Un perpétuel encerclement de l’Ukraine sur tous ses fronts jusqu’à l’aube de l’invasion russe

Alors qu’il avait nié toute intention belliqueuse quant aux suspicions d'invasion de l'Ukraine par la Russie, Vladimir Poutine avait tout de même annoncé publiquement le jeudi 24 février une « opération militaire spéciale » avant de lancer une invasion à grande échelle en Ukraine. Pourtant la dégradation de la situation sécuritaire en Ukraine semblait s’accélérer dangereusement depuis 2014 avec une escalade de plus en plus intense de l’encerclement cognitif sur l’Ukraine notamment via les médias, les relations diplomatiques et la présence de forces armées en Ukraine ainsi que sur ses territoires frontaliers.

A l’aube de cette invasion, l’Ukraine était effectivement déjà plongée depuis 8 ans dans un conflit armé entre les loyalistes ukrainiens et les séparatistes pro-russes des républiques populaires autoproclamées de Donetsk et de Louhansk dans l’Est de l’Ukraine. Ces affrontements auraient causé de 42 000 à 44 000 victimes (du 14 avril 2014 au 31 janvier 2021) malgré le protocole de Minsk et des réunions consacrées au Format Normandie. On pourrait alors légitimement se demander si cette invasion était tout simplement une suite logique à la guerre civile dans la mesure où la pression cognitive russe sur l’Ukraine révélait de nombreux signaux d’alerte quant aux intentions d’ingérence. Un impact mémoriel fort à la fois culturel et religieux sur le peuple Ukrainien, perpétuellement marqué par une intention historique de domination imposée depuis l’Empire Russe et la Russie Soviétique

Les racines historiques du problème

Tout d’abord, rappelons-nous qu’historiquement les racines de l’Ukraine, de la Russie et de la Biélorussie partagent leurs origines communes du peuple « Rusʹ de Kiev » ou « Rous de Kiev » en utilisant à la fois un même alphabet cyrillique et en formant une ethnie slave orientale et en adoptant la religion de l’Église/Métropolinat de Kiev et de toute la Rus’ du IXe au XIIIe siècle dont le berceau historique culturel et religieux était la capitale de Kiev. Ce peuple s’étendit progressivement sur plusieurs principautés de la mer Baltique à la mer Noire et de l’Europe de lituano-polonaise à la Volga. Historiquement, ces slaves orientaux maintenaient auparavant des relations étroites avec de nombreux pays d’Europe dont la France (notamment avec le mariage d’Anne de Kiev reine de France, épouse d’Henri I). Par ailleurs, Moscou n’était alors au XIIe siècle qu’une colonie appartenant à « la Kiévie » ou état de Kiev.

La chute de Kiev par l’invasion tartare mongole du XIIe au XIIIe siècle fit fuir les populations autochtones kiéviennes vers d’autres pays de l’Ouest comme la Pologne, la Hongrie ou la Moldavie qui, plus tard au XIVe siècle commencèrent à repousser les mongols et à se partager d’abord les territoires nord-ukrainiens dont Kiev par la Pologne-Lituanie, puis les territoires de la Volhynie au nord-ouest et les régions voisines de Kiev par la Lituanie, ainsi que les territoires de la Galicie par la Pologne. Durant la domination Lituano-polonaise de l’Ukraine, l’influence culturelle et religieuse slavo-byzantine et chrétienne orthodoxe fut favorisée par l’émergence de la cosaquerie à partir du XVe siècle. Les cosaques avaient fortement contribué à l’expansion russe vers l’Ouest contre l'union polono-lituanienne notamment avec les cosaques ukrainiens de Pologne sous l’encouragement du Tsarat de Russie.

Au XVIe siècle, les cosaques avaient également joué un rôle prédominant dans la protection des frontières de la Moscovie notamment contre les tatares de Crimée tout en favorisant l’influence religieuse chrétienne orthodoxe et en permettant à la région entre le Donets et le Don de repeupler les territoires en paysans libres et relancer l’économie locale en devenant chasseurs, pêcheurs, et éleveurs tout en permettant aux cosaques de progressivement repousser les tatares pour massivement s’étendre en Sibérie, au Caucase et en Asie Centrale jusqu’au XIXe siècle. En 1793, l’Empire Russe annexa complètement l’Ukraine et imposa sa domination culturelle avec la « russification » de l’Ukraine en interdisant l’usage de la langue ukrainienne. Dès les années 1870, en pleine révolution industrielle, la croissance démographique explose avec l’arrivée massive des colons russes dans le bassin houiller du Donbass notamment pour faire prospérer l’économie liée aux vastes industries houillères, ce qui facilite la propagation de la culture russe sur le territoire ukrainien déjà sous l’Empire Russe.

