Une guerre économique entre monarchies du Golfe

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Le Qatar et les Émirats arabes unis (EAU) sont deux monarchies de la péninsule arabique dont les stratégies économiques diffèrent radicalement. Le Qatar bâtit sa puissance sur les matières premières (gaz notamment), l'influence médiatique et une intense activité diplomatique. Les EAU misent sur la diversification économique précoce, le contrôle des infrastructures commerciales régionales et l'attraction des sièges d'entreprises multinationales. Cette rivalité s'est cristallisée lors du blocus du Qatar de 2017 à 2021, transformant la péninsule arabique en terrain majeur de la guerre économique contemporaine.


Les ressources énergétiques : fondement de la puissance qatarie

Le Qatar dispose du plus grand gisement de gaz naturel au monde, le North Field, qui lui permet de devenir l’un des plus grands exportateurs de gaz naturel liquéfié (GNL)[i]. Doha exporte un peu moins de 80 millions de tonnes de GNL par an et a annoncé une expansion massive de sa capacité, passant à 142 millions de tonnes d'ici 2030[ii]. Cette augmentation de 85% consoliderait sa domination planétaire. Cette rente gazière alimente le Qatar Investment Authority (QIA), fonds souverain évalué à 557 milliards de dollars[iii].  Ce dernier investit massivement en Europe et dans le monde occidental, créant des liens étroits avec les entreprises et certains gouvernements. 

Les EAU, à l'inverse, n'ont jamais misé sur l'énergie comme unique base de puissance. Abu Dhabi produit du pétrole, mais en quantités modérées. La grande diversité économique des émirats en fait un acteur clé du jeu économique mondial[iv]. Aujourd'hui, le secteur pétrolier représente seulement 30% du PIB émirati[v]. Cette stratégie de diversification s'avère plus résiliente face aux fluctuations des prix énergétiques. Le Qatar demeure dépendant d’une rente gazière importante. Cette vulnérabilité explique son besoin d'accumuler des réserves financières colossales, ce qui justifie ses investissements massifs dans son soft power et sa diplomatie. Doha doit s'assurer que ses ressources énergétiques restent indispensables, d’où sa vision 2024-2030 où la vente de gaz a une place conséquente[vi].

 

La bataille des hubs financiers et l'attraction des multinationales

Dubaï s'est imposée comme centre financier mondial, occupant la 12ème place au classement des Global Financial Centres Index[vii]. Abu Dhabi figure à la 38ème position quand Doha figure seulement à la 73ème place. Cet écart important reflète la supériorité structurelle des EAU en matière de diversification économique.

Le Dubaï International Financial Centre (DIFC) héberge plus de 5000 entreprises enregistrées en 2024[viii]. Ces entreprises font partie des plus importantes de la planète : citons Barclays, Emirates et Morgan Stanley par exemple. Le DIFC attire donc les plus grands noms de la finance mondiale : banques de placement, fonds de capital-risque, sociétés de gestion de patrimoine. Cependant, l'Arabie saoudite, alliée stratégique des EAU, a imposé en 2024 une obligation : les entreprises contractantes avec l'État saoudien doivent établir leur siège régional à Riyad[ix]. De nombreuses entreprises ont donc dû s'installer à Riyad : le gouvernement saoudien annonce que plus de 600 entreprises se sont déjà installées entre 2020 et 2025[x]. Dubaï perd ainsi des sièges régionaux qu'elle hébergeait depuis des décennies. Le Qatar a créé le Qatar Financial Centre (QFC) pour rivaliser mais le QFC reste en retrait sur le plan international, notamment au vu de son classement. Doha n'a pas construit les mêmes écosystèmes que Dubaï et manque de professionnels que les multinationales exigent : cabinets d'avocats et de sociétés de conseil. 

