La Chine retourne contre Washington son arsenal de guerre économique

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Depuis la fin de la guerre froide, la rivalité entre grandes puissances a profondément évolué, dépassant le cadre traditionnel des affrontements militaires pour s'inscrire dans une lutte transversale de guerre économique. Cet affrontement se déploie désormais à travers un éventail d'outils sophistiqués mêlant sanctions ciblées, contrôles technologiques et régulations stratégiques des ressources indispensables à l'innovation et à la défense.  

La rivalité sino-américaine incarne parfaitement cette mutation. D'un côté, Washington a imposé un arsenal de sanctions et restrictions, notamment contre Huawei et l'industrie des semi-conducteurs, afin de freiner l'explosion technologique chinoise. De l'autre, la Chine, longtemps en position défensive, a su retourner à son avantage ces mécanismes contraignants. Depuis octobre 2025, Pékin a franchi une étape majeure avec l'instauration d'un régime de licences sur l'exportation des terres rares. Cette initiative reflète la recherche d’un nouvel équilibre géopolitique où la Chine utilise désormais les mêmes armes économiques que celles mises en place pour la contenir.  

Cette analyse s'attache à décortiquer ce retournement stratégique chinois, son impact sur le rapport de force mondial, ainsi que les perspectives qu'il ouvre pour la dynamique future des relations internationales.  

 

Pékin se dote d'un contrôle technologique global  

Le 9 octobre 2025, le ministère chinois du Commerce a publié les annonces n°61 et 62 qui instaurent un régime de licences obligatoire pour tout produit ou technologie contenant plus de 0,1% de terres rares d'origine chinoise, même si la production a lieu hors de Chine. Cette décision marque un tournant : la Chine impose désormais un contrôle extraterritorial, jusque-là propre aux États-Unis, et étend son influence à l'ensemble de la chaîne industrielle mondiale. La gestion des terres rares devient un outil diplomatique et économique stratégique. Pékin invoque la sécurité nationale et la cohérence avec les pratiques internationales, mais le message clair est que la Chine entend peser sur l'économie mondiale en miroir de Washington et reprendre la main sur un rapport de force longtemps asymétrique. Cette stratégie touche directement des secteurs critiques : smartphones, véhicules électriques, énergies renouvelables et industries de défense. Contrôlant plus de 60% de la production mondiale et 90% du raffinage, la Chine dispose d'un levier inégalé pour influer sur les flux technologiques et les chaînes d'approvisionnement.  

Ce choix stratégique intervient dans un contexte global où la guerre économique s'est progressivement imposée. La maîtrise des ressources et des technologies devient un levier d'influence majeur.  

 

Le précédent américain de l'extraterritorialité comme modèle  

L'approche chinoise s'inspire directement de la doctrine américaine de la Foreign Direct Product Rule (FDPR), pilier des contrôles à l'export au sein des Export Administration Regulations (EAR). Cette règle, prévue à la section 734.9, autorise Washington à réguler des produits fabriqués à l'étranger lorsqu'ils sont le "produit direct" de technologies, logiciels ou équipements d'origine américaine et relevant de catégories spécifiées. Conçue pour préserver la sécurité nationale, cette disposition est devenue un outil central de guerre économique. Le cas emblématique reste celui de Huawei, placé sur liste noire en 2019 : la FDPR a permis aux États-Unis d'interdire à la société taïwanaise TSMC de lui livrer des semi-conducteurs fabriqués avec des équipements américains. Le résultat fut un étouffement technologique de la filière chinoise des puces avancées. 

Mais cette logique ne se limite pas aux rivaux géopolitiques. Les entreprises européennes doivent également se conformer aux règles américaines, comme l'illustre la stratégie du "ITAR‑free" qui est de plus en plus utilisée pour éviter le veto américain lié à la présence de composants soumis à l'ITAR (International Traffic in Arms Regulations). C'est ce que Thales Alenia Space a dû faire pour des satellites destinés à la Chine qui ont été conçus sans composants américains afin de contourner les blocages. 

