Shenzhenisation : la stratégie méthodique qui transforme Hong Kong en périphérie économique

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Depuis son retour dans le giron chinois en 1997, Hong Kong a longtemps représenté pour Pékin une vitrine du capitalisme libéral et de la réussite économique sous le modèle « un pays, deux systèmes ». Or, près de trente ans plus tard, la ville semble perdre progressivement cette singularité. Dans un processus lent mais déterminé, Shenzhen, la mégapole voisine née de la politique d’ouverture de Deng Xiaoping, s’impose comme le nouveau centre de gravité économique, technologique et culturel du sud de la Chine. Derrière ce glissement, se dessine moins une simple complémentarité régionale qu’une stratégie d’absorption progressive : celle d’une conquête sans chars, méthodique et planifiée, où l’infrastructure, l’intégration économique et l’influence culturelle remplacent les moyens coercitifs traditionnels de la domination. 

Cette dynamique « d’intégration » s’inscrit dans un projet global : la Greater Bay Area (GBA), qui vise à transformer le delta de la rivière des Perles en un pôle mondial comparable à la baie de San Francisco ou au Grand Tokyo (EY China, 2022). Pékin y orchestre la complémentarité des onze villes du sud, dont Hong Kong et Shenzhen sont les pôles stratégiques. Si, sur le papier, l’intégration est synonyme de synergie, les faits montrent un déséquilibre croissant : Hong Kong perd ses attributs d’autonomie tandis que Shenzhen exporte son modèle et ses normes. C’est cette réalité d’une conquête économique et culturelle douce que cet article entend analyser.

la fin d’un modèle singulier

Pendant des décennies, Hong Kong a incarné un trait d’union entre la Chine et le monde. Son système juridique de common law, sa liberté économique et sa place financière ouverte sur le dollar en ont fait un espace privilégié pour les investissements étrangers. En 1997, son PIB représentait 18 % de celui de la Chine ; aujourd’hui, il ne pèse plus que 2,5 % (The Diplomat, 2025). Shenzhen, en revanche, est passée d’un village de pêcheurs de 30 000 habitants en 1980 à une métropole de plus de 17 millions, dont le PIB dépasse désormais celui de Hong Kong depuis 2018 (China Daily, 2025).

Cette inversion de trajectoire illustre la montée en puissance du modèle shenzhénien : un capitalisme d’État fortement encadré, centré sur la technologie, la planification urbaine et la rapidité d’exécution. Là où Hong Kong a bâti sa richesse sur la finance et la dérégulation, Shenzhen s’appuie sur l’innovation et la fabrication. Huawei, Tencent, BYD et DJI – autant de géants nés au sud de la frontière – symbolisent cette mutation.

La crise politique de 2019, puis la promulgation de la loi sur la sécurité nationale en 2020, ont profondément fragilisé l’image de Hong Kong comme territoire libre (Courrier International, 2025). Le départ de milliers d’expatriés, la fermeture de médias indépendants et le durcissement du contrôle politique ont accentué le repli de la ville. Dans le même temps, la Chine continentale a renforcé son emprise à travers des programmes de coopération économique, des projets d’infrastructures et une politique d’incitation à l’installation des entreprises chinoises sur le territoire.

L’article de Courrier International (2025), « L’âme perdue de Hong Kong », résume ce tournant culturel : la ville perd « ce qui la rendait si typique », remplacée par des enseignes venues du continent, où le mandarin supplante le cantonais. Cette transformation visible des rues, des commerces et du langage est le symptôme d’un processus bien plus profond : une reconfiguration identitaire guidée par la logique d’intégration politique et économique de Pékin.

Les acteurs : Pékin, Shenzhen et Hong Kong dans la matrice de la GBA

Le premier acteur de cette dynamique est évidemment l’État chinois, par l’intermédiaire du Conseil des affaires d’État et de la NDRC (National Development and Reform Commission). Le plan directeur de la Greater Bay Area (2019–2035) présente Shenzhen comme le « centre d’innovation mondiale » et Hong Kong comme un « hub financier et logistique ». Derrière cette apparente complémentarité, les investissements montrent une hiérarchisation nette : la plupart des grands projets d’infrastructures sont initiés et financés depuis le continent (China Daily, 2025 ; EY China, 2022).