Le conséquences tragiques de la révolution bolchévique

Vers la fin de la guerre civile russe (1917-1922) qui mit fin à l’Empire Russe, l’Ukraine intégra alors l’URSS et la région du Donbass subit une « décosaquisation » éliminant ainsi une force clé d’influence religieuse des forces cosaques pour l’église orthodoxe ukrainienne au profit du patriarcat de Moscou au service de l’URSS. Cependant, Lénine reprend la politique « d’Ukrainisation » lancée par le parti communiste ukrainien sous l’impulsion du bolchevik Mykola Skrypnyk, alors qu’en 1930 Joseph Staline fit interrompre le succès de cet élan d’ukrainisation en procédant à des « purges staliniennes » et à l’industrialisation massive de l’Ukraine ainsi qu’à la collectivisation de ses terres notamment dans le Donbass. Cette nationalisation des terres s’est accompagnée d’exterminations variant de 3 à 10 millions d’Ukrainiens selon les sources, avec « l’Holodomor » de 1932-1933, où des agriculteurs ukrainiens les plus influents ont été ouvertement accusés d’affamer le peuple et désignés « Koulaks » ou « exploiteurs / ennemis du peuple » par les autorités du régime soviétique qui lancèrent de nombreuses opérations propagandistes d’influence de l’opinion publique contre les koulaks ukrainiens dès les années 30. Pour compenser, des travailleurs russes furent envoyés majoritairement dans le Donbass, cœur de l’économie de l’Union Soviétique.

Cette tragédie orchestrée par la Russie soviétique fut depuis novembre 2006 qualifiée comme un génocide par le parlement ukrainien en proclamant dans la loi que « le déni public du Holodomor » représente « une insulte à la mémoire de millions de victimes du Holodomor, une humiliation de la dignité du peuple ukrainien, et est interdit par la loi ». Cet exercice de ralliement ukrainien par une tentative d’influence juridique est utilisé comme un facteur majeur d’unification identitaire. Mais la contre-influence médiatique contemporaine pro-Kremlin conteste encore à ce jour cet évènement historique comme une théorie « russophobe » imaginée par une politique « analphabète et criminelle » des leaders de l’Ukraine contemporaine. Telles sont les affirmations mises en avant par news-front.info. I est fait aussi état d'une histoire bien falsifiée par l’américain James Mace d’après Ritm Evrazii ou même inventée par « l’espion anglais » Robert Conquest comme rapporté par Sputnik.

La question du génocide du peuple ukrainien fut d’autant plus couverte par « Intourist » jouant un rôle majeur dans la manipulation de l’influence culturelle et politique des opinions étrangers sous l’Union Soviétique stalinienne. Plus tard, les ravages de l’occupation nazie en 1941-1942 puis la reconquête du Donbass en 1943 par les forces soviétiques, ont dépeuplé l’Est de l’Ukraine laissant ainsi place à une russification accélérée du Donbass par l’arrivée d’autres travailleurs russes et favorisant ainsi la domination démographique russe dans l’est de l’Ukraine. Par ailleurs, l’extermination des juifs par les nazis notamment lors des pogroms de 1941 à Lviv serait facilitée par pas moins de 20 000 à 25 000 collaborateurs ukrainiens ou bien par des Ukrainiens sous contrainte de l’occupation nazie selon Anatoly Podolsky dans « Collaboration in Ukraine during the holocaust : aspects of history and research ». Cette vérité historique laisse aisément l’opportunité à Poutine de pratiquer une pression informationnelle en gardant un narratif assimilant l’ensemble des Ukrainiens à des nazis, d’autant plus que les organisations ultranationalistes du Pravyï sektor, du Svoboda et des régiments Azov présentent des éléments apparents néonazis. Successeur de Staline, Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev cède la Crimée à l’Ukraine en 1954 pour marquer le tricentenaire du traité de Pereïaslav, par lequel les cosaques d'Ukraine avaient proclamé leur allégeance à Moscou et pour remercier le peuple ukrainien auparavant persécuté pour lequel il semblait avoir beaucoup d’affinité.

