En novembre 2016, les autorités de Hong Kong ont saisi neuf véhicules blindés singapouriens qui rentraient de Taïwan[i]. L’affaire paraissait sans importance, presque anecdotique, mais elle cachait un message très clair. Pékin voulait tester Singapour, mesurer la réaction du gouvernement, et rappeler qu’un rapprochement trop visible avec Taïwan aurait un coût. Cet épisode a laissé des traces, car il a montré à quel point l’équilibre que Singapour croyait maîtriser pouvait basculer à tout moment.
Les années suivantes n’ont pas arrangé les choses. La situation s’est tendue lentement, puis brusquement avec le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche. Sa réélection, en 2024, a marqué une vraie rupture dans la stratégie américaine en Asie. Quelques mois plus tard, Washington a réintroduit des droits de douane sur les importations singapouriennes, remettant en cause l’accord de libre-échange signé vingt ans plus tôt. À Munich, en février 2025, le ministre de la Défense Ng Eng Hen a commenté ce virage d’un ton désabusé. En effet, Il a expliqué que les États-Unis étaient devenus des perturbateurs, allant jusqu’à invoquer l’image de propriétaires réclamant un loyer[ii]. Cette sortie, d’un allié historique, revêt un poids symbolique fort.
Depuis son indépendance, Singapour a toujours misé sur la prudence, préférant jouer les équilibristes entre grandes puissances, plutôt que de choisir un camp. Cette approche fonctionnait tant que Washington et Pékin acceptaient de coexister dans un cadre stable. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. De fait, la rivalité entre les deux s’est déplacée sur des terrains beaucoup plus concrets que ce soit sur les infrastructures, les technologies, les chaînes logistiques. Dans ce contexte, la neutralité singapourienne, longtemps considérée comme un atout pour le pays, ressemble de plus en plus à un pari risqué.
Pourquoi Singapour concentre les enjeux de la rivalité sino-américaine
Singapour joue un rôle central dans la rivalité sino-américaine. De fait, elle concentre à elle seule plusieurs des enjeux majeurs qui définissent cette compétition systémique de ce siècle. Cette concentration résulte de convergences géographiques, économiques et technologiques qui placent la cité-État au cœur des dynamiques régionales.
Le détroit de Malacca représente le premier enjeu fondamental. Singapour en contrôle de facto l'accès. Entre 20 et 30 pour cent du commerce mondial transiterait par ce passage selon l'U.S. Energy Information Administration[iii]. Pour la Chine, ce chiffre revêt une importance existentielle parce qu'environ 75 à 80 pour cent de ses importations pétrolières empruntent ce corridor[iv]. Aucune route alternative n'existe qui permettrait à Pékin de contourner rapidement le détroit en cas de perturbation. Une obstruction, même temporaire, créerait une crise économique majeure. Il s’agit d’une vulnérabilité que Pékin ne peut ni ignorer ni accepter chez un acteur potentiellement hostile.
Le second enjeu concerne l'infrastructure commerciale elle-même. Singapour héberge le premier port-conteneur mondial en volume de trafic. Selon l’Autorité portuaire de Singapour, le port traite chaque année environ 37 à 40 millions de conteneurs[v]. Cette infrastructure n'est pas un simple terminal logistique passif. Elle constitue un point de passage obligé pour les biens (Composants électroniques, matières premières ou encore les produits finis…) qui circulent en Asie. Toute perturbation portuaire affecterait immédiatement les chaînes d'approvisionnement mondiales.
Le troisième enjeu est technologique et stratégique. Singapour génère entre 5 et 7 pour cent de son PIB via la production de semi-conducteurs selon l'Economic Development Board singapourien[vi]. Des acteurs comme Micron, GlobalFoundries et STMicroelectronics y maintiennent des opérations majeures.
Ces trois dimensions convergentes, la position maritime, l'infrastructure portuaire et la production technologique, créent une situation géopolitique unique. De fait, maîtriser ou influencer Singapour offre à une puissance un avantage stratégique disproportionné comparé à l'investissement requis.
Cette centralité crée paradoxalement une vulnérabilité majeure pour Singapour elle-même. Quatre-vingts pour cent de son PIB dépend du commerce international. Un basculement politique vers un camp crée une rupture économique définitive avec l'autre. Cependant, ni la Chine ni les États-Unis ne peuvent conquérir Singapour par la force sans déstabiliser toute la région. Ni l'un ni l'autre ne peut l'étrangler économiquement sans provoquer des effets de rebond régionaux qui les affecteraient aussi. Singapour s'est donc transformée en théâtre principal d'une rivalité indirecte où chaque superpuissance teste ses capacités sans engagement militaire direct.
