gouvernement français, par l’intermédiaire du secrétaire d’Etat à l’Industrie, Christophe Sirugue, annonce le refus de l’État français de céder 50% des chantiers à Fincantieri.  Un compromis est alors mis en place. Fincantieri accepte de descendre à 48% du capital de STX France, mais reste l’actionnaire clé de STX France grâce à la participation d’une fondation de Trieste à hauteur de 7% du capital. L’État français obtient le même nombre de parts que Fincantieri grâce à la participation de DCNS, groupe industriel français spécialisé dans la construction de défense. Ce premier compromis semble satisfaire les partis prenantes.

Le refus de l’Élysée de céder la majorité du capital au géant italien s’explique par l’importance stratégique du site de Saint Nazaire pour la France. Il s’agit du seul site capable de réaliser la construction des grandes coques pour des navires militaires. Les Chantiers de l’Atlantique sont également un des trois grands sites de construction des grands navires de croisière, un secteur où les européens possèdent encore une longueur d’avance sur leurs concurrents internationaux. Les deux autres chantiers sont l’allemand Meyer Werft et Fincantieri. L’opération soulève également le problème de l’avenir des 7000 emplois locaux et du partenariat entre Fincantieri et le constructeur naval chinois, China State Shipbuilding Corporation (CSSC).

L’accord conclu entre le gouvernement Hollande et Fincantieri ne fait pas l’unanimité. De nombreux acteurs, étatiques et non, s’opposent au passage sous pavillon italien du fleuron de l’industrie navale française. Parmi les partisans de la renégociation de la vente du site de Saint-Nazaire aux italiens se trouve le nouveau président français, Emmanuel Macron. Emmanuel Macron est favorable à une renégociation de l’accord qui ne tient pas suffisamment compte des intérêts stratégiques nationaux. Un nouvel accord est signé le 2 février 2018. Le nouveau compromis est un succès en demi-teinte pour Paris. Fincantieri obtient 50% du capital, auxquels s’ajoute 1% prêté par l’Agence des Participations de l’État pendant 12 ans.  Le prêt, révocable en cas de manquement des engagements industriels de Fincantieri, permet au groupe italien, de fait, de diriger le site de Saint Nazaire.

Offensive informationnelle pour contrer le groupe italien

Le 12 juillet 2018, un article paru dans le quotidien économique français, La Tribune, remet en cause l’éthique de l’armateur italien. Citant un rapport de 36 pages rédigé par l’ADIT, l’agence pour la diffusion de l’information technologique, l’article énumère les nombreuses suspicions de corruption qui pèsent sur le groupe italien dans l’attribution de contrats dans différents pays d’Afrique et d’Asie. Les accusations portent également sur des présumés liens indirects avec des organisations criminelles locales, par l’intermédiaire de certains sous-traitants de Fincantieri, et sur le manque d’analyse due diligence et d’éthique des affaires.

Le groupe de Trieste se retrouve victime d’une offensive informationnelle, qui vise probablement à une nouvelle renégociation des accords conclus précédemment, considérés trop favorables au groupe italien. La difficulté à obtenir une solution pleinement satisfaisante pour les intérêts industriels français par la négociation est probablement à l’origine du rapport de l’ADIT. La probabilité que l’enquête menée par ADIT ait été réalisée à la demande de certains acteurs étatiques français est décrite de manière explicite dans l’article de La Tribune.

Selon l’hebdomadaire français, l’ADIT serait “le bras armé de l'État en matière d'intelligence économique“. L’État détient, par l’intermédiaire de la Banque publique d’investissement et de l’Agence des participations de l’État, 34% des parts de cet ancien service public, partiellement privatisé en 2011. Il apparait donc improbable que le rapport ADIT, transmis à plusieurs ministères, ait été réalisé sans la bénédiction de certains services de l’administration publique, hostiles à l’accord du 2 février 2018.

Le rapport a contraint Fincantieri à adopter une position défensive, obligeant le groupe de Trieste à démentir immédiatement le contenu de l’article de La Tribune, sans réussir à mettre en place une stratégie efficace, capable de contrer les faits avancés par La Tribune. La conséquence principale est la progressive rupture de confiance entre les acteurs français et italiens qui culminera par le rapport négatif du Sénat sur la cession des Chantiers de l’Atlantique au constructeur naval italien.

