La guerre économique : nouvel espace du rapport de force entre Etat italien et organisations mafieuses

La guerre économique : nouvel espace du rapport de force entre Etat italien et organisations mafieuses

Publicado: | Actualizado:

Longtemps cantonnées à l’exercice de la violence et du contrôle territorial, les organisations mafieuses italiennes ont opéré une mutation stratégique majeure : la conquête silencieuse de l’économie légale. Cosa Nostra, la Camorra et, surtout, la ’Ndrangheta ont progressivement abandonné l’affrontement frontal avec l’État italien pour investir l’espace économique, devenu le nouveau théâtre du rapport de force. 

En mobilisant des ressources financières colossales, des compétences de haut niveau et un usage maîtrisé de la zone grise, ces groupes criminels ont développé un modèle hybride, à mi-chemin entre l’entreprise et l’organisation clandestine, leur permettant d’atteindre une puissance économique, politique et territoriale sans précédent.

 

Les nouvelles stratégies d’accroissement de puissance des organisations mafieuses italiennes

Depuis plusieurs décennies, les trois organisations mafieuses italiennes les plus importantes (Cosa Nostra en Sicile, la Camorra à Naples et surtout la ’Ndrangheta en Calabre) ont opéré des mutations dans leur mode d’action. Ainsi, si elles n’abandonnent pas complètement ce qui fut longtemps le fondement de leur puissance (la violence, la domination territoriale et l’intimidation), elles investissent désormais un nouveau théâtre d’opérations, plus discret mais ô combien stratégique : l’économie légale. Jusque dans les années 1990, les organisations mafieuses italiennes avaient perduré et accru leur pouvoir en recourant au triptyque commun à toute organisation criminelle : la violence, le contrôle territorial ainsi que l’extorsion. Toutefois, elles se singularisaient dans le rapport de force qui les opposait à l’État italien. En effet, les stratégies d’accroissement de puissance qu’elles avaient adoptées apparaissaient similaires à celles déployées par les entités étatiques [1].

Le modèle mafieux politico-criminel traditionnel

Les organisations mafieuses exercent une « souveraineté » sur le territoire qu’elles contrôlent. Au sein de ce dernier, ce sont elles qui monopolisent l’exercice de la violence. En outre, elles exercent un réel pouvoir normatif. Elles imposent ainsi leur arbitrage aux conflits locaux, assument l’administration des châtiments et offrent, et souvent imposent, leur protection. Ce pouvoir normatif s’illustre par leur capacité à faire respecter l’omerta, la loi du silence. En outre, le pizzo (le paiement pour la protection) est moins pensé comme un vol que comme un impôt dû afin d’être intégré dans la communauté [2]. Toutefois, si, pendant longtemps, les organisations mafieuses bénéficiaient de l’avantage dans leur rapport de force avec l’État italien en raison de l’antériorité de leur implantation locale, elles refusaient le conflit direct, préférant établir avec les pouvoirs politiques un modus vivendi.

L’échec du conflit direct dans une logique du fort au fort

À partir des années 1980, le nouveau chef de Cosa Nostra, Toto Riina, adopte une nouvelle stratégie d’accroissement de puissance fondée sur une violence accrue s’exerçant contre les propres membres de l’organisation et se traduisant par une centralisation renforcée des pouvoirs autour de son clan, fragilisant la structure de Cosa Nostra et exacerbant les tensions internes. Mais surtout, dans le rapport de force qui l’oppose à l’État, il abandonne le modus vivendi d’antan et opte pour un conflit direct avec l’État dans un rapport du fort au fort. Ainsi, il ordonne l’assassinat de plusieurs policiers et magistrats siciliens. 

En 1982, il ordonne l’exécution de Pio La Torre, député communiste de Sicile, auteur d’une proposition de loi anti-mafia, et du général des carabiniers Carlo Alberto Dalla Chiesa, préfet de Sicile. Surtout, en 1992, il fait assassiner les juges Falcone et Borsellino, chargés d’instruire le procès pour lequel lui et 360 autres membres de Cosa Nostra étaient accusés. Cet évènement marque un tournant dans le rapport de force entre les mafias et l’État. Toto Riina est finalement arrêté et son successeur, Bernardo Provenzano, fait le choix d’une stratégie de « submersion ». Il fait réduire drastiquement la violence et impose à ses hommes la discrétion. La stratégie choisie par Toto Riina de conflit direct avec l’État italien dans une logique de fort à fort apparaît alors comme un échec [3].