Le rôle de l’église orthodoxe

Sans l’impulsion religieuse des mouvements influents des cosaques ukrainiens massivement exterminés par l’URSS, l'Église orthodoxe ukrainienne, héritière de l'ancien exarchat ukrainien du Patriarcat de Moscou, reprit tout de même un nouvel élan en janvier 1990. Notamment avec sa nouvelle dénomination tout en restant néanmoins canoniquement soumise au Patriarcat de Moscou. Grâce à la chute de l’Union Soviétique et à l’indépendance de l’Ukraine en 1991, la conférence épiscopale de l’Église Orthodoxe ukrainienne alla jusqu’à demander au patriarche Alexis II l’octroi de l’autocéphalie en janvier 1992 pour devenir une église autonome tant sur le plan juridique que spirituel. Mais elle fut rejetée par le synode de l’Eglise de Russie préservant ainsi le contrôle de l’influence religieuse du Patriarcat de Moscou en Ukraine. Philarète de Kiev, alors évêque métropolite de Kiev de l’Église orthodoxe russe jusqu’en 1992, crée malgré tout avec des évêques de l’Église autocéphale ukrainienne EOU-PK « Église orthodoxe ukrainienne - patriarcat de Kiev », se différenciant ainsi de l’EOU-PR « Église orthodoxe ukrainienne - patriarcat de Moscou » et de l’EOU « Église orthodoxe autocéphale d'Ukraine », puis devient le 3e primat en 1995.  Alors que sa popularité grandissante en Ukraine touche de plus en plus de fidèles ukrainiens, Philarète Denysenko est alors suspendu du sacerdoce, puis défroqué et anathématisé en 1997 par Alexis II le patriarche de Moscou, dont l’anathémisation fut actée par Bartholomée le patriarche de Constantinople délégitimant l’influence religieuse de l’EOU-PR sur le peuple ukrainien.

Peu de temps après les tensions russo-turques autour de « la poudrière d’Idlib », ce ne fut qu’en octobre 2018 avec le schisme dans l’Église orthodoxe entre l’Église orthodoxe russe et celle de Constantinople qu’entouré de son Saint-Synode, le patriarche Bartholomée de Constantinople, primat d’honneur de l’orthodoxie mondiale, reconnu l’autocéphalie (indépendance canonique) de l’Église orthodoxe d’Ukraine. Cette dernière a été fondée avec le soutien du président ukrainien Petro Porochenko et de la Rada suprême d’Ukraine. Cela s’accompagna d’une annulation le 20 juin 2019 de la dissolution de l’Église du Patriarche de Philarète de Kiev. Cette brutale terminologie de guerre religieuse avec l’emploi des termes « schisme », « anathème » ou même « excommunication » fut utilisée au-delà même de ce qui pourrait sembler être une simple « guerre de clochers ». En effet, elle permet, par ce casus belli, de contrer l’influence religieuse menée par Moscou. Mais aussi de délivrer l’ensemble des Églises orthodoxes ukrainiennes de plus de 332 ans de soumission historique par l’Église orthodoxe russe sous tutelle directe de la politique de Moscou depuis l’Empire Russe, puis de l’Union Soviétique, jusqu’à la Russie poutinienne.

Le patriarcat de Kiev est alors considéré comme dissident par le patriarche Kirill de Moscou qui appelle à la « croisade » en Ukraine là où Poutine voit une « restauration politique » ou « réunification territoriale ». Notons que 300 prêtres, abbés et diacres du groupe religieux « Russian Priests for Peace » ont signé une lettre dénonçant l’appel Russe à la violence en Ukraine, constituant ainsi par essence une contre-offensive d’influence supplémentaire à l’intérieur même de l’autorité du Patriarcat de Moscou.

