La confrontation entre le Rafale et le F-35 en Europe : un conflit asymétrique à l’ombre de l’emprise militaire américaine

Publicado: | Actualizado:

Auréolé d’une excellente réputation et de plusieurs succès à l’export, le Rafale se heurte sur le marché européen à la suprématie militaire américaine. L’Otan apparaît ainsi comme un instrument majeur de guerre économique au service des intérêts de l’industrie militaire américaine. La position française, pour s’extraire de cette situation, passe pour une part par une tentative de politisation de cette confrontation mais les résultats sont encore limités.

Le Rafale, produit par Dassault Aviation, et le F-35, œuvre de l’entreprise américaine Lockheed Martin, apparaissent depuis plusieurs années comme deux des principaux avions de combat. Chacun appartient à un poids lourd du paysage de l’industrie de défense mondial : Lockheed Martin est classée première entreprise de défense  en 2023[i] et affiche en 2024 un chiffre d’affaires de 71 milliards de dollars tandis que Dassault Aviation, 46e entreprise du secteur, présente en 2024 un chiffre d’affaires de 6,2 milliards

À ce titre, ces appareils entretiennent une compétition très médiatisée dont le théâtre d’opérations le plus direct se trouve en Europe. Le rapport de force est toutefois inégal. Ainsi le Rafale, succès considérable à l’export puisqu’il totalise 323 commandes , n’a jusqu’ici obtenu des succès européens qu’en Croatie, en Serbie et en Grèce ; encore faudrait-il mettre de côté la Serbie, laquelle n’appartient ni à l’Union européenne ni, surtout, à l’Otan. Parmi les facteurs explicatifs de ce déséquilibre figure l’implication de plusieurs pays européens, le Royaume-Uni, l’Italie, les Pays-Bas, la Norvège et le Danemark, dans le développement du F-35, en tant que pays partenaires. Mais plus profondément, l’Otan et la dépendance des pays européens aux États-Unis pour leur défense contribuent grandement à maintenir les pays européens dans le giron de l’industrie militaire américaine. Confrontée aux manœuvres offensives de cet adversaire de poids, la France est ainsi poussée à développer des stratégies pour rééquilibrer la balance, ce qui passe entre autres par la mise en avant d’une posture géopolitique valorisant le thème de la défense européenne. 

    L’importance des moyens d’influence mis en branle, ainsi que le poids des acteurs étatiques et interétatiques, confèrent à cette rivalité le statut d’exemple majeur de guerre économique. Ainsi ne s’agira-t-il pas d’aborder les différences techniques entre les deux appareils mais bien plutôt d’analyser les moyens d’influence mis en œuvre par Dassault Aviation, Lockheed Martin et par leurs États respectifs pour emporter la décision. Pour ce faire, deux cas seront plus particulièrement abordés. Le premier est l’appel d’offres effectué en 2017 par l’Etat belge afin de remplacer sa flotte vieillissante de F-16 qui a abouti fin 2018 au choix du F-35.  Cette confrontation, qui a également mobilisé, dans sa mouture finale, l’Eurofighter Typhoon, est de fait souvent considérée comme un exemple emblématique de l’influence américaine dans le domaine de l’industrie militaire en Europe. Le second correspond à l’achat par la Grèce de 18 avions Rafale, validé par le Parlement grec le 15 janvier 2021. Il s’agit là en effet de l’une des rares victoires françaises en Europe, dans un contexte géopolitique très spécifique, le renouvellement de la menace turque dans la zone maritime grecque, habilement exploité par le gouvernement français.

 

L’Otan, un instrument de guerre économique au service de l’industrie militaire américaine

Lutter contre une entreprise américaine d’armement en Europe implique presque inévitablement de se confronter à l’omniprésente machine otanienne. Ainsi l’exigence d’interopérabilité, en grande partie déterminée par les standards américains, favorise-t-elle structurellement l’armement américain. Mais surtout, plus généralement, l’achat de matériel américain est souvent « un moyen de s’intégrer au dispositif militaire, diplomatique et industriel de Washington[ii] », ou, à tout le moins, de ne pas mécontenter l’allié américain.