La stratégie choisie par Toto Riina ne va pas affecter uniquement Cosa Nostra, mais également les autres organisations criminelles. En effet, les assassinats des juges Falcone et Borsellino vont provoquer une onde de choc dans l’opinion et modifier l’ensemble des échiquiers sociétal, politique et criminel. En effet, les campagnes d’influence des organisations antimafias jusqu’alors peu audibles permettent de modifier l’image populaire du mafieux et accélèrent la diffusion d’un sentiment contre les violences mafieuses au sein de la population [4]. 

Ce bouleversement de l’échiquier sociétal entraîne des conséquences sur l’échiquier politique. En effet, les parlementaires, et notamment la Démocratie chrétienne (proche des milieux mafieux), qui bloquaient la plupart des mesures destinées à renforcer les outils de lutte contre les organisations mafieuses, sont placés dans l’obligation de faire évoluer l’environnement législatif et normatif du pays. 

Ainsi est adopté le décret-loi « Scotti-Martelli ». Les dispositions qu’il introduit renforcent le dispositif répressif de l’État italien. Ainsi, il est instauré, par l’article 41-bis du code pénal italien, un régime carcéral durci qui permet l’isolement complet des détenus mafieux et donc perturbe les chaînes de commandement avec l’extérieur. De même, le décret facilite les enquêtes patrimoniales afin d’améliorer les saisies et confiscations, afin d’affaiblir les capacités financières des organisations. 

Enfin, le statut des pentiti, les repentis, est renforcé afin d’en accroître l’attractivité. Cependant, le bouleversement majeur sur l’échiquier politique est sans doute le changement cognitif qu’il produit parmi les membres de l’appareil sécuritaire et judiciaire italien. En effet, cantonnés à une attitude défensive, ces derniers peuvent développer une pensée offensive de la lutte antimafia. Ce nouvel état cognitif s’incarne dans la création de la Direction nationale antimafia (DDA), qui centralise l’ensemble des enquêtes sur la mafia, ainsi que d’unités spécialisées au sein du corps des carabiniers et de la police judiciaire italienne [5].

Cependant, les organisations criminelles, et les organisations mafieuses ne dérogeant pas à la règle, se caractérisant par une forte adaptabilité [6], ces dernières ont développé un nouveau modèle pour survivre et surtout pour continuer à accumuler du capital.

 

Un basculement vers le modèle hybride : la mafia-entreprise.

L’organisation des Imprese criminali multinazionali (multinationales criminelles) [7]

Face à la répression et à l’efficacité des outils légaux qui visent leur organisation territoriale classique, les mafias ont progressivement abandonné « la logique de l’appartenance, préférant la logique des affaires » [8]. Dès lors, écartant l’organisation traditionnelle du contrôle territorial par la violence évoquée précédemment, les organisations mafieuses vont s’inspirer du monde économique et développer une stratégie définie par des entreprises-écrans, des rachats de petites ou moyennes entreprises en difficulté et des prises de capital au sein de grandes entreprises. 

L’élément clé pour comprendre cette transformation se trouve dans la capacité de ces organisations à se mouvoir dans la zone grise du droit. Ainsi, les « entreprises mafieuses » disposent de formes juridiques ainsi que d’une organisation interne identiques à celles d’une entreprise légale. Cette mue est permise par l’apparition de nouveaux acteurs au sein de ces organisations. Les colletti bianchi sont des professionnels du droit, des experts-comptables, des consultants qui, par leur maîtrise des techniques, concourent à la mise en place de montages financiers complexes et d’artifices juridico-financiers qui dissimulent la présence de l’organisation mafieuse et permettent ainsi de conserver l’apparence légale de l’entreprise [9].

Ce nouveau modèle mafieux connaît un développement rapide. 