Le second acteur, Shenzhen, agit comme bras armé économique du pouvoir central. Grâce à son statut de zone économique spéciale, elle bénéficie d’une autonomie de gestion et d’un soutien financier massif. Le rapport Infrastructure Connect (EY China, 2022) souligne la concentration d’investissements dans les liaisons transfrontalières, notamment le Western Rail Link et les zones de coopération Qianhai et Huanggang. Ces infrastructures ne visent pas seulement à fluidifier le commerce : elles ancrent physiquement Hong Kong dans la toile urbaine de la Chine continentale, réduisant la frontière à un simple souvenir administratif.

Enfin, Hong Kong elle-même joue un rôle ambivalent. Officiellement, le gouvernement de la Région administrative spéciale (RAS) soutient la participation au plan GBA comme moyen de relance économique post-Covid. En réalité, cette participation s’apparente à une mise sous tutelle économique. Les institutions publiques comme le Trade Development Council (HKTDC) et le Tourism Board ont mis en place des incitations pour les entreprises chinoises : exonérations de loyers, subventions publicitaires et assistance juridique gratuite (Courrier International, 2025). Derrière la rhétorique de la coopération, se dessine la politique du « tapis rouge » déployé à l’intention des acteurs continentaux.

Nature du rapport de force : intégration ou annexion économique ?

Le rapport de force entre Hong Kong et Shenzhen n’est pas militaire ni politique au sens classique. Il s’agit d’une guerre économique asymétrique, où les instruments de domination sont l’investissement, la normalisation technologique et la circulation des populations. L’État chinois a compris que la conquête la plus durable est celle qui passe par l’intégration des systèmes plutôt que leur confrontation.

Sur le plan infrastructurel, les chiffres sont éloquents. Le réseau ferré interurbain relie désormais les gares de Shenzhen North et West Kowloon en quinze minutes, réduisant la distance fonctionnelle entre les deux villes (EY China, 2022). Les projets d’extension vers Qianhai et Huanggang visent à créer un corridor économique unifié, où les zones logistiques, les ports et les aéroports sont co-gérés. L’aéroport de Hong Kong, longtemps l’un des plus performants au monde, voit sa suprématie concurrencée par celui de Bao’an à Shenzhen, soutenu par des groupes publics puissants tels que China Merchants Port Holdings.

Sur le plan économique, Shenzhen applique une stratégie d’offre agressive : zones franches, fiscalité préférentielle, et infrastructures prêtes à l’emploi pour attirer les investisseurs. Le rapport de BNI Capital (2024) souligne que la ville concentre désormais 40 % des investissements directs étrangers de la GBA, tandis que Hong Kong en perd 15 % par an.

Sur le plan symbolique, Shenzhen remplace Hong Kong dans l’imaginaire national. Alors que Hong Kong incarnait l’ouverture au monde, Shenzhen symbolise la modernité technologique chinoise. Le discours officiel évoque moins la « spécificité » de Hong Kong que son rôle de relais de l’innovation continentale. Cette rhétorique s’inscrit dans une volonté d’uniformisation idéologique : ce n’est plus Hong Kong qui inspire la Chine, mais la Chine qui modèle Hong Kong.

Analyse des stratégies : la conquête douce par les infrastructures et l’influence

La stratégie de Pékin s’articule autour de trois leviers : infrastructure, intégration et influence.

Le premier levier, l’infrastructure, repose sur la théorie du Connectivity as Control : relier pour absorber. Le rapport d’EY China (2022) détaille la mise en œuvre du modèle « Cities-Hubs-Industrials Transport Integrated Development (Chi-TID) ». Celui-ci combine transports, urbanisme et pôles industriels intégrés pour transformer Hong Kong et Shenzhen en un continuum économique. Des projets tels que le Northern Metropolis et la Qianhai Cooperation Zone illustrent ce schéma. Ils favorisent la co-implantation d’entreprises de services, la mutualisation des ports et l’interconnexion énergétique. L’objectif : rendre l’indépendance logistique de Hong Kong obsolète.

Le second levier est l’intégration fonctionnelle. L’article de China Daily (2025), « HK-Shenzhen integration should be deepened by a twin-city special zone », propose explicitement la création d’une zone à gouvernance commune. Derrière la terminologie technocratique se cache un principe d’absorption administrative : l’harmonisation des règles d’urbanisme, de financement et de recherche favorise l’alignement progressif des politiques publiques de Hong Kong sur celles de Shenzhen.