L’affrontement culturel

Le soft-power russe se voit également renforcé par la culture artistique - comme l’a indiqué Alexander Bogomolov déjà en janvier 2012 dans son article « A Ghost in the Mirror: Russian Soft Power in Ukraine The Aims and Means of Russian Influence Abroad ». En promouvant par exemple avec Filip Kirkorov ou bien avec le rappeur Basta dans leur culture pop des messages pro-russes, l’Ukraine n’hésite pas à préserver son empreinte culturelle en mettant sur la liste noire du SBU environ 200 artistes du show-business pro-russe tels que Morgenstern, Baskov, Shura ou Boyarsky. D’autres artistes comme Oleg Gazmanov, Valeria, Iosif Prigozhyn, et Nikolai Rastorguev sont également bannis pour avoir soutenu l’occupation de la Crimée en la considérant comme une « réunification » territoriale ou culturelle. En effet, comme l’a dévoilé publiquement Peskov, le porte-parole de Poutine, l’utilisation d’artistes comme Kirkorov constitue un front d’attaque du Kremlin pour promouvoir et défendre les valeurs de la Russie par l’influence culturelle. Pour autant, la priorité de la renaissance culturelle de l’Ukraine ne prendra une place prioritaire qu’à partir de 2019 par l’administration du président Zelenski comme sujet de contre-influence pour la sécurité nationale. L’Ukraine ira même jusqu’à s’allier à la Lituanie pour bannir certains artistes comme Kirkorov en janvier 2021.

Le soft-power russe ne s’arrête pas non plus à la culture artistique de la musique, puisqu’il allait même jusqu’à affronter l’Ukraine en 2012 sur le terrain cinématographique et du football. C'est notamment le cas avec le film russe « Match » réalisé par l’ex-soviétique russe Andrey Malyukov et produit par l’écrivain Timofei Sergeitsev, mettant en scène d’un côté des héros russophones communistes, et de l’autre des Ukrainophones collaborateurs pro-nazis. Notons également que Timofei Sergeitsev était devenu membre du club Zinoviev pour l’influence culturelle russe en Europe, où il publia depuis 2014 de nombreux articles, notamment contre l’influence des Etats-Unis ou bien contre l’OTAN. Plus récemment, c’est également lui qui formalisa l’idéologie de la dénazification de Poutine publiée en avril 2022. Mais le gouvernement ukrainien – dont le leader Zelensky et son staff sont bien connus du monde du show business et plus particulièrement de la cinématographie ukrainienne – utilise continuellement les médias pour dépeindre un tout autre narratif montrant la Russie comme une menace à l’aspiration ukrainienne vers un mode de vie davantage similaire à celui de leurs voisins occidentaux tentant de rendre moins efficaces les tentatives de guerre d’influence artistique menée par Poutine sur les populations ukrainiennes. 

Vers un rapport de force asymétrique d’influence économique et politique russe

Au référendum du 1e décembre 1991 pour l’indépendance, l’Ukraine l’emporta à 80%. Kiev annonça avec la Biélorussie et la Russie la dissolution de l’URSS en actant officiellement sa perte d’influence mémorielle, culturelle, politique et surtout économique sur la scène internationale. Leonid Kravtchouk, auparavant membre de parti communiste de l’Union Soviétique, est alors légalement élu président de l’Ukraine. Mais dès 1993, des grèves s’enchaînent et l’industrie du Donbass s’effondre aussitôt dans une crise économique où les Ukrainiens du Donbass – où se trouvent la majorité des russophones en Ukraine – se sentirent délaissés par un système de gestion centralisée sur Kiev. Déjà, aux résultats des premières élections législatives libres d’avril 1994, la division du pays devient évidente entre les pro-russes russophones de l’Est et les anti-communistes loyalistes favorables à l’ouverture économique et culturelle vers l’Occident. Dans les années 2000, la privatisation des entreprises du Donbass avait permis aux oligarques pro-russes tels que l’ex-prorusse Rinat Akhmetov de s’emparer des industries ayant survécu à la crise, et de reprendre un certain contrôle de l’économie ukrainienne. Au lendemain de la proclamation des résultats aux élections présidentielles de 2004, la « révolution orange » éclata alors avec des manifestations politiques en chaîne pour contester contre l’appui médiatique, politique et logistique des puissants oligarques formant le « clan de Donetsk » et du gouvernement russe. Progressivement, l’Ukraine de l’Ouest se rapproche de l’Europe et de l’OTAN en fragilisant l’influence russe sur ces zones de l’Ukraine.