Cette bataille des hubs financiers révèle une réalité : les EAU ont adopté une stratégie bien différente que celle du Qatar, en retard sur la diversification économique en attirant moins de grandes entreprises. La diversification économique est cependant indispensable à la survie à long terme des monarchies du Golfe. Les EAU ont donc investi dans l'infrastructure physique et réglementaire de la finance moderne. Le Qatar mise davantage sur la rente énergétique et l'influence géopolitique.

 

Le blocus de 2017-2021 : un tournant révélateur

En juin 2017, l'Arabie saoudite, les EAU, Bahreïn et l'Égypte imposent un blocus total au Qatar[xi]. Les échanges commerciaux s'arrêtent brutalement et les belligérants proclament 13 exigences dont la fermeture d'Al-Jazeera et la rupture des liens avec l'Iran[xii]. Stratégiquement, les pays bloqueurs misaient sur l'asphyxie économique rapide. Avant le blocus, Doha dépendait en grande majorité de ses pays voisins, notamment l’Arabie Saoudite et les EAU[xiii]. En réalisant un blocus terrestre majeur, les pétromonarchies et l’Egypte espéraient forcer une capitulation rapide. Cependant, cette stratégie s'est retournée contre eux. Le Qatar a donc dû diversifier ses sources d'approvisionnement[xiv] : la Turquie, l'Iran et Oman sont devenus des partenaires commerciaux importants. Le blocus a paradoxalement renforcé les rapports entre le Qatar et la Turquie, les liens fréristes entre les deux Etats s’étant multipliés. Économiquement, le blocus a échoué. Non pas que le Qatar s’en soit sorti indemne, mais Doha a pu diversifier ses sources d’approvisionnement, renforcer certaines alliances et commencer une diversification de son économie. Diplomatiquement, le Qatar n'a cédé sur aucune exigence. Al-Jazeera continue ses activités mais ne se permet plus ses attaques contre la monarchie saoudienne. Les liens avec la Turquie et l'Iran se sont renforcés, notamment dans le cadre de la protection de Doha, protégé par des régiments turcs. Le Qatar a même consolidé sa position de médiateur international, accueillant les pourparlers entre les Talibans et les États-Unis, donnant lieu aux accords de Doha[xv]. Le blocus a révélé les limites de la stratégie émiratie. Les EAU croyaient que leur contrôle des infrastructures commerciales régionales leur donnerait un pouvoir absolu de coercition. Le Qatar, disposant cependant de réserves financières considérables, a pu contourner ce blocus. Cette leçon montre que dans la guerre économique moderne, le contrôle des infrastructures est puissant mais non décisif quand l'adversaire dispose de ressources financières massives.

 

L'issue de la compétition : victoire tactique du Qatar, supériorité stratégique des EAU ? 

Le Qatar est sorti vainqueur du blocus. Il a résisté, s'est adapté et a consolidé son influence. Cependant, cette victoire tactique n’est pas une victoire stratégique car elle n'a pas remis en cause la supériorité structurelle des EAU. La diversification économique des émirats lui donne une marge de manœuvre plus importante que celle du Qatar, malgré sa puissance gazière. Dubaï demeure le centre financier régional incontournable et de nombreuses entreprises continuent préfèrent s’y rendre plutôt qu’à Doha. Les investissements opérés par les EAU en Afrique garantissent le contrôle des routes commerciales stratégiques[xvi]. Le Qatar, malgré ses réserves financières colossales, reste dépendant de son exploitation gazière et de ses relations avec les puissances étrangères. Le Qatar a grandement investi dans le secteur touristique, mais ce secteur reste secondaire, notamment à cause de la mauvaise image du pays. La réconciliation de janvier 2021 n'a pas mis fin à la compétition, elle l'a simplement déplacée vers des terrains moins conflictuels. Les échanges commerciaux bilatéraux entre le Qatar et les EAU ont bondi de 50% en 2024, atteignant 28 milliards de riyals qataris[xvii]. Les deux pays rivalisent désormais à travers des réformes réglementaires attractives, des zones franches concurrentes et des stratégies de communication sophistiquées. En réalité, aucun des deux n'a vraiment vaincu l'autre. Le Qatar a vaincu le blocus mais pas le modèle économique émirati. Les EAU ont échoué à imposer une capitulation qatarie mais conservent une supériorité économique structurelle incontestable. Stéphane Lacroix illustre en 2021 parfaitement la nouvelle relation qu’entretiennent les deux monarchies : « Ce qui fait qu’à mon avis, dans un contexte où il est peu probable que le Qatar change sa ligne, ce serait une paix froide tout au mieux, une réconciliation froide, à laquelle il faut s’attendre[xviii]