Le troisième levier, l’influence, agit sur les comportements et les représentations. La « shenzhenisation » décrite par Courrier International (2025) n’est pas qu’un phénomène commercial ; c’est une translation culturelle. Les enseignes continentales – Mixue, Cotti Coffee, Tai Er – s’implantent massivement, tandis que les commerces hongkongais ferment. Selon The Diplomat (2025), plus de 300 commerces locaux ont disparu au premier semestre 2025. Cette substitution visuelle transforme le paysage urbain en un prolongement de Shenzhen, où le mandarin devient la langue dominante dans les quartiers de Central et Lan Kwai Fong.

La culture populaire suit le même chemin. Les médias, les réseaux sociaux et les plateformes numériques (WeChat, Alipay, Xiaohongshu) façonnent une consommation à la chinoise. Dans l’article d’Al Jazeera (Hale, 2024), la journaliste décrit des flux massifs de Hongkongais traversant chaque semaine la frontière pour profiter des prix et des services de Shenzhen : 53 millions de trajets en 2023. Ce mouvement inverse la symbolique historique : là où les Chinois migraient autrefois vers Hong Kong pour échapper au contrôle de Pékin, les habitants de Hong Kong vont désormais vers Shenzhen pour trouver dynamisme et confort.

L’influence s’exerce également par la politique de soft power économique. Le rapport Jing Daily (2024) note que les entreprises hongkongaises dépendent de plus en plus du marché continental pour leur survie, notamment dans le commerce de détail et l’immobilier. Cette dépendance, couplée à la force du yuan et à la stabilisation du renminbi face au dollar hongkongais, fragilise davantage la marge de manœuvre locale.

Qui sort vainqueur ?

À court terme, Hong Kong conserve des atouts : sa monnaie arrimée au dollar, son système juridique, et sa réputation financière internationale. Mais ces avantages s’érodent. Le centre financier d’Asie se déplace vers Shanghai et Shenzhen, tandis que les introductions en bourse se font désormais sur les marchés continentaux. En 2024, Shenzhen a attiré deux fois plus d’IPO que Hong Kong (BNI Capital, 2024).

La population elle-même se recompose. Selon The Diplomat (2024), la part des résidents nés en Chine continentale à Hong Kong dépasse désormais 25 %, contre 11 % en 2006. La mandarinisation des espaces publics et la politique d’éducation bilingue imposée dans les écoles illustrent une sinisation culturelle assumée.

Le vainqueur de cette confrontation silencieuse est donc Shenzhen, mais, au-delà, l’État chinois : en vingt ans, Pékin a réussi à transformer une région administrative spéciale héritée du colonialisme britannique en un territoire intégré au projet national. Cette victoire n’a nécessité ni intervention militaire ni confrontation directe ; elle repose sur la logique de la dépendance économique.

Comme le souligne The Diplomat (2025), Hong Kong reste encore plus riche par habitant que Shenzhen, mais cette supériorité matérielle ne suffit plus à contrebalancer la puissance structurelle du modèle continental. Shenzhen a conquis sans envahir, en utilisant les instruments de la coopération, de l’investissement et de la séduction économique.

Une conquête sans attaque létale mais non sans conséquences

Ce basculement ne se réduit pas à un simple réalignement régional ; il marque une rupture historique. Hong Kong n’est plus la vitrine occidentale de la Chine, mais une vitrine chinoise tournée vers le monde. La frontière n’est plus une barrière : c’est un pont à sens unique. Les infrastructures, les flux économiques et la culture populaire ont remplacé les chars et les discours politiques dans une stratégie d’intégration subtile mais irréversible.

Pour Pékin, la réussite de cette « conquête sans chars » représente un modèle : celui d’une guerre économique d’un nouveau genre, où la puissance s’exprime par la connectivité et la planification. Pour Hong Kong, elle soulève une question existentielle : que reste-t-il de son identité dans une métropole qui, à mesure qu’elle se modernise, se reconnaît de moins en moins ?

La conquête est déjà accomplie. Elle ne s’est pas faite dans le bruit des armes, mais dans le silence des trains à grande vitesse, des plateformes logistiques et des contrats de coopération. Hong Kong a longtemps été la porte d’entrée de la Chine sur le monde ; Shenzhen en est désormais la porte de sortie.

 

Théo Gapihan (SIE 29 de l’Ecole de Guerre Economique)

Références

  • Courrier International. (2025, 16-22 octobre). L’âme perdue de Hong Kong. n° 1824.