Cependant, en procédant à la non-ratification des accords de libre-échange avec l’Union Européenne, le président Viktor Ianoukovytch qui a remporté légalement l’élection présidentielle en 2010 avec 48,95% des voix, a plutôt choisit de réorienter l’Ukraine vers le projet économique de Poutine. En rejoignant l’union douanière eurasiatique, Kiev tente alors de renforcer l’influence économique russe en Ukraine. Mais les manifestations de « l’Euromaïdan » éclatent dans la foulée de cet évènement. Une partie du peuple ukrainien pro-européen qui considèrait cet acte comme une trahison, se mobilisa massivement à partir du 21 novembre 2013 sur la place Maïdan. Les forces spéciales de police anti-émeute « Berkut » réputées pour leur extrême violence et leurs pratiques illégales de répression, sont alors déployées par Ianukovych et déferlent sur les manifestants de l’Euromaïden. La « révolution de Maïdan » ou « révolution de la Dignité » éclata alors du 18 au 23 février 2014 pour destituer le président Viktor Ianoukovytch qui refuse de démissionner en dénonçant cette révolution comme un coup d’état. Ivan Katchanovski, enseignant en sciences politiques, note dans sa publication « The “Snipers' Massacre” on the Maidan » qu’au moment des massacres des manifestants du Maïdan, l’unité spéciale Alfa du SBU et les Berkuts étaient armés de fusils d’assaut AKM et de fusils semi-automatiques SKS chambrés en 7,62x39mm, de fusils de chasse chargés en munitions de chasse (létales), et des pistolets Makarov chambrés en 9x18mm qui sont incontestablement des armes de combat peu indiquées pour du maintien de l’ordre.

La reprise en main par Poutine des dissidents pro-russes et l'invasion de la Crimée

Bien qu’elle permette d’instaurer clairement une pression psychologique par la terreur au travers de pratiques autoritaires très familières aux pratiques russes, l’utilisation d’une telle force asymétrique par le gouvernement pro-russe de Ianukovych (ayant tué plus d’une centaine de manifestants), fut suffisante pour se faire délégitimer par les leaders du Maïdan. Viktor Ianoukovytch quitta l’Ukraine pour trouver refuge en Russie après un passage en territoire séparatiste pro-russe au Donbass grâce à l’opération d’extradition secrètement planifiée par Poutine lorsqu’il décida d’envahir la Crimée. A leur dissolution en Ukraine, les rescapés des Berkuts rejoignirent alors la garde nationale russe en Crimée – alors sous contrôle de la Russie. Même s’il est impossible de prouver que la réponse violente de Viktor Ianoukovytch et des Berkuts soit préconisée par le Kremlin, il est toutefois incontestable que les auteurs de cette violence soient protégés par les autorités russes.

Alors que l’attention du public était effectivement centrée sur la révolution du Maïdan, la Russie s’empresse de lancer l’invasion la Crimée 20 février au 26 mars 2014 presque sans effusion de sang, lui permettant ainsi de renforcer son périmètre opérationnel en regagnant des accès maritimes clés depuis la mer noire par la base navale de Sébastopol notamment pour un accès facilité à la Syrie, mais également de renforcer sa présence armée en Ukraine. Ce ne sera que l’année suivante que Poutine aurait révélé que des réunions secrètes pour planifier l’invasion de la Crimée avaient eu lieu quelques jours auparavant avec l’aide d’une société militaire privée au nom de « Groupe Wagner » qui apparaissent pour la première fois avec des équipements militaires russes mais sans aucun insigne d’appartenance.

Le Groupe Wagner qui plus tard avait été déployé dans le Donbass pour combattre aux côtés des séparatistes pro-russes, est financé par l'oligarque russe Evgueni Prigojine, proche du pouvoir russe et à la tête de l'Internet Research Agency (IRA), spécialisé dans la propagande et l’encerclement cognitif digital. La société étaient initialement composée d’anciens militaires russes et a été fondée par l’ultra nationaliste néo-nazi russe Dmitriy Valeryevich Utkin vétéran de la première et seconde guerre de Tchétchénie, lieutenant-colonel et commandant de brigade des forces spéciales de la direction principale de l'état-major général des forces armées russes. Depuis, le Groupe Wagner se renforce de forces de toutes les contrées et compterait 6000 hommes en décembre 2017 selon Leonid Bershidsky de Bloomberg.