Ainsi, entre 2005 et 2020, ce sont 106 122 entreprises, représentant 2 % du tissu productif du pays, qui possèdent des liens avec les organisations criminelles. Parmi ces entreprises, il est permis de distinguer les entreprises « born-infiltrated » (représentant 51 % du total), fondées par la mafia. Ce sont généralement des entreprises de petite taille dont il est permis de penser que l’origine est avant tout de servir à blanchir l’argent issu d’activités illégales. Cependant, un second groupe apparaît plus important. Ce sont les entreprises « born-clean » (représentant donc 49 % du total). 

Ces dernières ont été fondées légalement et n’ont été infiltrées par les organisations mafieuses qu’ultérieurement. Elles sont caractérisées par leur taille plus importante et leur meilleure santé financière. Or, il apparaît que ces entreprises concentrent 85 % des actifs des organisations mafieuses. Ces dernières semblent donc avoir adopté une stratégie d’investissement visant des acteurs économiques de taille importante et surtout rentables. Cette stratégie répond dans un premier temps à une logique de protection de leurs capitaux. En effet, une entreprise infiltrée par les organisations mafieuses a trente fois plus de risques d’être saisie par l’État et le risque est deux fois plus grand pour les entreprises « born-infiltrated » que pour les entreprises « born-clean ». La stratégie criminelle est donc de privilégier des formes d’infiltration moins visibles et juridiquement plus difficiles à qualifier [10].

Toutefois, cette volonté d’infiltrer a posteriori des entreprises importantes ne répond pas uniquement à cette volonté de préservation des capitaux. Elle traduit une stratégie qui vise à s’intégrer économiquement dans les chaînes de production et de distribution et même à se rendre indispensables. 

L’analyse des réseaux de gouvernance montre que ces firmes disposent de connexions politiques nettement supérieures à la moyenne. Leurs administrateurs siègent en moyenne dans quatre à cinq conseils d’administration, contre deux pour les entreprises ordinaires. Cette stratégie d’influence des entreprises mafieuses constitue un schéma qui permet de s’assurer d’un contrôle territorial et politique qui ne repose pas sur une domination directe mais sur un encerclement indirect et discret. En effet, la salle d’un conseil d’administration est moins visible que la rue [11].

Les raisons du choix d’un nouveau théâtre d’opération

L’infiltration de l’économie légale italienne par les organisations mafieuses ne doit pas être pensée uniquement comme le résultat d’une opportunité fortuite saisie. Elle résulte d’une stratégie rationnelle et pensée, fondée sur des facteurs structurels. Le premier facteur est la disponibilité immédiate de quantités importantes de liquidités issues des activités criminelles. Ce phénomène est particulièrement présent pour la ’Ndrangheta, dont le capital résulte de son implication importante dans le trafic international de cocaïne. 

Cette capacité importante d’investissement apparaît comme une solution efficace pour un tissu économique italien composé de PME structurellement sous-capitalisées. Cette tendance au manque de capitaux de l’économie italienne a encore été renforcée par la crise économique de 2008 et celle liée au COVID en 2020. Or cette fragilité financière apparaît comme une vulnérabilité qui offre une porte d’entrée aux organisations criminelles [12].

Enfin, en raison du pivot stratégique opéré par les organisations criminelles à la suite des années 1990 et de leur volonté de privilégier une approche excluant la violence, l’économie leur permet de rester sous le radar de l’appareil sécuritaire et judiciaire italien, puisque leur approche est basée sur des accords économiques, des complicités professionnelles et des participations occultes.

Dès lors, l’économie légale ne devient plus simplement un moyen de blanchir de l’argent, mais bien un espace d’expansion rationnel, rentable et faiblement risqué. Les organisations mafieuses ont conçu et mis en place une stratégie d’accroissement de la puissance par l’économie.

 

Une stratégie d’expansion économique

Cette volonté d’accroissement de puissance par l’économie a donné naissance à une stratégie cohérente d’expansion économique qui repose sur deux piliers centraux : une implantation géographique et sectorielle ciblée et une nouvelle approche des relations.