Le F-35, vitrine majeure de la BITD américaine, bénéficie logiquement de cet écosystème. Ainsi l’affrontement pour le remplacement des F-16 belges est-il difficilement compréhensible sans cet aspect ; l’appel d’offres, à bien des égards, apparaît en partie orienté par les demandes de l’Otan, et donc fléché vers le F-35. Plusieurs indices paraissent aller dans ce sens. Ainsi le gouvernement belge se serait-il engagé auprès de l’Otan à acquérir des avions de combat dotés d’une capacité furtive. Dès lors, l’Etat belge aurait orienté l’appel d’offres de manière à favoriser discrètement le F-35 : si la furtivité n’y apparaît de fait pas directement, la mention de missions de suppression de la défense aérienne ennemie (SEAD) ne pouvait que favoriser un avion aussi avancé technologiquement sur le plan de la furtivité que le F-35. Au contraire, les missions liées à la police de l’air, pourtant traditionnellement menées par l’armée belge, sont absentes ; or le F-35 est justement inférieur à l’Eurofighter comme au Rafale pour ce qui est de la maniabilité et de la vitesse. Les rumeurs d’orientation ont du reste empoisonné l’ensemble de la séquence, Boeing et Dassault Aviation ayant décidé de renoncer à la procédure régulière pour protester contre un jeu perçu comme joué d’avance. 

La médiatisation de ces éléments, notamment après la publication d’une enquête de l’hebdomadaire flamand Knack parue début octobre 2018, a suscité des remous dans le pays. Elle a en particulier été reprise au Parlement où le ministre de la Défense de l’époque, Steven Vandeput, s’est vu questionner[iii] sur une supposée clause secrète en lien avec la furtivité ; le même député a d’ailleurs réclamé la publication du compte-rendu de la réunion des ministres de la Défense de l’Alliance atlantique de juin 2013 au cours de laquelle cette promesse aurait été faite.  La réponse du ministre est quelque peu ambiguë puisqu’il paraît reconnaître à demi-mot cet intérêt pour la furtivité, qui aurait été une tendance globale chez l’ensemble des alliés, tout en revendiquant une parfaite transparence quant à l’appel d’offres. 

L’appartenance à l’Otan paraît par ailleurs avoir joué sur plusieurs autres points. Le F-35 est en effet le seul à pouvoir transporter la bombe nucléaire américaine  B-61, ce qui lui conférait naturellement un avantage tacite considérable sachant que la Belgique désirait conserver cette prérogative. Par ailleurs, la question récurrente de l’interopérabilité au sein de l’Otan a là encore probablement pesé dans la décision belge. À cet égard, les décisions successives de plusieurs pays européens de se doter de F-35 ont un effet cumulatif ; la décision néerlandaise de rejoindre le programme F-35 a pu dans ce cas jouer un rôle particulier, les deux armées entretenant des relations privilégiées 

L’Etat américain paraît par ailleurs avoir joué un rôle plus directement actif dans cette confrontation. Ainsi en est-il du Secrétaire américain à la Défense de l’époque qui, dans une lettre envoyée à son homologue belge en janvier 2018, rappelle que la Belgique ne respecte pas ses engagements pris auprès de l’Otan en matière de dépenses militaires tout en notifiant comme incidemment que l’achat de F-35 montrerait la bonne volonté du gouvernement à l’égard des États-Unis. Ainsi en est-il également, plus directement encore, de ces parlementaires belges contactés par des parlementaires américains : un achat de F-35, leur a-t-il été expliqué, pourrait faire baisser la pression américaine sur la barre des 2% du PIB consacrée à la Défense, exigence de l’Otan à l’égard de ses membres - “buy the F-35 and it’s ‘kay for us” Á cette lumière apparaît un fait fondamental : l’utilisation de l’Otan comme outil de guerre économique par la puissance américaine. 

 

La politisation de l’affrontement, un outil utilisé par la France pour tenter de contourner la prépondérance otanienne

Confrontés à cette machine bien huilée, l’Etat français et Dassault Aviation s’efforcent généralement de déplacer le débat ; l’angle de la défense européenne, et donc de la nécessaire indépendance à l’égard des États-Unis, apparaît dès lors comme un outil de choix pour tenter de rééquilibrer la confrontation. 

Cette volonté de faire un pas de côté est tout particulièrement visible dans le cas belge, Dassault s’étant retiré dès le mois de septembre 2017 de la procédure officielle, perçue comme faussée. A cette occasion, Florence Parly, ministre de la Défense, adresse une lettre où elle propose « un partenariat approfondi et structurant » assorti d’une possible participation de la Belgique à ce qui n’est alors qu’un projet d’avion de combat du futur franco-allemand. Cette tentative de changer les règles du jeu s’accompagne d’une forte offensive médiatique de représentants du gouvernement et de Dassault avec un objectif clair : proposer une offre de plus vaste ampleur et politiser l’affrontement de façon à prendre à témoin l’opinion publique belge. 