Le contrôle technologique est un instrument de pression globale, ciblant aussi bien adversaires qu'alliés. La Chine, longtemps contrainte par ce modèle, a désormais choisi d'en reproduire les principes en instaurant ses licences sur les terres rares. Pékin impose ainsi ses propres conditions ce qui lui accorde une influence économique mais surtout un levier diplomatique, exactement comme Washington avec la FDPR.  

 

Pékin transforme la contrainte en levier  

Le régime chinois de licences sur les terres rares ne se limite pas à une mesure technique. Il s'agit d'une riposte stratégique réfléchie. Pendant des années, la guerre commerciale sino-américaine a été asymétrique : Washington détenait l'arme des sanctions extraterritoriales, Pékin subissait. Le 9 octobre 2025, la Chine a décidé d'inverser la tendance : elle devient capable de contrôler les flux technologiques globaux et d'exercer une pression similaire sur les États-Unis et leurs alliés. 

Cette situation est inédite : les États-Unis contrôlent les flux de technologies avancées (semi-conducteurs, IA, défense), tandis que la Chine contrôle les ressources critiques nécessaires à ces mêmes technologies. Pékin inverse ainsi le rapport de vulnérabilité : Washington peut entraver l'innovation chinoise, mais la Chine peut, en retour, ralentir la production mondiale de ces innovations. Cette mesure renforce également le levier diplomatique chinois. En adaptant les licences selon les pays et les usages (civils ou militaires), Pékin se dote d'une arme de négociation qui lui permettra d'échanger des allégements réglementaires contre des concessions commerciales ou tarifaires. Ce renversement marque une nouvelle ère où la Chine ne se contente plus de subir mais impose un rapport de force rééquilibré fondé sur le contrôle partagé des ressources et des technologies. 

 

Une trêve sous tension après la rencontre Trump–Xi  

Le 30 octobre 2025, en marge du sommet de l'APEC (Asia-Pacific Economic Cooperation), Donald Trump et Xi Jinping se sont rencontrés pour la première fois depuis le retour du président américain à la Maison-Blanche. Officiellement, la discussion portait sur la stabilité commerciale et la réduction des droits de douane. Mais en réalité, le cœur des échanges concernait les licences sur les terres rares et la régulation des flux technologiques.  

La Chine a accepté de suspendre pour un an l’application des licences sur les terres rares. En échange, Washington a consenti à alléger son dispositif tarifaire et à repousser l’entrée en vigueur de nouvelles surtaxes douanières. Mais un point décisif, pourtant peu commenté, est la suspension pour un an de la règle américaine dite des « 50 % ». Cette règle, adoptée par le Bureau of Industry and Security (BIS), étend automatiquement les contrôles à l’exportation à toute entreprise détenue à au moins 50 % par une entité inscrite sur la liste noire américaine (Entity List), la soumettant aux mêmes restrictions que sa maison mère. Il s’agissait d’un instrument particulièrement contraignant pour les groupes chinois et leurs filiales à l’étranger. Cette trêve temporaire ne met toutefois pas fin à la rivalité : elle consacre un nouvel équilibre où chacun contrôle désormais un maillon essentiel des chaînes de valeur mondiale. 

La rencontre, présentée comme un signe d'apaisement, acte en réalité une institutionnalisation de la guerre économique : la confrontation n'est plus qu'une série d'attaques ou de sanctions ponctuelles, mais un ensemble de dépendances réciproques.  

 

Vers un nouvel équilibre de la guerre économique mondiale  

La décision du 9 octobre et la gestion diplomatique chinoise à l'APEC marquent un tournant. Pékin n'est plus un acteur défensif face aux sanctions américaines et maîtrise désormais les mêmes leviers. Les chaînes d'approvisionnement mondiales doivent composer avec une logique de contrôle extraterritorial partagée entre Washington et Pékin.  

Pour les pays tiers, cette évolution pose des défis considérables. L'Europe, l'Inde ou le Japon doivent désormais anticiper les restrictions à la source chinoise tout en respectant les régulations américaines. La dépendance technologique devient un jeu d'équilibre entre deux puissances qui utilisent à tour de rôle les licences, les restrictions ou les taxes douanières pour négocier des trêves ou peser sur les marchés. 