Le Nord de l’Italie, une terre de conquête pour les organisations criminelles

Le Nord de l’Italie, et spécifiquement la Lombardie, est devenu l’un des cœurs de l’expansion économique des organisations mafieuses, et spécifiquement pour la ’Ndrangheta. Ainsi, parmi les 106 122 entreprises recensées comme infiltrées par ces dernières entre 2005 et 2020, les deux tiers sont établies dans le Centre-Nord italien [10]. Entre 2012 et 2013, la Direction nationale antimafia signalait 334 opérations financières suspectes, dont 161 étaient imputables à la ’Ndrangheta. Et parmi ces 161 opérations, 118 étaient localisées en Lombardie, en Émilie-Romagne et en Vénétie. À titre de comparaison, seulement 8 étaient issues de la Calabre, pourtant cœur historique de l’organisation. De plus, la Cour d’appel de Milan reconnaissait en 2014 au moins 15 locali (implantations régionales d’une organisation mafieuse) appartenant à la ’Ndrangheta [11].

Cette implantation dans le Nord de l’Italie et singulièrement en Lombardie peut s’expliquer par plusieurs facteurs. Tout d’abord, malgré sa puissance économique (ainsi, en 2020, la Lombardie à elle seule pesait 20,6 % du PIB italien [12]), elle se caractérise par un tissu économique composé de très nombreuses petites ou moyennes entreprises. Or, il a été illustré à quel point ces structures sont vulnérables à l’infiltration des organisations mafieuses [13]. De plus, les régions d’Italie du Nord se différencient des régions du Sud par un morcellement communal. Ainsi, 4 300 communes sont concentrées dans le Nord contre 2 170 dans le Sud. Or, ce morcellement entraîne plusieurs conséquences. La première, c’est qu’un nombre important de communes multiplie le nombre de marchés publics, qui apparaissent comme autant de points de pénétration économique pour les organisations mafieuses. Ensuite, en raison de la taille réduite des municipalités, les appels d’offres apparaissent comme fragmentés et donc moins contrôlés par les autorités antimafias. En outre, les communes et les entreprises du Nord de l’Italie, ainsi que les pouvoirs publics, sont moins habitués aux pratiques mafieuses, facilitant d’autant leur infiltration discrète.

Ainsi, le Nord de l’Italie en général, et spécifiquement la Lombardie, plus qu’une simple zone d’extension opportuniste pour les organisations mafieuses, apparaît comme un véritable pôle économique pour ces dernières.

Un développement économique sectoriel

L’expansion économique des organisations mafieuses ne suit pas un schéma d’investissement aveugle mais, au contraire, se concentre sur des secteurs précis de l’économie légale. Cette stratégie repose sur une prise en compte de l’opportunité économique et de la vulnérabilité structurelle des entreprises. Ainsi, les organisations mafieuses sont très présentes dans les secteurs du BTP, de l’immobilier, de l’agriculture, du tourisme, du commerce de détail, de la gestion des déchets et des énergies renouvelables. Les entreprises de ces secteurs se caractérisent toutes par une forte dépendance à la sous-traitance et donc à des PME plus facilement contrôlables par les organisations mafieuses.

cette fragmentation de la chaîne économique facilite la stratégie mafieuse consistant à en prendre le contrôle complet. Ces secteurs sont également fortement dépendants des marchés publics, qui sont à la fois un point d’accès mais également l’un des buts des organisations mafieuses. Enfin, ces secteurs usent de flux financiers opaques (liés au recours à l’argent liquide) ou difficilement traçables (notamment en raison de cette fragmentation de la chaîne de production) [14].

Mais cette infiltration mafieuse sectorielle et régionale, pour être efficace, a dû se déployer en usant de nouvelles méthodes plus discrètes que celles reposant sur la coercition et l’extorsion.

 

Une stratégie d’interaction pensée du Faible au Fort

Le mode d’interaction mafieux traditionnel, pensé similairement à celui d’une entité étatique, c’est-à-dire basé sur un modèle coercitif et inégalitaire (le mafieux protège/extorque/punit le commerçant), a montré ses faiblesses. De plus, trop voyant, il risque d’attirer l’œil de l’appareil sécuritaire et judiciaire italien et de provoquer le rejet de la population et des autres acteurs économiques. Aussi, les organisations mafieuses ont développé une stratégie basée sur l’impossessamento (la prise de contrôle progressive) [15] qui a lui-même conduit à une redéfinition des relations entre organisation mafieuse et acteurs économiques ou politiques.