Auparavant, la prise du parlement de la péninsule de Crimée du 27 février 2014 par les forces russes avait déjà marqué manifestement la volonté de remettre en cause la gouvernance ukrainienne en Crimée, ainsi que la volonté d’afficher une impunité politique qui se veut incontestable en plein territoire ukrainien. En même temps, suite au renversement du président ukrainien Viktor Ianoukovytch en mars 2014, la question de l’identité nationale dans l’Est de l’Ukraine qui fait rage ira même jusqu’à déclencher des hostilités armées entre les rebelles russophones et les nouvelles autorités centrales de Kiev faisant ainsi fuir les habitants ukrainiens du Donbass où l’on estime deux millions de personnes déplacées entre 2014 et 2015. Comme le rappelle Hiroaki Kuromiya dans « Freedom and Terror in the Donbas: A Ukrainian-Russian Borderland, 1870s-1990s » les affrontements politiques quant à l’appartenance du Donbass existaient bien avant dans les années 1917-1921 où la région passait d’un camp à l’autre à plusieurs reprises notamment avec la révolution bolchévique, l’apparition de la République Populaire d’Ukraine créée par Mykhaïlo Hrouchevsky et la création du parlement ukrainien appelé la « Rada ».

La crise de l’identité nationale ukrainienne une opportunité pour renforcer l’ingérence identitaire russe

Lors du sommet de l’OTAN à Bucarest du 4 avril 2008, en déclarant à George W. Bush « que l'Ukraine n'est même pas un État », Vladimir Poutine ne reconnaissait clairement pas le statut étatique de l’Ukraine. Comme pour la plupart des états multi-ethniques par leur contexte historique et issus d’une décolonisation, l’Ukraine se confronte depuis 1991 à des problématiques identitaires séparant les loyalistes des séparatistes pro-russes. Or, d’après le sondage du centre Razumkov de mars 2017, 92% des citoyens se considèrent bien ukrainiens mais 68% seulement déclarent que leur langue natale était l’ukrainien dont 93% à l’ouest de l’Ukraine et 27% dans le Donbass. Ces chiffres nous révèleraient déjà quelques indices sur l’unitarisme de l’Ukraine bien que l’on puisse considérer qu’il y ait tout de même une division linguistique au Donbass qui s’expliquerait par l’arrivée massive des travailleurs russes envoyés par Staline pour notamment travailler dans les mines. Paradoxalement, ce sont bien les Soviétiques qui ont créé l’Ukraine en tant qu’état avec des frontières clairement définies avec une phase « d’ukrainisation » des Russes et Malorusses qui vivaient alors sur le territoire nouvellement créé.

Dès février 2014, en adjonction à la prise de la Crimée par les forces armées russes, ce sont les séparatistes pro-russes qui commencèrent simultanément à occuper des territoires du Donbass frontaliers à la Russie avec des forces armées d’insurrection (Luhansk et Donetsk) et à protester dans le reste des oblasts de la « Novorossia » (Kharkiv, Kherson, Odessa, Nikolaïev, Zaporojie et Dniepropetrovsk). Bien que cette opération russe par fomentation de révoltes anti-Maïdan extrêmement violentes appelées « printemps russe » soient un succès pour le Kremlin en termes de perturbation du rapport de force d’influence, les mouvements de protestations nationalistes pro-Ukraine se sont tout de même manifestées pour contrer l’influence pro-russe des séparatistes. En avril 2014, Vladimir Poutine justifia son invasion avec un narratif déclarant l’appartenance légitime de l’Ukraine à la Russie en annonçant publiquement à la télévision russe son intention de reconstituer la Novorossia : « L’Ukraine, c’est la “Nouvelle Russie”, c’est-à-dire Kharkov, Lougansk, Donetsk, Kherson, Nikolaev, Odessa. Ces régions ne faisaient pas partie de l’Ukraine à l’époque des tsars, elles furent données à Kiev par le gouvernement soviétique dans les années 1920. 

Les actions souterraines du Wagner

Suite à la découverte du virus informatique « Snake » qui aurait permis d’accéder à la totalité des systèmes infiltrés, à l’arrestation des auteurs de la fomentation des révoltes anti-Maïdan, puis des saboteurs russes dès mars 2014 nourrissant évidemment la guerre de déstabilisation russe par le chaos, le groupe Wagner qui opérait auparavant en Crimée lors de l’annexion de la péninsule de Crimée, déploya 300 hommes armés dans l’Oblast de Louhansk en mai 2014 pour prendre d’assaut l’Ukraine et notamment en participant à la bataille de l’aéroport de Louhansk et Debaltseve jusqu’en janvier 2015 et pour neutraliser des personnes clé pouvant entraver la « russification » du Donbass avec par exemple l’assassinat du rebelle et seigneur de guerre Oleksandr Bednov dit « Batman » qui était soupçonné de vouloir désobéir au Kremlin. La même année, l’Ukraine ne sera pas épargnée par la guerre cyber russe contre les pays occidentaux.

