Alors que leur usage explose dans les économies fragilisées, les stablecoins s’imposent comme un nouveau levier d’influence du dollar. Entre opportunité géopolitique pour Washington et menace pour la souveraineté monétaire des États, ces dollars numériques redessinent discrètement l’équilibre financier mondial.
Le boom des stablecoins
Les stablecoins sont des cryptoactifs conçus pour maintenir une valeur stable en étant adossés à des actifs de réserve. L'actif le plus populaire est depuis leur création le dollar américain. Le premier stablecoin, BitUSD, a vu le jour en 2014, il y a près de onze ans. Le contexte économique international et le développement technologique des années 2010 ont favorisé leur essor. D'un côté, la généralisation des smartphones, le déploiement des réseaux 4G/5G et l'émergence de la finance décentralisée (DeFi) ont créé un terreau fertile.
Ces technologies permettent désormais à quiconque d'acheter et de vendre rapidement des actifs financiers alternatifs, contournant les circuits bancaires traditionnels encadrés par les banques et les États. Le Bitcoin a notamment été un des actifs phares de cette vague. De l'autre, la demande mondiale en dollars demeure forte et stable, malgré les velléités de dédollarisation de certains pays. L'instabilité financière de nombreuses économies, l'inflation galopante et les contrôles des changes stricts alimentent ce besoin mondial d'un actif monétaire stable et liquide. Les stablecoins facilitent ainsi une dollarisation informelle de certaines économies, en marge du système bancaire classique.
Lors des dernières années, l'essor des stablecoins s'est révélé spectaculaire. À mi-2025, leur capitalisation dépassait 250 milliards de dollars, soit le double de l'année précédente. En novembre 2025, elle avait encore progressé de plus de 30 milliards de dollars, atteignant 280 milliards. En septembre 2025, 99% de ces tokens étaient indexés sur le dollar américain. L'actif Tether, adossé au dollar, représentait à lui seul 65% de la capitalisation totale des stablecoins. Pourtant, les stablecoins ne pèsent que 1% des transactions mondiales. Des projections leur attribuent néanmoins une croissance vers 2 000 milliards de dollars dans les trois prochaines années. Cette expansion est portée par la recherche de refuges stables face aux crises monétaires locales. Dans des pays confrontés à une inflation extrême comme l'Argentine, le Venezuela ou le Zimbabwe, de plus en plus de particuliers convertissent leur épargne en stablecoins adossés au dollar pour préserver leur pouvoir d'achat.
Une alternative aux cryptomonnaies et aux monnaies nationales
Sur le plan technologique, l'infrastructure des stablecoins s'appuie sur les blockchains publiques. Elle permet des transactions de pair à pair sans intermédiaire bancaire. Les échanges sont rapides et disposent d'une portée transfrontalière sans équivalent dans le système bancaire traditionnel. Contrairement aux dollars physiques ou aux dépôts bancaires en dollars, les stablecoins peuvent être acquis et transférés à tout moment, à moindre coût. Ils contournent ainsi les taux de change stricts imposés par certains pays. Toute personne possédant un smartphone et une connexion internet peut y accéder. Cette accessibilité explique en grande partie leur adoption massive, particulièrement dans les pays en développement où la 4G et les smartphones se sont généralisés. Ces régions réunissent justement les conditions les plus propices à l'utilisation des stablecoins.
Au-delà de cette demande des particuliers, l'essor des stablecoins tient aussi à leur rôle central dans l'écosystème crypto. Des tokens comme Tether (USDT) ou USD Coin (USDC) servent de liquidité stable aux traders. Ils permettent de passer d'un actif volatil comme le Bitcoin à une valeur stable sans sortir du système crypto. Cette utilité a créé un premier marché du stablecoin, préfigurant son adoption ultérieure hors de la sphère crypto.
L'Argentine, qui s'est rapprochée des États-Unis depuis l'élection du président Milei en 2023, illustre bien cette tendance. Juste avant les élections de mi-mandat, les Argentins ont massivement échangé leurs pesos contre des stablecoins, anticipant une nouvelle chute de la monnaie nationale. Près de 13 millions de dollars ont ainsi été convertis en une seule journée.