Une infiltration “silencieuse” fondée sur les chaînes économiques

L’impossessamento, ou la prise de contrôle progressive, s’apparente à une emprise graduelle où le recours à la coercition est quasiment systématiquement écarté au profit d’une relation patiente et calculée. Ce processus, qui s’apparente en beaucoup de points à celui du recrutement d’une source par les services de renseignement, débute par un usage du renseignement économique afin d’identifier des entreprises présentant un besoin financier, une fragilité organisationnelle ou une opportunité de marché. Dès lors que les entreprises sont ciblées, débute la phase d’approche. Elle n’est pas conduite par un membre de l’organisation mais par un intermédiaire (comme un fournisseur, par exemple, d’où l’importance du contrôle de l’ensemble de la chaîne de production) qui présente une solution. Cette phase permet de mettre en place une collusion durant laquelle l’organisation mafieuse et sa cible vont échanger des avantages réciproques (un financement, un service, etc.). L’intérêt de cette phase est de prouver à la cible que la relation est bénéfique pour elle. Ensuite peut se mettre en place la corruption, qui permet à l’organisation mafieuse de transformer l’entreprise-cible en un canal de service. Dès lors, l’organisation mafieuse pourra si nécessaire recourir à des pressions ponctuelles et graduelles afin de maintenir la cible dans sa dépendance. À ce niveau du processus, l’entreprise se retrouve dans un réseau de dépendance et cognitivement encerclée, ayant perdu la volonté et la capacité de se soustraire à la tutelle de l’organisation, qui peut l’intégrer dans son écosystème économique. L’impossessamento est complet [16].

Toutefois, cette infiltration ayant entraîné — et se déroulant avec — le consentement de l’entreprise fait évoluer la relation entre la mafia et l’acteur économique du modèle « auteur et victime » à celui de « partenaire commercial ».

De la violence à la collusion volontaire : une symbiose d’intérêt.

Les organisations mafieuses ne s’organisent plus autour d’un modèle hiérarchique et de domination apparente, mais plutôt sur celui d’une association économique « égalitaire » de différents acteurs, décrite par certains comme une stretta simbiosi [17]. Dès lors, les organisations mafieuses n’ont plus nécessairement besoin d’approcher les acteurs économiques : ce sont ces derniers qui sont demandeurs d’un service. 

Ainsi, l’analyse de 1 414 enquêtes judiciaires menées entre 2007 et 2014 montre que, dans plus de 70 % des cas étudiés, les premiers contacts entre entreprises et mafia relèvent non pas de la menace, mais d’un rapprochement volontaire [18]. Les organisations mafieuses apparaissent dès lors comme un acteur économique fournisseur de services, certes illégaux. Ainsi, pour de nombreuses petites entreprises de Lombardie, la ’Ndrangheta apparaît non pas comme un prédateur mais comme un partenaire fiable.

Cette même logique gouverne les relations entre les organisations mafieuses et les fonctionnaires ou hommes politiques. Ainsi, dans 57 % des enquêtes sur les organisations mafieuses, les responsables publics ne sont pas corrompus par menace mais coopèrent activement pour obtenir des services [18]. 

Les fonctionnaires ne sont pas passifs dans ce processus : ils peuvent rechercher des avantages, des cadeaux ou des promotions, et deviennent des rouages essentiels de l’“area grigia”, cette zone d’intermédiation où collusion, échange de services et protection mutuelle remplacent le rapport de force criminel classique [19].

 

La prédation des financements publiques et européens par les organisations mafieuses

L’accroissement de puissance par l’économie mis en œuvre par les organisations mafieuses vise à leur permettre d’accaparer les ressources issues des financements publics. Ainsi, les marchés publics apparaissent comme la cible prioritaire de ces dernières. Ainsi, l’Université catholique du Sacré-Cœur de Milan rapportait qu’en 2015, dans 78 % des enquêtes conduites, l’accès aux marchés publics était l’objectif des clans mafieux. 