Simultanément, des séries d’explosions frappèrent l’Ukraine de l’intérieur ciblant des sites clés tels que le dépôt de munitions de Svatovo détruisant 3 000 tonnes de munitions en Octobre 2015, le dépôt de munitions de Balaklïïa détruisant 130 000 tonnes de munitions en mars 2017, le dépôt de munitions de Kalynivka détruisant 83 000 tonnes de munitions en septembre 2017, ou le dépôt de munitions de Droujba détruisant 88 000 tonnes de munitions en octobre 2018 diminuant ainsi la capacité de défense militaire ukrainienne contre les séparatistes pro-russes.

Ces opérations d’harcèlements sont également appuyées par des séries de cyber-attaques russes comme en témoigne l’enquête des journalistes Boris Razon et Étienne Huver au sein des réseaux de hackers russes et ukrainiens pour lesquelles le gouvernement ukrainien lance un appel de cyberdéfense et de contre-offensive. Le hacking de courriels provenant du conseiller de Poutine Vladislav Surkov, aurait même pu permettre de corroborer l’hypothèse d’une volonté d’invasion de l’Ukraine depuis l’automne 2016 avant même l’invocation des raisons largement propagées sur les médias pro-russes comme le « génocide » des Russes ou bien de la « dénazification » de l’Ukraine formalisée par Poutine.

Mais lorsque l’on constate par exemple que des Russes comme Anton Rayevsky - dont le bras est tatoué du portrait d’Hitler - sont envoyés par le Kremlin à la tête de groupes armés séparatistes, ou bien que des leaders comme le séparatiste Pavel Gubarev gouverneur du peuple autoproclamé de Donetsk participant au meeting de l’unité nationale russe, ou même que le chef de l’état autoproclamé indépendant de Donetsk Denis Pushilin décore de la croix de St George russe à un soldat séparatiste ukrainien portant des patches néo-nazis Valknot et Totenkopf, il serait judicieux de se reposer la question de la cohérence du narratif poutinien sur la dénazification de l’Ukraine...

La pression par la délivrance de passeports russes

En délivrant, entre avril 2019 et février 2022, 720 000 passeports accélérés dans les zones ukrainiennes tenues par les séparatistes du Donbass, Moscou inscrit incontestablement l’Ukraine dans sa logique de déstabilisation identitaire pour mener sa guerre d’influence depuis l’intérieur même du pays adverse. Cependant, avec une population (en 2019) totale de 4 165 901 habitants dans l’Oblast de Donetsk et 2 151 833 habitants dans l’Oblast de Louhansk, la « distribution de citoyenneté russe en Ukraine » ne représenterait que 11,40% du Donbass, soit 1,63% de l’ensemble de la population de l’Ukraine. En associant cette crise identitaire aux victimes des séparatistes russophones, Vladimir Poutine utilise le prétexte du « génocide » pour prendre parti dans la défense des états sécessionnistes du Donbass, puis pour officiellement reconnaître le 15 février 2022 l’indépendance les républiques populaires de Donetsk et de Louhansk. Notons que ce prétexte du « génocide » de peuples russophones avait été utilisé auparavant par Poutine pour l’invasion des territoires de la Géorgie en aout 2008 en Abkhazie et Ossétie du Sud.

Le chantage aux avancées technologiques

Avec son annonce publique sur les avancées technologiques de guerre en mars 2018, qui nous replonge étrangement dans l’ambiance de la course aux armements de la Guerre Froide, Poutine révèle ostentatoirement ses « superoruzhie » ou « super-armes » capables de porter des charges conventionnelles comme nucléaires dont :

.Le missile balistique intercontinental « Sarmat » ou « Сармат » d’une portée annoncée de 18000km, testé avec succès en 2021 pour une mise en service prévue dès 2022 ;

.Le missile planeur hypersonique « Avangard » ou « Авангард » lancé sur missile balistique et testé depuis les années 2010 pouvant aller jusqu’à Mach 27 voire Mach 28 – rendant impossible l’interception par des antimissiles ordinaires – pour une mise en service depuis décembre 2019;