Le Venezuela offre un exemple encore plus frappant. Avec une inflation à trois chiffres (229% en 2025), les particuliers se tournent désormais vers les « Binance dollars » pour leurs achats quotidiens. Ces stablecoins représentent 47% des transactions inférieures à 10 000 dollars. Bien que l'État vénézuélien tente officiellement de réguler l'utilisation du dollar par sa population via des taux de change stricts, la plus grande banque du pays a intégré les cryptomonnaies au système bancaire fin octobre 2025.
Un sondage sponsorisé par Visa, mené dans cinq grandes économies émergentes (Brésil, Turquie, Nigeria, Inde, Indonésie), révèle que 47% des utilisateurs de cryptomonnaies citent l'épargne en dollars américains comme principale raison d'utiliser des stablecoins. Ces dollars numériques ont ainsi catalysé une « crypto-dollarisation » de certaines économies mondiales.
En profitant de la conjoncture macroéconomique et de l'instabilité des cryptomonnaies traditionnelles, les stablecoins se sont imposés comme un phénomène financier majeur et dynamique. Leur existence attire désormais l'attention des gouvernements et banques centrales du monde entier sur leurs implications monétaires.
L’écosystème des stablecoins
En tant qu'émetteur de la monnaie de référence et de réserve mondiale, les États-Unis suivent de très près le développement de cette technologie. Le Trésor américain et la Réserve fédérale y voient un outil de renforcement de l'hégémonie monétaire américaine à l'international. En mars 2025, le secrétaire au Trésor Scott Bessent déclarait : « Nous allons faire en sorte que le dollar reste la monnaie de réserve dominante dans le monde, et nous utiliserons les stablecoins pour y parvenir ».
Pour mener à bien cet objectif, la Maison Blanche a fait adopter une loi bipartisane le 18 juillet 2025, le GENIUS Act. Ce texte crée un cadre réglementaire formel pour les stablecoins aux États-Unis. La loi impose aux émetteurs un adossement à 100% par des réserves liquides, que ce soit en dollars ou en bons du Trésor américain. L'objectif est double. D'une part, protéger les utilisateurs en auditant les émetteurs de stablecoins et en assurant la stabilité des actifs ainsi que leur liquidité. D'autre part, intégrer les stablecoins au système financier américain traditionnel pour en tirer un avantage direct.
Ces émetteurs sont nombreux. Comme mentionné précédemment, Tether (société iFinex, USDT) et Circle (USDC) cumulent à eux seuls 80% de la capitalisation des stablecoins en 2025. On compte d'autres entreprises comme Paxos, MakerDAO, et plus récemment PayPal ayant lancé leurs propres stablecoins.
Le modèle économique des émetteurs repose sur l'investissement des réserves. Les dépôts en dollars reçus en échange de stablecoins sont placés en actifs sûrs : dépôts bancaires rémunérés, titres liquides. Ces placements génèrent des intérêts. Tether prévoit un bénéfice net de 15 milliards de dollars en 2025, avec une marge de profit de 99%, principalement grâce aux intérêts sur ses placements en bons du Trésor américain.
Les émetteurs privés ont donc tout intérêt à coopérer avec les autorités américaines pour maintenir un accès aux marchés financiers en dollars. Cela ne les empêche pas pour autant d'opérer partiellement en dehors du périmètre réglementaire strict. Tether a longtemps manqué de transparence sur la nature de ses réserves. La société délivrait des « attestations » de réserves, mais ne mettait pas en place de vrais audits au sens du droit américain. Ces incertitudes sur le volume d'actifs réellement adossés expliquent pourquoi une obligation d'audit a été incluse dans le GENIUS Act américain.
Inquiétudes et réponses des régulateurs
Face à l'essor de ces cryptomonnaies, les régulateurs financiers se mobilisent pour encadrer le phénomène, tant aux États-Unis que dans le reste du monde. Avant le GENIUS Act, la SEC (Securities and Exchange Commission) et la CFTC (Commodity Futures Trading Commission), deux régulateurs américains, se disputaient le droit de réguler les cryptomonnaies et plus particulièrement les stablecoins.