En 2023, 17,6 % des alertes de corruption concernaient spécifiquement des marchés financés par le PNRR (Plan national de relance et de résilience), soit les fonds européens du NextGenerationEU [20]. En outre, les organisations mafieuses ne se contentent plus uniquement de répondre aux appels d’offres. Elles cherchent à présent à participer et à influencer les commissions d’attribution des marchés publics afin de renforcer leur contrôle sur la chaîne de production en maîtrisant l’offre et la demande, et en pouvant donc écarter les entreprises qu’elles ne contrôlent pas [21].

Cette stratégie présente, pour l’État italien, des risques importants. D’abord, ce système détourne la dépense publique vers des projets de qualité médiocre et donc réduit mécaniquement l’efficacité des investissements publics. Ainsi, la justice italienne avait démontré, à l’occasion de la construction de la ligne ferroviaire Milan-Turin, que la ’Ndrangheta avait obtenu par le système décrit le contrôle de chantiers stratégiques pour des entreprises amies ou qu’elle contrôlait [22]. 

la stratégie mafieuse met en place un désavantage compétitif structurel pour les entreprises honnêtes. Et ce désavantage vient renforcer encore mécaniquement le contrôle économique mafieux puisque les entreprises risquent la disparition par manque de marchés ou sont incitées à s’allier aux organisations mafieuses pour bénéficier de leurs services. 

Enfin, ce système renforce la colonisation institutionnelle locale puisqu’en contrôlant l’écosystème économique local par un réseau de partenaires économiques, politiques et institutionnels, les organisations mafieuses encerclent le territoire en créant un lien de dépendance [23]. Dès lors, les investissements publics cessent d’être des outils du développement économique mais, pire encore, deviennent des instruments d’accumulation criminelle.

L’Etat désorienté face à ce compétiteur économique organisé.

L’État italien et son appareil sécuritaire et judiciaire, qui avaient su imposer à partir de 1992 une stratégie offensive contre les modèles politico-criminels traditionnels mafieux, se retrouvent placés sur la défensive par ce nouveau modèle économico-criminel. En effet, son arsenal normatif et pratique (maxi-procès, articles 416-bis et 41-bis du code pénal italien, confiscations) reste adapté pour lutter contre une organisation pyramidale. En refusant un combat frontal et en optant pour une stratégie indirecte, les organisations mafieuses ont su profiter de leur avantage pour prendre des positions très favorables. Ainsi, les enquêtes Minotauro et Crimine-Infinito démontraient dès 2010 que la ’Ndrangheta avait déjà la capacité d’attribuer et de répartir les contrats entre les différentes entreprises mafieuses [24].

Plus grave encore, l’immixtion profonde des organisations mafieuses dans un réseau bénéfique à la fois aux acteurs économiques, politiques et institutionnels partenaires rend ces derniers peu enclins à vouloir ou à pouvoir tracer ou refuser les capitaux mafieux, complètement intégrés à l’économie légale comme source de financement, et ce depuis les années 2000 [25].

Dès lors, le renforcement des dispositifs de contrôle de l’ANAC en 2023-2024 est moins à interpréter comme une mesure offensive que comme un système défensif mis en place par l’État pour endiguer la progression économique de la mafia [26]. Ainsi, alors que l’État avait remporté la bataille frontale contre les mafias violentes dans les années 1990, il apparaît aujourd’hui contraint de défendre ses institutions économiques et financières face à une offensive criminelle qui a su changer de terrain, de méthodes et d’objectifs.

Les organisations mafieuses, confrontées sur leur théâtre d’opérations traditionnel à l’échec d’une stratégie de conflit direct, ont compris que l’accroissement de leur puissance ne pourrait plus passer par des vecteurs traditionnels (militaire, fiscal, etc.). Déployant une forte capacitée d’adaptation de leur logiciel cognitif, elles ont su intelligemment déplacer le conflit sur un théâtre d’opérations où l’État italien était moins présent et qu’il surveillait moins.

En ayant déployé une stratégie basée sur une approche indirecte et la dépendance économique, elles ont su accroître leur puissance sans pour autant alerter l’appareil d’État italien.