. Le drone torpille à propulsion nucléaire Poséidon 2M39 pouvant naviguer plusieurs années à une profondeur d’1 km et donc indétectable pour des sous-marins conventionnels, d’abord  surnommé « Kanyon » par le pentagone en septembre 2015 puis volontairement révélé sous le nom de code russe « Status-6 » ou « Статус-6 »  sur la chaîne télévisée russe NTV  en novembre 2015, et testé à partir de 2019 d’après TASS avec la mise en service de 30 de ces drones torpilles nucléaires,

. Le missile aéro-balistique hypersonique Kh-47М2 « Kinjal » ou « Кинжал» d’une vitesse déclarée de Mach 10 pour une portée déclarée de 2000 km sur MiG-31K mais prévu pour être lancé depuis le bombardier supersonic à géométrie variable  Tupolev Tu-22M3 (code OTAN : Backfire) ou par le chasseur polyvalent Soukhoï Su-57 (code OTAN : Frelon) de 5e génération,

. Le missile compact de croisière subsonique à propulsion nucléaire 9M730 « Burevestnik » ou « Буревестник »  (nom de code OTAN : SSC-X-9 Skyfall) de portée théorique illimitée pouvant naviguer perpétuellement à basse altitude en évitant les radars et déclaré testé avec succès par TASS en février 2019,

.Le missile hypersonique de croisière 3M22 « Tsirkon » (code OTAN : SS-N-33) développé par NPO Machinostroïenia pouvant atteindre la vitesse de Mach 9 sur un rayon de 1000 km et testé en mer depuis une frégate avec succès en 2020 d’après TASS avec une possibilité de tester depuis  un sous-marin.

La maîtrise de la miniaturisation de la propulsion nucléaire serait une remarquable prouesse technologique dans l’histoire de la science ajoutant une supériorité technologique russe sur son rapport de force avec l’Ukraine et l’OTAN. Mise en scène d’influence ou réalité ? La réponse est probablement un fin mélange des deux. Cependant, l’éventualité de l’emploi d’une arme nucléaire, sans pour autant menacer directement la sécurité de la Russie, pouvant déclencher des répercussions irréversibles sur l’ensemble de l’humanité semble inimaginable. Toutefois, l’utilisation des médias tels que NTV et TASS pour exercer une pression cognitive continuelle avec une véritable « mise en vitrine » des avancées technologiques russes à l’attention de toutes les nations, crée incontestablement un climat d’inquiétude sur les états voisins comme l’Ukraine.

Le passage à l'acte militaire

Cette inquiétude escalada soudainement à partir de novembre 2021 avec la consolidation de la présence militaire russe aux frontières de l’Ukraine. Tandis qu’un déploiement militaire ostensible d’environ 100 000 hommes de troupes russes aux frontières de l’Ukraine sans aucune volonté de camouflage, ainsi que les tentatives de discussion stérile attire l’attention de tous les médias et de ses auditeurs en décembre 2021, l’Ukraine subit le mois suivant une vague de cyber-attaques dont 70 attaques recensées ont ciblé les sites gouvernementaux ukrainiens s’accompagnant d’une campagne de désinformations telles que la fausse défaillance de distributeurs bancaires de billets pour déstabiliser par la panique sur l’ensemble de la population. Ce ne fut que le 23 février 2022, à l’aube de l’invasion que les nouvelles cyberattaques ont semé la pire confusion et le pire chaos sur l’ensemble de l’Ukraine avec la destruction massive des données.

Ainsi, en faisant davantage pencher le rapport de force en faveur de Moscou, la reconnaissance officielle par le Kremlin des républiques populaires de Donetsk et de Louhansk contribue non seulement à l’effondrement des espoirs de paix en Ukraine, mais permet surtout d’afficher ouvertement la futilité des accords de Minsk, dont les réunions en format Normandie avec notamment la France et l’Allemagne, avec parfois des tentatives de médiation très médiatisées en France notamment en faveur d’Emmanuel Macron quelques mois avant les élections présidentielles. Ne serait-ce également pas une occasion pour Poutine d’afficher publiquement une certaine forme de mésestime volontaire des menaces de « sanctions économiques drastiques » telles que l’éviction du système Swift, l’arrêt du projet Nordstream 2 et le gel des avoirs étrangers des oligarques proches du pouvoir ? Toujours est-il qu’en combinant avec grand succès une pression violente et armée à son encerclement cognitif sur l’Ukraine, le Kremlin marque clairement sa volonté d’ingérence dans un climat de brutalité et de terreur, doublé d’une confusion idéologique.

Pierre Le