Depuis l'entrée en vigueur de cette loi, la responsabilité incombe désormais aux régulateurs bancaires américains comme la Réserve fédérale. Les règles strictes imposées aux émetteurs de stablecoins diffèrent grandement de la réglementation traditionnelle sur les cryptomonnaies. Elles ne traitent pas les stablecoins comme des actifs spéculatifs, mais presque comme un instrument de paiement classique du système bancaire. D'où l'obligation de réserves liquides pour garantir leur stabilité.
La Réserve fédérale craint également qu'une adoption massive des stablecoins n'érode les dépôts bancaires traditionnels. Selon une étude du Trésor en 2025, dans un scénario extrême, cela pourrait entraîner jusqu'à 6 600 milliards de dollars de sorties des banques vers ces actifs numériques, affaiblissant la sécurité des crédits bancaires.
À l'international, d'autres régulateurs voient aussi les stablecoins comme une potentielle menace à leur souveraineté monétaire. L'Union européenne a intégré les « cryptoactifs référencés à des actifs » dans sa régulation MiCAR, entrée en vigueur depuis juin 2023. Elle impose des règles similaires de réserves de liquidités, mais limite l'émission aux établissements de crédit, aux établissements de monnaie électronique agrémentés et aux banques. La Chine a quant à elle interdit les cryptomonnaies en 2021. L'arrivée de ce type de cryptoactifs sur son territoire national n'est donc en théorie pas possible.
Vers une dollarisation furtive ?
En dehors des États-Unis, les stablecoins représentent à la fois une menace pour la souveraineté monétaire des États et une alternative très attractive pour un grand nombre de particuliers. Le ministre italien des Finances déclarait en avril 2025 que les stablecoins dollar présentaient « une menace encore plus grande pour la stabilité financière européenne que les droits de douane américains ». Ils donnent en effet accès aux dollars à grande échelle sans passer par les banques locales.
Comme expliqué précédemment, les pays émergents avec des antécédents d'instabilité monétaire (Argentine, Turquie, Nigeria) voient leur population adopter spontanément les stablecoins pour se protéger de la dépréciation de la monnaie nationale. Cela peut accentuer la dollarisation de leur économie et compliquer la tâche des banques centrales locales. La Banque des Règlements Internationaux a qualifié ce phénomène de « dollarisation furtive » permise par les cryptoactifs.
Ce sont des millions de particuliers, d'entrepreneurs ou d'épargnants à travers le monde qui voient dans les stablecoins un moyen d'améliorer leur situation financière quotidienne. Pour un habitant du Venezuela en hyperinflation ou un entrepreneur du Nigeria soumis à un contrôle des changes drastique, détenir des USDT sur son téléphone offre une stabilité et une liberté de transaction qui n’a jamais été possible auparavant. Sa monnaie locale, hyper-régulée et perdant de sa valeur chaque jour, ne peut pas rivaliser. Ces utilisateurs recherchent la sécurité du dollar sans ses barrières traditionnelles.
Une modification du rapport de de force monétaire
Cette dollarisation via les stablecoins pourrait redéfinir le rapport de force monétaire entre les États-Unis et le reste du monde. Elle modifie les canaux par lesquels le dollar se diffuse et s'impose. Pour l'Amérique, les stablecoins offrent un moyen inédit de prolonger l'hégémonie du dollar et de couper court aux tentatives de dédollarisation de certains pays.
Au lieu de dépendre uniquement des banques, du réseau SWIFT ou du Forex pour l'internationalisation du dollar, les États-Unis disposent maintenant d'une monnaie circulant sur les blockchains. Cela permet à la monnaie américaine de passer outre les barrières traditionnelles mises en place par les États. Pour de nombreux pays en développement, l'accès aux dollars est limité par les autorités locales via des contrôles de change et des quotas d'achats de devises, comme vu plus tôt. L'objectif est de protéger leur propre monnaie et d'éviter une baisse de sa valeur.