Comment la Chine consolide progressivement son emprise économique
Pékin avance de manière méthodique et patiente dans sa stratégie d'influence économique à Singapour. Le Suzhou Industrial Park[vii] incarne précisément cette approche de long terme. Créé en 1994 comme premier projet sino-singapourien majeur, il s'est progressivement transformé en pôle industriel significatif après trois décennies. Plus de 10 000 entreprises opèrent maintenant dans ce parc. Les revenus fiscaux cumulés dépassent un trillion de yuans. Et les échanges commerciaux cumulés dépassent 1,5 trillion de dollars. Ce n'est pas un investissement destiné à générer des profits rapides. C'est une présence économique structurelle profondément enracinée. En plus du Suzhou Industrial Park, Singapour et la Chine collaborent également sur le projet Tianjin Eco-City[viii] ainsi que sur le China-Singapore Demonstration Initiative[ix].
Entre 2019 et 2022, le rythme d'investissement chinois s'est nettement accéléré. On note une augmentation de 71.8 pour cent en quatre ans[x], ce qui révèle une intention stratégique évidente. De la même manière, les géants technologiques chinois ont suivi exactement cette logique stratégique. Que ce soit ByteDance (Tiktok), Alibaba, Tencent et Huawei, ils se sont tous implantés ou considérablement renforcés à Singapour. Et ils ne créent pas simplement des emplois. En effet, ils structurent les écosystèmes numériques locaux, créent des dépendances techniques, et ancrent ainsi l'économie singapourienne dans des réseaux chinois et cela de manière irréversible.
La dimension financière a amplifié cette présence économique de manière décisive. En effet, les événements politiques à Hong Kong de 2019 à 2020, et ayant pour origine l'adoption de la loi sur la sécurité nationale, ont provoqué une vague importante de migrations de capitaux vers Singapour. Des élites chinoises ont cherché une sécurité juridique, et un accès garanti aux marchés mondiaux. Entre 2020 et 2023, les flux de capitaux privés ont augmenté régulièrement. Et les banques privées se sont enrichies de ces nouveaux clients fortunés. Les family offices s’y sont multipliés. De fait, Singapour s'est progressivement transformée en refuge financier pour les fortunes chinoises et en dépositaire de leurs avoirs extérieurs.
Cependant, depuis 2023, et l’apparition d’un scandale de blanchiment d'argent[xi] impliquant environ 3 milliards de dollars selon Reuters a choqué les autorités singapouriennes et ses régulateurs. Cette affaire a déclenché une réaction régulatoire drastique des autorités. Et les contrôles financiers y ont été fortement renforcés. De la même manière, les procédures bancaires se sont durcies, avec des vérifications sur l'origine des fonds qui sont devenues plus longues et invasives pour les clients. En conséquence, les arrivées de résidents fortunés se sont réduites sensiblement.
Malgré ce revers réglementaire, la présence économique chinoise à Singapour demeure dominante. De fait, les interdépendances commerciales restent massives. Ainsi, selon Singapore Department of Statistics, la Chine est le plus grand partenaire commercial de Singapour avec un commerce bilatéral dépassant 170 milliards de dollars en 2024[xii]. Et les investissements industriels et technologiques sont profondément enracinés. Il s’agit donc d’un levier économique que Pékin possède et peut exercer progressivement, dans le cas où Singapour dériverait trop clairement vers Washington.
Comment Washington maintient sa domination technologique et sa présence militaire
Washington a une stratégie différente de la Chine. Elle s'appuie sur des terrains tout aussi importants mais différents. Sur le plan militaire, la présence américaine est là depuis longtemps et elle reste stable. Le mémorandum de 1990 autorise des opérations navales régulières[xiii]. L'US Navy fait des escales régulièrement dans les ports singapouriens, et plusieurs navires de combat sont stationnés là-bas[xiv]. Washington offre aussi l'accès à des technologies de défense avancées. Il s’agit d’un ancrage militaire que la Chine n'a tout simplement pas à Singapour.
Sur la technologie, c'est encore plus clair et mesurable. AWS prévoit d'investir 9 milliards de dollars sur quatre ans en 2024[xv]. Google pour sa part a mis 5 milliards dans ses data centers singapouriens, contribuant à la création d'un peu plus de 500 emplois[xvi]. Ces investissements massifs créent une dépendance vis-à-vis des États-Unis qu'il est difficile de défaire. Les normes numériques que Washington pousse deviennent progressivement les standards régionaux. Et l'accord de partenariat numérique avec l'Union Européenne de mai 2025 renforce cela. Par ailleurs, il faut aussi noter que les universités américaines conservent leur influence académique à Singapour. Ainsi, les valeurs libérales portées par les Américains circulent toujours au sein des élites singapouriennes.