Face à ces “multinationales criminelles” capables d’investir, d’influencer et de modeler des pans entiers de l’économie, l’État italien se voit contraint de repenser ses outils, non plus seulement dans une logique répressive, but dans une approche globale intégrant régulation, contrôle des investissements, protection des entreprises vulnérables et lutte contre la corruption systémique. La guerre économique engagée n’est plus un affrontement visible : c’est une bataille d’influence, de flux financiers et de gouvernance, dans laquelle la capacité à sécuriser l’écosystème économique conditionnera la résilience de l’État face à un adversaire devenu aussi discret qu’efficace.

 Godefroy Sulger (SIE 29 de l’Ecole de Guerre Economique)

Sources

ALFANO Vincenzo, “State and Mafia, Differences and Similarities”, Studia Humana nr 13, 3-11, 2015. URL: https://bazhum.muzhp.pl/media/texts/studia-humana/2015-numer-13/studia_humana-r2015-t-n13-s3-11.pdf

ARELLANO-BOVER Jaime, “MAFIAS AND FIRMS”, Quaderni dell’antiriciclaggio Analisi e studi, N°24-Novembre 2024, Novembre 2024. URL: https://uif.bancaditalia.it/pubblicazioni/quaderni/2024/quaderno-24-2024/quaderno-24-2024.pdf

Autorité nationale anticorruption, Rapport Annuel 2024, 2024. URL : https://www.anticorruzione.it/documents/91439/307867242/Anac+-+Relazione+annuale+2025+su+attivit%C3%A0+2024.pdf/f5053514-6745-8516-c8df-5bb0e4b2dfbd?t=1747731265787

BIANCHI Mattia, UNA MAFIA TRA ARCAICO E POST-MODERNO. L’ASCESA DELLA ‘NDRANGHETA TRA I PROTAGONISTI DELLA CRIMINALITÀ TRANSNAZIONALE, 2021. URL: https://www.consiglio.regione.fvg.it/cms/export/sites/consiglio/pagine/osservatorio-regionale-antimafia/.allegati/TESTO-COMPLETO-TESI-PDF..pdf

JAMIESON Alison, “Antimafia efforts in Italy, 1992–1997”, Studies in Conflict & Terrorism, 1998. URL: https://www.academia.edu/110785675/Antimafia_efforts_in_Italy_1992_1997.

PAOLI Letizia, « Le crime organisé italien : associations mafieuses et entreprises criminelles », Global Crime Vol. 6, No. 1, February 2004, pp. 19–31, 2010. URL : https://www.academia.edu/57510642/Italian_Organised_Crime_Mafia_Associations_and_Criminal_Enterprises

SIRACUSANO Francesco, « L’impresa a “parcecipazione mafiosa”tra repressione e prevenzione », ARCHIVIO PENALE 2021, n. 3, 2021. URL: https://archiviopenale.it/File/DownloadArticolo?codice=74e874d4-c51d-4fcf-b33f-2676720ae5e6&idarticolo=31207

TASSINARI Carlo Andrea, “L'albero Falcone e i suoi epigoni. La propagazione vegetale della memoria antimafia”, DENDROLATRIE, 2021. URL: https://www.academia.edu/51508298/Lalbero_Falcone_e_i_suoi_epigoni_La_propagazione_vegetale_della_memoria_antimafia

UnionCamare, I fenomeni illegali e la sicurezza percepita all’interno del sistema economico italiano, 2015. URL: https://www.unioncamere.gov.it/sites/default/files/articoli/2022-04/Rapporto_Illegalita_%20ed_economia%20%284%29.pdf

Université catholique du Sacré-Cœur de Milan, Rischi di Infiltrazione Mafiosa nelle Imprese del Nord Italia, mai 2015, URL: https://toolkit-rischi-di-infiltrazione-mafiosa.assolombarda.it/file/report.pdf

VENTURINI Giorgia, BRANCHI Marina, IL RAPPORTO MAFIA E IMPRESA: IL CASO DELLA ‘NDRANGHETA NELL’ECONOMIA LOMBARDA, Novembre 2017. URL: https://www.confcommerciomilano.it/export/sites/unione/doc/news_comunicati/pdf/2017/RicercaCompleta_LegalitaMiPiace21nov17-DEF.pdf