 

Deux modèles, deux politiques, une rivalité 

La guerre économique entre le Qatar et les EAU illustre l'opposition entre deux visions de la puissance. Le Qatar mise sur la rente énergétique, les investissements financiers massifs et le soft power médiatique par une intense activité diplomatique. Les EAU misent quant à eux sur la diversification économique, le contrôle des infrastructures et l'attraction des capitaux étrangers. Le Qatar a montré qu'un micro-État disposant de réserves financières colossales peut résister à un blocus imposé par des voisins plus puissants économiquement et militairement. Doha a démontré qu'une diplomatie agile et le contrôle des narratifs médiatiques constituent des leviers de puissance solide. Les EAU ont par ailleurs confirmé qu'une diversification économique précoce crée une résilience structurelle supérieure. Les deux pétromonarchies ont prouvé que le contrôle physique des infrastructures commerciales régionales génère une puissance durable. Cette compétition démontre que la victoire en matière de guerre économique ne se mesure plus en termes de domination absolue mais en capacité de résilience et de maintien de l'autonomie stratégique. Ni le Qatar ni les EAU n'ont pris le pas sur l’autre, malgré la victoire tactique à noter du Qatar. Tous deux conservent leurs avantages respectifs et demeurent des acteurs régionaux majeurs dont les rivalités façonnent la péninsule arabique contemporaine en particulier, le Moyen-Orient en général. 

Adrien RAMEL
MBA Stratégie et Intelligence Économique SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique

 

Notes

[v] Ministère des affaires étrangères émirati : https://www.mofa.gov.ae/en/Missions/Paris/The-UAE/UAE-Economy 

[viii] Dubai financial service authority : https://www.dfsa.ae/public-register 

[xii] Justine Clément  : La crise du Golfe, (2017-2021) : raisons, implications et bilan, deux ans et demi après la “réconciliation” des cinq États. https://www.lesclesdumoyenorient.com/La-crise-du-Golfe-2017-2021-raisons-implications-et-bilan-deux-ans-et-demi.html 

[xiii] Nader Kabbani : The blockade on Qatar helped strengthen its economy, paving the way to stronger regional integration, 19/01/2021.https://www.brookings.edu/articles/the-blockade-on-qatar-helped-strengthen-its-economy-paving-the-way-to-stronger-regional-integration/                        

[xiv] Info guerre, le blocus contre le Qatar, octobre 2018 : https://www.ege.fr/infoguerre/2018/10/blocus-contre-qatar 

[xv] IRIS : Afghanistan : un accord de paix qui n’en était pas un ? 19 mai 2020 https://www.iris-france.org/147127-afghanistan-un-accord-de-paix-qui-nen-etait-pas-un/ 

[xvi] Direction général du Trésor : Échiquier africain : les EAU avancent leurs pions https://www.tresor.economie.gouv.fr/Articles/2025/07/07/echiquier-africain-les-eau-avancent-leurs-pions 

[xvii] Qatar-UAE Investment Opportunities Meeting Discusses Enhancing Cooperation Relations https://www.qatarchamber.com/qatari-emirati-investment-opportunities-meeting/ 

[xviii] Réconciliation entre le Qatar et ses voisins du Golfe : « une paix froide » selon Stéphane Lacroix https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20210106-r%C3%A9conciliation-entre-le-qatar-et-ses-voisins-du-golfe-une-paix-froide-selon-st%C3%A9phane-lacroix