Au mois de décembre, Florence Parly annonce dans une tribune publiée simultanément dans deux quotidiens belges, De Tijd et Le Soir, le chiffre de 4 milliards d’euros d’investissements français ; elle est suivie par Dassault qui y ajoute la somme de 16 milliards répartis sur 20 ans. Ces chiffres ont été jugés flous par certains observateurs ; d’autres ont mis en avant le fait qu’il s’agissait de projets déjà prévus, l’annonce apparaissant dès lors comme une menace larvée de les retirer. Mais c’est au mois de mai que la proposition politique française prend du corps et change d’ampleur : la Belgique se voit alors proposer l’accès aux porte-avions français, l’ouverture de son espace aérien ainsi qu’une participation au développement du Rafale et du Scaf. Eric Trappier, le président de Dassault, monte également au créneau, défendant une voie européenne qu’incarnerait le Rafale, par opposition au F-35 : « Je suis comme Trump mais à l’envers : l’Europe aux Européens », déclare-t-il, lapidaire, au journal Le Soir. La lutte est aussi juridique, les experts français s’efforçant de démontrer, contre l’avis du ministre de la Défense belge Steven Vandeput, la légalité de la position française. 

ans une certaine mesure, la séquence est une réussite. La position française suscite des échos dans la presse, dans le monde politique et jusqu’au sein du gouvernement, assez désuni sur la question. Loin de faire l’unanimité, elle permet néanmoins temporairement de réintroduire le Rafale dans les esprits. Il peut dès lors difficilement être écarté d’un revers : le gouvernement belge accepte au mois de juin de l’examiner plus en détail. Cette évolution n’empêche néanmoins pas le succès final annoncé du F-35. Fidèle à la position affichée pendant la confrontation, Dassault publie alors un communiqué à forte teneur politique : « Dassault Aviation n’est pas surpris par cette décision du Gouvernement belge dont la préférence de certains acteurs pour le F-35 est manifeste depuis longtemps. […] Le choix du F-35 est un mauvais signal pour la construction de l'Europe de la défense. Une fois encore, nous constatons une préférence américaine en Europe. » Ainsi l’entreprise se positionne-t-elle pour les prochaines échéances. 

 

Le cas grec : une réussite française permise par une crise géopolitique   

Le cas grec est de nature tout à fait différente car il correspond à une réponse urgente à une situation géopolitique perçue comme critique. De fait, le programme d’achat d’armes annoncé le 12 septembre 2020 répond à un objectif précis : rééquilibrer rapidement les forces en mer Méditerranée face à une Turquie aux revendications de plus en plus menaçantes quant à la délimitation des frontières maritimes avec la Grèce. Et de fait, la pénétration d’un navire de prospection sismique turc accompagné de navires de guerre à la recherche d’hydrocarbures en zone disputée le 10 août avait ouvert une crise majeure. La France, tout au long de cette phase de tensions, manifeste un soutien diplomatique indéfectible à la Grèce et va jusqu’à déployer deux navires de guerre en soutien à Athènes ; l’attitude française  contraste ainsi avec la position bien plus hésitante du gouvernement américain, sans doute contraint de ménager l’allié stratégique turc. Dès lors se dessine un renforcement des relations bilatérales franco-grecques qui aboutit à la vente de 18 Rafales, dont 12 d’occasion, dès le mois de janvier ; cette solution souple permet ainsi au gouvernement français de profiter de la fenêtre d’opportunité ouverte par la situation géopolitique.

Tout se passe en fait comme si l’urgence de la situation, et la légitimité reconnue de la cause au sein du monde occidental, avait permis de contourner les habituelles pesanteurs otaniennes tout en rendant plus aisée l’acceptation tacite de l’allié américain. Du reste, la Grèce, après avoir acheté 6 Rafales supplémentaires début 2022, a procédé à l’achat de 20 F-35 en 2024. Ces acquisitions sont certes présentées comme complémentaires et Athènes semble de nouveau envisager l’obtention de nouveaux Rafales ; néanmoins, il est difficile de ne pas voir pour partie dans cet achat un signalement diplomatique à l’égard de Washington, dans une volonté de contrebalancer l’affront de 2021-2022.

La domination du F-35 dans sa lutte contre le Rafale en Europe est incontestable ; elle témoigne de la faible appétence de la plupart des pays européens pour une indépendance réelle à l’égard des États-Unis. Ainsi le cas belge symbolise-t-il bien toutes les difficultés de Dassault pour s’imposer dans une Europe sous emprise militaire américaine. Le cas grec peut quant à lui difficilement être vu comme témoignant d’une possible évolution du rapport de force tant il s’inscrit dans un contexte géopolitique spécifique. 

Léo Michel (SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique)

Notes


 


[i] Dernier classement disponible 

[ii] Léo Péria-Peigné, Géopolitique de l’armement. Instrument et reflet des relations internationales, Le Cavalier Bleu éditions, 2024,p.78

[iii] Chambre des représentants de Belgique, Compte rendu intégral, 07/11/2018, p.13-15