Or, les stablecoins contournent ces restrictions. N'importe quel individu disposant de monnaie locale et d'une connexion internet peut acheter des dollars numériques sur un exchange ou un marché de pair à pair. Au Liban, plongé dans une crise monétaire, certains citoyens gardent leur épargne voire font leurs courses en Tether (USDT) plutôt qu'en livres libanaises. Le stablecoin est perçu comme une unité de compte stable (dollar).
En Argentine, avant l'arrivée au pouvoir du président Javier Milei (qui envisage une dollarisation officielle), les gouvernements successifs imposaient des limites strictes à l'achat de dollars, le « cepo cambiario ». Malgré cela, des millions d'Argentins ont pu acquérir des USDT ou USDC via des plateformes crypto et des canaux informels, échappant de facto au contrôle de la banque centrale.
De même, au Nigeria, malgré une interdiction des transactions crypto bancaires en 2021, l'usage des stablecoins s'est répandu par le marché noir et les applications de pair à pair. Ils servent tant à épargner en dollar qu'à payer des importations. Même lorsque des gouvernements souhaitent réduire la dépendance au dollar américain, ou utiliser les dollars disponible pour renforcer leur propre devise, leurs citoyens peuvent la maintenir via les stablecoins.
Selon une analyse de JPMorgan Chase, l'adoption globale des stablecoins pourrait engendrer jusqu'à 1 400 milliards de dollars de demande supplémentaire de dollars d'ici 2027. Cette demande proviendrait en grande partie de l'extérieur des États-Unis. De quoi remettre en question certaines perspectives de dédollarisation du système financier international.
Les monnaies numériques de banques centrales, une alternative au dollar numérique ?
Ne souhaitant pas laisser les États-Unis prolonger leur domination sur le système monétaire international à travers les stablecoins, les autres États tentent de préserver leur autonomie. L'alternative proposée par les grandes puissances sont les monnaies numériques de banque centrale (MNBC).
Ces dernières se différencient des stablecoins car elles sont émises par les banques centrales des États, et non par des entités privées. De plus, là où les émetteurs de stablecoins disposent de réserves nécessaires pour assurer la parité avec la monnaie choisie, les MNBC n'ont pas de réserves. Elles reposent sur la même confiance que la monnaie fiduciaire traditionnelle.
Comme expliqué précédemment, en Europe, le règlement MiCAR de 2024 restreint fortement la marge de manœuvre privée pour l'émission d'une monnaie adossée à l'euro. Ce privilège est réservé aux établissements bancaires (numériques inclus) et à la BCE. Paradoxalement, le stablecoin suivant le règlement MiCAR le plus populaire est l'EURC, émis par l'américain Circle. L'entreprise a acquis une licence d'établissement de monnaie électronique auprès de l'ACPR (Autorité de contrôle prudentiel et de résolution) en France.
Tether, le géant du stablecoin en dollar, a lui refusé de suivre la nouvelle réglementation et a donc supprimé son stablecoin européen, l'EURt. Des initiatives souveraines existent cependant. Neuf banques européennes (aucune française) ont annoncé en septembre 2025 joindre leurs forces pour émettre un stablecoin adossé à l'euro. En France plus particulièrement, ODDO BHF a annoncé lui aussi le lancement d'un stablecoin en euros. Cependant, c'est surtout l'euro numérique de la BCE (Banque Centrale Européenne) qui est attendu. Prévu depuis 2021, cette monnaie numérique émise par la banque centrale sera accessible dans l'ensemble de la zone euro.
La Chine opte elle aussi pour une version contrôlée de la monnaie digitale. Depuis 2019, elle a mis en place le e-CNY, le yuan numérique. La domination du dollar dans la sphère crypto représente pour la Chine un défi comparable à celui que représentaient les cryptomonnaies en général, longtemps perçues comme une menace à la stabilité de son système. C'est, comme en Europe, une alternative publique gérée par la banque centrale. Cela s'inscrit dans une volonté chinoise d'internationalisation de sa monnaie, notamment en Afrique, territoire visé comme zone d'expansion pour le e-CNY. Cette stratégie s'inscrit dans une optique de dédollarisation, en coopération avec d'autres États partageant ce but, comme les BRICS.