À long terme, la guerre économique sino-américaine pourrait normaliser l'usage de ces instruments coercitifs à l'échelle mondiale. La Chine a prouvé qu'elle pouvait non seulement survivre aux pressions, mais aussi retourner l'arsenal américain contre son concepteur. Pékin ne cherche plus à échapper aux règles du jeu fixées par Washington, mais à les réécrire. Dans cette nouvelle économie de la contrainte, la domination ne se mesure plus par la capacité à produire ou à innover mais au pouvoir d'empêcher. Et sur ce terrain, la Chine semble désormais parler le même langage que les États-Unis.  

 

Le cas de Nexperia, une illustration concrète de ce nouvel équilibre  

Le 29 septembre 2025, l’entrée en vigueur de la règle américaine dite des « 50 % » a automatiquement soumis le producteur de semi-conducteurs Nexperia à des restrictions à l’exportation. Cette entreprise est une filiale détenue à 100 % par Wingtech qui est inscrit sur la liste noire américaine. Le 30 septembre 2025, le gouvernement néerlandais utilise la Goods Availability Act, une loi d’exception qui lui permet de contrôler les décisions d’une entreprise jugée stratégique, pour affirmer son contrôle administratif sur Nexperia. Bien que dormante pendant plus de soixante-dix ans, cette loi de 1952 a été utilisée pour la première fois en 2025 afin de contrôler Nexperia, démontrant la gravité perçue de la crise. Les autorités néerlandaises redoutent une délocalisation des activités technologiques critiques vers la Chine. Cette crainte découle à la fois des restrictions américaines, dont les effets fragilisent la position de Nexperia, et de la gouvernance de la société jugée problématique. Cette entreprise majeure du secteur des semi-conducteurs se retrouve donc au cœur d'une crise géopolitique.  

Le 4 octobre 2025, la Chine riposte immédiatement. Le ministère chinois du Commerce publie un avis de contrôle à l'export interdisant à Nexperia China et à ses sous-traitants d'exporter certains composants finis fabriqués en Chine. Cette décision frappe directement l'industrie automobile européenne dont environ 49% des composants électroniques proviennent de Nexperia. Volkswagen, BMW, Renault, Mercedes‑Benz et d'autres constructeurs se retrouvent donc fortement affectés par cette mesure. Les constructeurs et leurs fédérations alertent alors sur le risque de perturbations majeures et de possibles arrêts de chaînes d'assemblage si la situation se prolonge.   

Derrière Nexperia se cache un objectif bien plus large. La Chine démontre la vulnérabilité des économies développées face à une stratégie basée sur le contrôle des ressources essentielles y compris celles jugées non stratégiques. Nexperia opère dans le segment de technologies matures depuis des décennies et à faible valeur ajoutée. Il ne s’agit pas non plus d’un monopole : Texas Instruments, ON Semiconductor et STMicroelectronics opèrent dans le même secteur. Pourtant, une vulnérabilité systémique émerge, dont personne ne s'était réellement inquiété. En effet, pour réduire les coûts l'industrie a concentré 70% de l'assemblage et des tests en Chine, créant une dépendance unilatérale. Même les puces fabriquées dans les usines Nexperia en Allemagne, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni doivent être renvoyées en Chine pour l'assemblage final et le contrôle de qualité. Cette architecture rend vulnérable l'ensemble de la chaîne qui peut être paralysée si Pékin décide de fermer les robinets. En attaquant ce maillon apparemment mineur, la Chine révèle la fragilité de toute l’industrie occidentale.  

On se rend compte qu’aucune leçon n'a été tirée de la crise des semi-conducteurs de 2020-2022. Cette crise a coûté près de 100 milliards d'euros de manque à gagner pour l'industrie automobile européenne et a entraîné un manque à produire d'environ 18 millions de véhicules dans le monde. Les experts et gouvernements ont recommandé aux constructeurs automobiles de constituer des stocks tampons de plusieurs mois pour les puces critiques et d'abandonner le modèle du « juste-à-temps ». Pourtant, dès 2023-2024, face à la normalisation du marché et à la hausse des taux d'intérêt rendant le stockage coûteux, l'industrie a progressivement enterré ces engagements. Lorsque la crise Nexperia a éclaté en octobre 2025, l'ACEA (Association Européenne des Constructeurs Automobiles)  a révélé que ses membres ne disposaient que de quelques semaines de stocks, tout comme en 2021.  