Mais depuis 2024, Trump a remis en question l'engagement américain traditionnel en Asie du Sud-Est, ce qui crée des ruptures concrètes. Les tarifs douaniers imposés entrent directement en conflit avec l'accord de libre-échange de 2004. Les annonces sur les déploiements militaires restent confuses. Le retrait des initiatives multilatérales régionales accentue cette tendance de confusion. Pour Singapour, c'est clairement problématique. L'imprévisibilité américaine génère une anxiété nouvelle parce que les États-Unis restent dominants technologiquement et militairement, mais leur engagement devient beaucoup moins prévisible qu'avant. Il est même devenu plus transactionnel, et bien moins idéologique. Pour Pékin, il s’agit d'événements à suivre attentivement car cette évolution représente une opportunité d'étendre son influence sur la durée.
Les marges de manœuvre réelles et limitées de Singapour
En théorie, Singapour possède des atouts pour composer avec sa situation géopolitique difficile. D'abord, sa position géographique incontournable dans le détroit de Malacca. Aucune puissance majeure ne peut contourner Singapour. Aucune alternative fiable n'existe à l’heure actuelle qui puisse remplacer son rôle à court terme (Il existe un projet embryonnaire pour la construction d’un canal en Thaïlande impliquant la Chine). Ceci constitue un levier que Singapour conserve et doit protéger.
Ensuite, sa crédibilité institutionnelle régionale. Singapour préside régulièrement l'ASEAN. Elle accueille également le Dialogue de Shangri-La. Et la cité-état soutient aussi l'ASEAN Outlook on the Indo-Pacific. Ces positions offrent un cadre de médiation régionale primordial. Cependant, depuis 2024, ce levier s'érode. L'ASEAN elle-même, se fragmente au gré des divergences géostratégiques. De plus, avec des Américains refusant le multilatéralisme, ce rôle de médiation historique dévolu à Singapour perd de son impact politique effectif.
Troisièmement, sa capacité à offrir un terrain neutre de négociation entre les deux superpuissances. Les États-Unis et la Chine ont traditionnellement besoin d'espaces de discussion discrets. Singapour remplit ce rôle depuis des décennies. Mais depuis 2024, Trump crée de l'incertitude. S'il privilégie les négociations bilatérales directes, les lieux neutres perdent progressivement de la valeur.
En réalité, les marges de manœuvre singapouriennes se rétrécissent de manière mesurable. Les leviers qui fonctionnaient efficacement autrefois deviennent progressivement moins efficaces. Singapour ne peut pas augmenter les tarifs du passage. Elle ne peut pas fermer les ports à une puissance sans provocation. Elle ne peut pas imposer des conditions aux investisseurs sans les repousser. Elle peut seulement équilibrer, négocier, temporiser. Et cet équilibre devient de plus en plus difficile à maintenir face aux pressions systémiques croissantes.
Les impacts économiques concrets sur l'économie singapourienne
Les effets de cette rivalité géopolitique ne se font pas attendre pour impacter l’économie singapourienne. La croissance du PIB en 2025 s'est contractée de 4,5 pour cent au deuxième trimestre à 2,9 pour cent au troisième trimestre selon le ministère du Commerce et de l'Industrie singapourien[xvii]. Ce fort ralentissement s’explique par une imprévisibilité importante du commerce international, impacté particulièrement par les décisions de l’administration Trump. De nombreux investisseurs restent dans l'expectative et attendent une clarification géopolitique qui demeure pour le moment insaisissable.
Le gouvernement ayant pris conscience de cette vulnérabilité, a décidé de la création en 2025 d’une cellule baptisée Economic Resilience Taskforce[xviii]. L'existence même de cette task force est un signal important que Singapour anticipe des futurs chocs économiques liés à la rivalité sino-américaine. Les initiatives incluent la diversification commerciale et la réduction des dépendances critiques. C'est une admission officielle que les entreprises locales naviguent dans un environnement devenu beaucoup moins prévisible qu'avant.
Pour les entreprises engagées dans le commerce régional ou les services technologiques, le dilemme est concret. Elles opèrent dans une économie dépendante à 80 pour cent du commerce international. Tout accord commercial avec des partenaires américains ou chinois porte potentiellement les risques d'une escalade géopolitique. Aucune certitude n'existe sur la stabilité de ces accords à moyen terme. C'est ce contexte d'incertitude qui explique le ralentissement économique observable.
La neutralité devient progressivement intenable
Singapour a prospéré pendant soixante ans sur une équation géopolitique précise. La neutralité active, l'équilibre permanent entre superpuissances, et l'indispensabilité acceptée par les deux camps. Ce modèle reposait sur l'acceptation par Washington et Pékin d'un ordre international pluraliste où les puissances moyennes neutres pouvaient prospérer sans s'aligner.