D'autres pays tentent aussi des expérimentations avec les MNBC : l'Inde, l'Arabie Saoudite ou la Russie. Pour la Russie, cela s'inscrit surtout dans une stratégie d'évitement des sanctions internationales. La monnaie numérique est utilisée pour transférer de l'argent à l'intérieur et vers l'extérieur du pays sans être détecté.
Si toutes ces alternatives tentent de se développer, il n'existe cependant pour l’instant aucune alternative aussi crédible, dynamique et utilisée que les stablecoins en dollars.
Stratégie américaine : vers un nouveau « privilège exorbitant » ?
Si les États-Unis souhaitent que leur monnaie soit leader de l'écosystème stablecoin, ils privilégient la gestion privée de l'émission de ces monnaies numériques. À l'opposé des politiques chinoise et européenne, où les nouvelles monnaies numériques seraient contrôlées par les banques centrales et sans réserve, les États-Unis avec leur GENIUS Act ont choisi un modèle où la banque centrale n'émet aucune monnaie numérique.
Le président Trump et son administration ont choisi ce chemin explicitement, tout en imposant aux émetteurs des normes de réserves strictes. Pour le pays, il n'y a pas besoin de se protéger des autres monnaies, puisque le dollar est déjà la monnaie dominante et valeur de réserve. Il suffit donc d'encadrer et de laisser se développer ce marché. Cela rentre parfaitement dans la conception américaine du système financier : privé sous contrôle public.
Cette réglementation assez libérale ne manque cependant pas de prendre en compte l'application stricte du droit américain sur les sanctions, avec des sociétés émettrices comme Tether ou Circle ayant gelé certains actifs pour des liens avec le cybercrime ou le financement du terrorisme.
Une des clés de voûte de la stratégie américaine pour les stablecoins consiste à lier directement leur essor au financement de son énorme dette publique. L'obligation d'adossement 1:1 en réserves liquides signifie que chaque stablecoin en circulation représente un dollar immobilisé en sécurité, souvent sous forme de Treasury bills (bons du Trésor à court terme). Le Trésor américain y voit donc un avantage certain : plus la demande de stablecoins croît, plus les émetteurs doivent acheter de la dette publique américaine.
En septembre 2025, le département du Trésor s'est félicité de ce boom de demande potentielle pour financer les déficits américains. Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon le FMI, les titres du Trésor détenus en réserves par les deux plus grands stablecoins (Tether et Circle) excèdent désormais la dette publique totale d'un pays comme l'Arabie saoudite. Tether à lui seul détenait plus de 97 milliards de dollars de T-bills à mi-2024, montant passé à environ 135 milliards fin 2025. Cela fait de cette entreprise le 17e détenteur mondial de dette américaine, devant des États comme le Mexique ou l'Allemagne.
En canalisant l'épargne mondiale vers les coffres du Trésor via l'intermédiaire des stablecoins, les États-Unis soutiennent la demande pour leurs obligations. Ils maintiennent ainsi des taux d'intérêt plus bas qu'ils ne l'auraient été autrement. Un conseiller de la Maison Blanche affirmait début 2025 que la prolifération globale des stablecoins en dollars pourrait générer « des milliers de milliards de dollars de demande pour les Treasuries, faisant baisser les taux longs et pérennisant le rôle du dollar comme réserve mondiale ».
Cette stratégie, si elle se poursuit, contribue à financer les déficits américains par l'épargne étrangère. Elle évite de dépendre directement des banques centrales et entités concurrentes (Europe, Chine, Japon). Elle s’appuie, à l’inverse, sur un réseau décentralisé d'acteurs privés et d'utilisateurs internationaux employant sa monnaie numérique.
Un dollar renforcé et une Europe affaiblie ?