L’exploitation de la menace chinoise

L’offensive informationnelle ne représente que le premier pas vers la réduction de l’influence italienne sur les chantiers de Saint-Nazaire. L’annonce du partenariat de Fincantieri avec le constructeur naval chinois, CSSC, le 28 aout 2018, offre une nouvelle opportunité pour réduire la présence du groupe de Trieste sur les chantiers stratégiques de la Loire Atlantique.  L’annonce de Fincantieri est suivie par la décision française d’interpeller la Commission européenne pour examiner la prise de contrôle exclusive des Chantiers de l’Atlantique par l’entreprise italienne.

Le 29 octobre 2019,  l’annonce d’une enquête préliminaire de la Commission européenne sur l’acquisition de Saint-Nazaire par Fincantieri “au regard du respect du règlement de l’UE sur les concentrations “suspend dès lors la cession des chantiers à la décision finale des autorités européennes.

Les raisons qui ont conduit Paris, appuyée par Berlin, à interpeller la Commission européenne sont détaillées dans un rapport du Sénat, publié en 2020. La menace que représente la filière industrielle de l’entreprise italienne pour les emplois locaux et le risque de transferts de technologies clés, civiles mais aussi militaires, à CSSC représente une ligne rouge pour la France. La collaboration de Fincantieri avec CSSC, entreprise chinoise qui a l’ambition de s’affirmer sur le marché des paquebots, un secteur aujourd’hui dominé par les entreprises européennes, permet à Paris de se présenter en défenseur des intérêts européens et d’augmenter la pression sur le groupe italien dans le cadre des négociations sur la cession des chantiers de Saint-Nazaire. Paris a l'occasion de faire d’une pierre deux coups : protéger le savoir-faire de l’industrie navale nationale sur le long terme et empêcher un rival économique de s’emparer de la majorité des parts d’un de ses champions nationaux.

Les limites du projet « Airbus européen dans l’industrie navale »

Finalement, l’opération de rachat des Chantiers de l’Atlantique prend fin le 31 janvier 2021, avant que la Commission européenne ait la possibilité de porter à terme l’enquête sur l’acquisition de Saint-Nazaire par Fincantieri. L’apparition du Covid-19, qui touche violemment le secteur de la construction navale, permet aux acteurs italiens et français d’annoncer, dans un communiqué officiel conjoint, de mettre fin au projet d’acquisition de Saint-Nazaire par Fincantieri.

L’instrumentalisation de la lenteur de la bureaucratie européenne et de la pandémie de Covid-19 par les parties prenantes est mise en lumière par les constants reports du délai pour conclure l’opération d’achat. Le communiqué conjoint donne l’occasion aux acteurs impliqués de se désengager d’un dossier épineux qui souligne les limites rencontrées par les fauteurs de la création de champions européens, capables de concurrencer les géants chinois ou américains. Le projet de Giuseppe Bono, directeur général de Fincantieri, de créer un “airbus européen des mers“ est incompatible avec les intérêts stratégiques français de vouloir conserver en exclusivité leur savoir-faire dans le domaine naval et militaire.

La force de frappe de la production de connaissances

Si le rapport de l’ADIT n’a pas été l’élément décisif dans la mise en échec des projets italiens, il a certainement contribué à augmenter la défiance des acteurs français vis-à-vis de Fincantieri. Le contenu accablant du rapport sur les pratiques de corruption de Fincantieri a permis d’établir une première “ligne de défense“ dans la stratégie de protection des intérêts industriels français. La perte de crédibilité de l’entreprise de Trieste a certainement mis en alerte les autorités publiques sur les risques que comporterait la cession du site aux italiens. Les révélations faites par La Tribune ont également permis de renforcer la mobilisation des organisations syndicales et politiques locales, hostiles au projet de rachat. De plus, la circulation de l’étude de l’ADIT a probablement contribué à la réalisation du rapport négatif du Sénat sur la cession des chantiers à l’armateur italien, incapable d’élaborer une stratégie contre-informationnelle efficace. En conclusion, à la lumière des informations disponibles publiquement, il apparait possible d’affirmer que le rapport de l’ADIT a été un des atouts à disposition de la France pour atteindre l’objectif recherché : garder sous pavillon français le site stratégique de la Loire atlantique.

Alexandre Brans