Depuis 2025, cet ordre international s'effondre encore plus abruptement que lors du premier mandat de Donald Trump[xix]. En effet, Trump rejette ardemment le multilatéralisme régional et traite les alliances comme des contrats renégociables. En ce qui concerne la Chine, elle affirme un ordre alternatif basé sur une influence régionale croissante et une interdépendance économique. Entre ces deux visions incompatibles, l'espace pour la neutralité se referme inexorablement.
Singapour continue de jouer son rôle d'équilibriste. Elle préside l'ASEAN régulièrement et reçoit des délégations américaines et chinoises[xx]. Elle s'efforce de fait de paraître équidistante. Cependant, chaque geste est maintenant scruté attentivement et un contrat commercial est interprété comme un signal d'alignement. La Chine consolide ses leviers économiques et technologiques et les États-Unis testent la fiabilité de leurs partenaires asiatiques.
Le rapport de forces crée une situation de plus en plus asymétrique. La Chine domine sur le plan économique mais reste derrière sur le plan militaire. Les États-Unis conservent la supériorité technologique mais perdent de l’influence politique. Singapour dispose d’une fenêtre étroite pour continuer à jouer sur ces deux tableaux. À mesure que la rivalité s’intensifie, cette fenêtre se referme.
D’ici trois à cinq ans, les pressions deviendront probablement irrésistibles. Et Singapour ne sera plus une puissance-pivot capable de naviguer entre les superpuissances mais bien un enjeu géopolitique à remporter si ce n’est déjà le cas.
Alexandre Guibey
MBA Stratégie et Intelligence Économique SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique
Notes
[i] Affaire des équipements de Hong Kong : https://www.bbc.com/news/world-asia-38101345
[ii] Commentaire du Ministre de la Défense Singapourien : https://www.japantimes.co.jp/news/2025/02/17/asia-pacific/politics/singapore-asia-us-landlord/
[iii] Etude de l’EIA avec mention du détroit de Malacca : https://www.eia.gov/international/content/analysis/regions_of_interest/South_China_Sea/south_china_sea.pdf
[iv] Chiffres sur le commerce via Malacca : https://www.bcg.com/publications/2024/these-four-chokepoints-are-threatening-global-trade
[v] Éléments sur le port de Singapour : https://www.mpa.gov.sg/maritime-singapore/what-maritime-singapore-offers/global-hub-port
[vi] Semiconducteurs dans l’économie Singapourienne : https://www.edb.gov.sg/en/our-industries/semiconductor.html
[vii] Suzhou Industrial Park : http://english.scio.gov.cn/m/in-depth/2024-12/03/content_117583097.html
[viii] Tianjin Eco-City : https://french.xinhuanet.com/20250604/b261336bf0e440d6b9d63cb8b78930b2/c.html
[ix] China-Singapore Demonstration Initiative : https://www.chinadailyasia.com/hk/article/623332
[x] Liens Chine-Singapour au niveau économique :
[xi] Affaire de blanchiment Singapour : https://www.reuters.com/business/finance/singapore-banks-sharpen-scrutiny-after-2-bln-money-laundering-scandal-sources-2023-10-09/
[xii] La place de Singapour dans le commerce international : https://www.singstat.gov.sg/modules/infographics/-/media/Files/visualising_data/infographics/trade_and_investment/singapore-international-trade.pdf
[xiii] Mémorandum de 1990 entre Singapour et les US : https://www.mindef.gov.sg/news-and-events/latest-releases/24sep19_fs/
[xiv] Coopération militaire Singapour US : https://www.state.gov/u-s-security-cooperation-with-singapore
[xv] AWS va investir 9 milliards à Singapour : https://www.cnbc.com/2024/05/07/amazons-aws-to-invest-nearly-9-billion-in-singapore.html?&qsearchterm=aws%20singapore
[xvi] Google va investir 5 milliards à Singapour : https://w.media/google-completes-expansion-of-singapore-data-center-and-cloud-region-campus-investing-us5-billion/
[xvii] Chiffres sur l’économie de Singapour : https://www.mti.gov.sg/
[xviii] Formation d’une Economic Resilience Taskforce par Singapour : https://www.reuters.com/world/asia-pacific/singapore-forms-economic-resilience-taskforce-amid-possible-tariff-induced-2025-04-16/
[xix] Article sur l’impact du “Liberation day” de D.Trump sur l’Asie du Sud-Est : https://fulcrum.sg/trumps-liberation-day-unlikely-to-end-well-for-southeast-asia-or-anyone/
[xx] Portail de l’ASEAN avec résultats de la recherche pour Singapour: https://asean.org/main-search/?phrase=singapore