Dans cette course à la monnaie numérique, ce sont bien sûr les États-Unis qui profitent de cette prolifération générale du dollar numérique. D'une posture offensive, le pays utilise ce nouveau vecteur de dollarisation comme une double opportunité. Il peut toucher des marchés inaccessibles (comme les marchés très régulés) et passer outre les restrictions. Les obligations de réserves liquides en bons du Trésor leur permettent, comme expliqué, d'utiliser les stablecoins pour financer leur dette.
Sur le plan microéconomique, les populations des pays économiquement instables sont aussi paradoxalement gagnantes. Ces dernières peuvent, à travers les stablecoins, mettre à l'abri leur épargne et commercer librement à l'international : pas de frais d'envoi, pas de contrôle des changes, pas de manque de devises.
Cependant, sur le long terme, il faut envisager les conséquences. Que se passe-t-il si les outils traditionnels de politique monétaire employés par les États devenaient inopérants à cause de la facilité d'utilisation des stablecoins ? C'est en soi la souveraineté monétaire de la quasi-totalité des États mettant en place des politiques monétaires restrictives qui est remise en cause, particulièrement dans les pays en développement.
Plus particulièrement, c'est l'Union européenne qui s'expose à un risque financier majeur à cause d'une faille dans sa propre réglementation (MiCA). Le problème concerne les stablecoins mondiaux émis à la fois dans l'UE et hors de l'UE par la même société. La loi européenne offre une protection très forte aux détenteurs : elle impose aux émetteurs basés dans l'UE une garantie de rachat. L'entité européenne doit être capable de rembourser n'importe quel détenteur, à n'importe quel moment, immédiatement, sans frais et à la valeur nominale (1:1).
Or, les tokens émis hors-UE sont « fongibles », c'est-à-dire identiques et interchangeables avec ceux émis dans l'UE. En cas de crise de confiance mondiale, tous les détenteurs de ce stablecoin, où qu'ils l'aient acheté, se précipiteront pour le faire racheter là où la garantie est la plus solide et la plus contraignante : auprès de l'entité européenne.
Celle-ci pourrait alors être submergée par une vague de demandes de remboursement provenant du monde entier. Ses réserves locales, prévues pour couvrir les tokens européens, seraient vidées en un instant pour éponger des passifs mondiaux. Dans le même temps, les réserves détenues à l'étranger (aux États-Unis, par exemple) pourraient être bloquées par les autorités locales. L'UE se retrouverait donc à devoir assumer un risque systémique pour tout son secteur bancaire, agissant de fait comme l'assureur mondial de cet actif.
Un problème qui en cache un autre
Le problème de souveraineté monétaire que représentent les stablecoins est une question difficile à solutionner. A la différence des monnaies traditionnelles, les stablecoins existent sur blockchain : l’anonymité et l’intraçabilité sont au cœur de leur fonctionnement. Il n’est donc pas simple pour les États d’interdire leur utilisation partout. La Chine a pu le faire avec les crypto-monnaie en général, mais dispose d’une marge de manœuvre interne que ne possède pas les pays plus libéraux (Europe, Etats-Unis). Si leur interdiction n’est pas immédiatement envisageable dans de nombreux pays, les alternatives européennes et chinoises font exemple de contre-modèle : proposer une monnaie numérique souveraine et gérée par la banque centrale, à l’inverse de la délégation au privé choisie par les Etats-Unis. Sans action décisive cependant, la réalité actuelle de la règlementation sur les stablecoin en Union Européenne, particulièrement sur les garanties de rachats, rendrait une crise mondiale des stablecoins particulièrement désastreuse pour l’Europe si ces actifs devenaient incontournables.
Cependant, le problème de l’arrivée du dollar numérique dans de nombreux pays du monde est à remettre dans le contexte plus large d’une domination générale du dollar dans le système financier et monétaire international. Si les stablecoins réussissent à s’immiscer dans les transactions de tous les jours au Venezuela ou au Nigéria, c’est bien parce que le monde entier a confiance en cette monnaie de réserve. C’est le « privilège exorbitant » du dollar qui permet au stablecoin de dominer le nouveau monde des monnaie numériques. Toute alternative européenne ou chinoise se butera inévitablement à cette réalité.
Yunès-Louis Amadid, SIE29 de l’Ecole de Guerre Economique