La stratégie de réduction des coûts a été privilégiée au détriment de la diversification géographique et de la préparation aux imprévus. L’industrie européenne a ainsi été optimisée pour la rentabilité à court terme, au prix d’une moindre résilience à long terme. Ces décisions, prises par les entreprises, les financiers et les gouvernements, reposaient sur des hypothèses simplificatrices. La Chine resterait un partenaire économique stable et les tensions géopolitiques n'affecteraient pas l'industrie civile. La décision de déplacer les capacités d'assemblage hors de Chine aurait entraîné une augmentation des coûts de production et un risque de perdre des parts de marché face aux concurrents asiatiques ou américains. Aucun dirigeant d'entreprise, évalué sur sa performance trimestrielle, n'aurait accepté cette réduction de rentabilité. Aucun gouvernement européen n'a imposé cette diversification. Il en résulte un appel urgent à repenser la souveraineté technologique européenne. Il faut bâtir des capacités internes pour l'assemblage et les étapes critiques de production, renforcer la résilience des chaînes de valeur, et anticiper l'impact des rivalités géopolitiques sur les approvisionnements mondiaux.  

Cette crise s'apaise progressivement après la rencontre Trump-Xi et la suspension de la règle des « 50 % ». Dès le 1 novembre 2025, la Chine autorise la reprise partielle des exportations civiles de Nexperia. Des dérogations temporaires et conditionnées sont accordées, c’est un soulagement pour l'industrie automobile après plusieurs mois de tensions. Cette résolution illustre la capacité chinoise à négocier et à obtenir des avancées concrètes dans la guerre économique globale. Elle démontre aussi les vulnérabilités structurelles des chaînes d'approvisionnement mondiales.  

L'affaire Nexperia illustre les défis de la mise en œuvre des politiques de sécurité économique dans un système commercial mondialisé. Les interventions unilatérales peuvent créer des effets imprévisibles, nécessitant des négociations diplomatiques complexes impliquant de multiples acteurs (États-Unis, UE, Chine). La résolution finale dépendra de la capacité des parties à réconcilier les impératifs de souveraineté technologique avec les réalités de l'interdépendance industrielle.  

  

La question fondamentale de la résilience

La guerre économique sino-américaine dépasse la simple confrontation commerciale ou tarifaire. Elle engage une transformation profonde et durable du rapport de force global, où la maîtrise des ressources stratégiques, le contrôle des technologies clés et la capacité à imposer des normes deviennent les nouveaux piliers de la compétition. Au cœur de cette rivalité, les tensions de gouvernance et les blocages apparaissant dans des entreprises comme Nexperia exposent les vulnérabilités structurelles des chaînes d'approvisionnement mondiales. Ils soulignent l'importance croissante des enjeux de souveraineté industrielle et technologique, et illustrent la nouvelle posture résolument offensive de la Chine dans ce domaine.  

Face à ces défis nouveaux, les stratégies de résilience se multiplient. L'Europe mobilise 43 milliards d'euros pour les semi-conducteurs via les IPCEI Microelectronics et le Chips Act européen (2023-2030). Les États-Unis renforcent leurs partenariats technologiques avec Taïwan et investissent 53 milliards de dollars via le CHIPS Act. La sécurité économique devient aussi importante que la sécurité militaire traditionnelle dans les priorités gouvernementales. Les chaînes d'approvisionnement mondiales sont progressivement diversifiées vers des alternatives en Asie du Sud-Est et en Occident, bien que le processus de relocalisation réel reste lent et limité par les coûts.  

Alors que les échanges entre Pékin et Washington évoluent vers des compromis parfois temporaires et limités, la compétition reste centrale et permanente. Dans ce contexte radicalement transformé, la puissance ne se mesure plus seulement à la capacité à innover, produire ou investir. Elle réside dans la maîtrise stratégique des flux, des ressources et des technologies, ce que la Chine maîtrise désormais aussi efficacement que les États-Unis.  

  

Zachariah Le Coutre, SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique